Avons-nous besoin d’augmenter le SMIG ou le SMIG (Seuil Minimum d’Intégrité Gouvernementale) ?

En période électorale, les promesses ont souvent la vie facile. Les chiffres, eux, sont beaucoup plus exigeants. L’annonce récente du ministre délégué chargé du Budget, portant sur une revalorisation du Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) à 5.000 dirhams, suscite des interrogations.
Le ministre délégué ne s’exprime pas seulement comme responsable politique. Il parle également en qualité de gardien des finances publiques, fonction qui suppose rigueur, prudence et respect de l’intelligence collective. Une telle annonce suscite un débat légitime quant à sa faisabilité macroéconomique et aux signaux envoyés aux acteurs économiques.
Au-delà de l’effet d’annonce propre aux campagnes électorales, une analyse rigoureuse des mécanismes institutionnels, des équilibres budgétaires et de la compétitivité du tissu productif s’impose.
1. Un processus institutionnalisé par le dialogue social
En matière de politique salariale au Maroc, la fixité ou l’évolution du salaire minimum répond à des règles de concertation strictes. Le SMIG ne relève pas d’une décision unilatérale ou d’un décret arbitraire ; il constitue l’aboutissement d’un processus de dialogue social tripartite réunissant l’État, les patronats et les centrales syndicales les plus représentatives.
L’historique des cycles de négociations sociales au Royaume montre une constante : les revalorisations négociées s’inscrivent généralement dans une fourchette variant de 10 % à 20 %, échelonnées sur deux tranches pluriannuelles (comme l’ont illustré les accords tripartites de 2019, 2022 et 2024). Prôner une hausse immédiate d’environ 45 % déconnecte le discours politique des réalités de la concertation sociale. De surcroît, cette projection occulte la problématique du Salaire Minimum Agricole Garanti (SMAG), dont l’alignement progressif sur le SMIG pose déjà d’importants défis d’absorptivité pour la compétitivité du monde rural.
2. Et le SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti) ?
Lorsque l’on parle d’un SMIG à 5.000 DH, qu’en est-il du SMAG, qui concerne des centaines de milliers de travailleurs agricoles ?
L’accord social de 2024 a justement prévu une progression parallèle du SMIG et du SMAG ainsi qu’une convergence progressive entre les deux régimes.
Si le SMIG devait réellement atteindre 5 000 DH, le monde agricole devrait-il suivre la même trajectoire ? Quel en serait le coût pour les exploitations agricoles déjà confrontées aux sécheresses successives, à la hausse des intrants et à l’insuffisance de la productivité ?
Aucune réponse n’a été fournie.
3. L’impact budgétaire sur les marchés publics de prestations de services
Pour les départements ministériels, notamment l’Éducation nationale et la Santé, la gestion des charges de fonctionnement repose de manière croissante sur l’externalisation. La catégorie budgétaire liée aux prestations de services (gardiennage, nettoyage et intérim) subit une pression structurelle sous l’effet conjugué de deux facteurs :
a. La révision réglementaire du Code du travail : la réduction du temps de travail de 12 heures à 8 heures par jour pour les agents de sécurité implique, à périmètre de couverture constant (24 h/24), une augmentation des effectifs de 50 % (passage de 2 à 3 agents par poste).
b. Le refus d’indexation des marchés-cadres : les services de la Direction du Budget ont historiquement fait preuve de rigueur en restreignant la révision automatique des prix des marchés-cadres de prestations lors des ajustements salariaux.
Exemple de l’impact financier direct sur un poste de gardiennage (24 h/24)
| Paramètres d’évaluation | Base actuelle (SMIG d’environ 3 429 DH) | Projection SMIG (5 000 DH) (+45,8 %) | Cumul ajustement (8 h + SMIG 5 000 DH) |
|---|---|---|---|
| Coût direct mensuel par agent (incl. charges patronales ~21 %) | ~4 150 DH | ~6 050 DH | ~6 050 DH |
| Effectif requis par poste 24 h/24 | 2 agents | 2 agents | 3 agents (conformité 8 h) |
| Coût mensuel par poste | ~8 300 DH | ~12 100 DH | ~18 150 DH |
| Coût annuel par poste | ~99 600 DH | ~145 200 DH | ~217 800 DH |
| Variation en % | Référence | +45,8 % | +118,6 % |
L’effet combiné du cadre réglementaire du travail et d’un SMIG à 5.000 DH équivaut à un surcoût de 118,6 % sur les rubriques de gardiennage et de nettoyage pour les administrations et établissements publics. Une telle dérive remettrait en cause la soutenabilité du cadre budgétaire à moyen terme (MTBF), au moment même où les orientations ministérielles prônent l’optimisation des dépenses de fonctionnement.
Depuis plusieurs années, les administrations publiques et les établissements publics recourent massivement à l’externalisation de ces services. Or, lors de chaque révision du SMIG issue du dialogue social, les entreprises attributaires des marchés publics demandent légitimement des révisions de prix afin de compenser l’augmentation de leurs charges salariales.
Dans la pratique, les services financiers de l’État opposent souvent une forte résistance à ces révisions afin de contenir la dépense publique.
Comment le même responsable qui refuse régulièrement d’augmenter les enveloppes budgétaires destinées à ces marchés pourrait-il aujourd’hui promettre une augmentation de près de 50 % du salaire minimum ?
4. Effet d’éviction et compétitivité des TPE/PME
Dans le secteur privé, une hausse aussi violente du coût du travail non qualifié détériorerait les marges d’exploitation des PME-TPE, majeures pourvoyeuses d’emplois dans le secteur des services à faible valeur ajoutée. L’incapacité d’absorber ce choc salarial risque d’alimenter deux phénomènes indésirables :
- La contraction des effectifs officiels et la hausse du chômage structurel ;
- L’expansion du secteur informel pour contourner les contraintes légales de rémunération.
5. Un détail qui a son importance : le « I » du SMIG — clarification sémantique et intégrité du débat public
Sur le plan juridique et administratif, il convient de rappeler une distinction essentielle : le concept de SMIG n’existe pas dans la fonction publique. Le terme « Interprofessionnel » renvoie exclusivement au droit du travail régissant le secteur privé. Les rémunérations des agents publics relèvent de la grille indiciaire et du traitement de base réglementaire.
Confondre les régimes d’indemnisation du secteur privé et de la fonction publique dans le débat électoral crée une ambiguïté dommageable pour la clarté du débat économique. L’élaboration des politiques publiques exige un niveau de rigueur technique et une clarté sémantique indispensables à la confiance des investisseurs et des citoyens.
Lorsque certains responsables politiques mélangent volontairement les concepts, ils espèrent souvent que les électeurs ne verront pas la différence. C’est une erreur !
Car le citoyen marocain comprend parfaitement lorsqu’on tente de lui vendre un mirage. À défaut de respecter le « I » d’Interprofessionnel, respectons au moins le « I » d’Intelligence : l’intelligence des citoyens. Cette intelligence qui sait que les chiffres ont une vertu redoutable : ils finissent toujours par rattraper les promesses.
