Protection sociale : retraite et indemnité perte d’emploi, le cambouis laissé au prochain gouvernement

Lancée en 2021 comme l’un des chantiers stratégiques de l’État social, la généralisation de la protection sociale devait être achevée fin 2025. À l’heure du bilan, si l’AMO et les aides sociales directes ont connu des avancées (malgré des dysfonctionnements), la réforme reste pourtant incomplète. Retraite, indemnité pour perte d’emploi, soutenabilité financière des caisses, le gouvernement Akhannouch n’a finalement pas mis ses mains dans le cambouis, laissant au prochain Exécutif une équation sociale aussi urgente que politiquement explosive.
Le compte à rebours est désormais lancé pour la fin du mandat du gouvernement Akhannouch. Cinq années marquées par de vives controverses et de nombreuses tensions autour du bilan de l’Exécutif, notamment sur la question des réformes promises et de leur mise en œuvre effective.
Parmi les grands chantiers censés accompagner la construction de l’État social figure la généralisation de la protection sociale, lancée en 2021 conformément aux Hautes Instructions Royales.
Cette réforme, présentée comme l’un des piliers majeurs du nouveau modèle social, devait permettre d’élargir l’accès aux soins et de renforcer la protection des citoyens face aux risques sociaux.
Or, au terme de ce mandat, le bilan du gouvernement en la matière demeure largement sujet à controverse. Au-delà des annonces et des engagements affichés, la mise en œuvre concrète de ce chantier majeur semble avoir pris du retard, alimentant les interrogations sur la capacité de l’Exécutif à mener à bien, dans les délais impartis, l’une des réformes structurantes de son programme. Rappelons que le calendrier fixé prévoyait l’achèvement de la réforme vers fin 2025. Ce qui n’est pas le cas.
À l’approche de la fin du mandat, la généralisation de la protection sociale s’impose comme l’un des dossiers sur lesquels le gouvernement devrait être appelé à rendre des comptes, à la mesure des attentes considérables suscitées par cette réforme. Encore faudrait-il que le principe de reddition des comptes, pourtant consacré comme un fondement de la gouvernance publique, soit effectivement appliqué et ne reste pas, une fois de plus, au stade des principes.
Mais au-delà de cette question de la reddition des comptes, qui relève d’un débat plus large sur l’évaluation de l’action gouvernementale, c’est surtout l’état d’avancement de la réforme et sa cohérence d’ensemble qui méritent d’être examinés.
Aujourd’hui, c’est toute la cohérence de la réforme qui se trouve questionnée. Le gouvernement a beau mettre à son actif la généralisation de l’AMO et le déploiement progressif des aides sociales directes, mais ces avancées ne doivent pas occulter les retards et les incertitudes qui entourent les autres piliers de la protection sociale.
Faut-il rappeler que le chantier repose sur quatre piliers : l’Assurance maladie obligatoire (AMO), les allocations familiales, l’élargissement du régime de retraite aux actifs qui en étaient exclus, et l’indemnité pour perte d’emploi (IPE).
Sans revenir sur les lacunes qui entachent la première phase du chantier à savoir l’élargissement de l’AMO et des allocations familaies que les organes de contrôle ne cessent de pointer notamment la Cour des comptes et le CESE, la question aujourd’hui est quid de la 2ème phase?
Malheureusement, la retraite et l’indemnité pour perte d’emploi restent les deux grandes pièces manquantes d’un édifice qui devait pourtant reposer sur une approche globale.
En effet, c’est sur ces deux volets que le gouvernement était particulièrement attendu. Après avoir engagé le chantier de l’AMO, l’Exécutif devait, dans une seconde phase, s’attaquer à l’extension de la couverture retraite et à la généralisation de l’IPE, deux réformes à fort enjeu social.
Or, sur ces dossiers, les engagements pris peinent à se concrétiser. Le gouvernement semble avoir préféré temporiser, voire éviter d’ouvrir un chantier particulièrement sensible, dont les implications financières, sociales et politiques sont loin d’être négligeables. Une patate chaude que le prochain gouvernement héritera de son prédécesseur.
Et pour cause, le prochain gouvernement sera contraint d’ouvrir la boite de pandore en raison de la soutenabilité financière fragile des caisses. Rappelons que selon les diagnostics actuariels, les réserves de la Caisse marocaine des retraites (CMR) pourraient s’épuiser vers 2031, celles de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) vers 2036 (cette dernière ayant enregistré un premier déficit technique en 2024) quand celles du RCAR et de la CIMR affichent un horizon plus favorable.
Le débat porte notamment sur l’équilibre entre trois leviers : le niveau des cotisations, l’âge de départ à la retraite et le montant des pensions, un arbitrage que partenaires sociaux et gouvernement peinent encore à trancher d’un commun accord.
Sur le front de l’indemnité pour perte d’emploi, dispositif instauré en 2014 mais resté d’application restreinte, la généralisation prévue par la loi-cadre nécessite une révision des conditions d’éligibilité, jugées aujourd’hui trop restrictives pour constituer une véritable assurance-chômage. Le milliard de dirhams annuel budgété pour ce volet illustre l’ambition affichée, mais sa mise en œuvre reste, à ce stade, à parachever.
Ceci dit, derrière les annonces et les chiffres de couverture se pose une question essentielle : le Maroc est-il réellement parvenu à construire un système de protection sociale universel, financièrement soutenable et capable de protéger efficacement les citoyens contre les principaux risques sociaux ?
À l’heure du bilan, c’est moins la généralisation administrative des dispositifs que leur efficacité réelle, leur soutenabilité financière et leur impact sur les conditions de vie des Marocains qui permettront de juger la portée véritable de la réforme. Et sur ces trois fronts, le chantier est encore loin d’être définitivement achevé. Plus le temps de temporiser. Il est surtout temps de crever l’abcès et d’engager incessamment la réforme des retraites.
Le prochain gouvernement devra faire preuve du courage politique nécessaire pour s’attaquer enfin de manière résolue à ces réformes structurantes, dont l’aboutissement conditionne la solidité et la pérennité de l’ensemble du système de protection sociale.
