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Economie Nationale

[Entretien] Sonia Mezzour « Ma priorité immédiate est de remettre l’ASMEX dans une logique d’exécution structurée »

sonia Mezzour asmex

Vice-présidente de la Confédération marocaine des exportateurs (AMEX), Sonia Mezzour est en lice pour la présidence avec des idées bien claires et des ambitions aussi bien au niveau national qu’à l’international. Notamment renforcer en amont le tissu exportateur national et en aval l’intégrer durablement dans les chaînes de valeur internationales. Un programme dont Sonia Mezzour a décliné les lignes directrices à EcoActu.ma.

Ecoactu.ma : Vous êtes candidate à la présidence de l’ASMEX. Qu’est-ce qui a présidé à cette décision ?

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Sonia Mezzour : Ma décision procède d’une conviction profonde : le Maroc entre dans une phase décisive de son développement économique et le commerce extérieur jouera un rôle central dans cette nouvelle étape.

Au cours des vingt dernières années, notre pays a accompli des progrès considérables. Le Maroc a construit des filières industrielles crédibles, renforcé son intégration dans les chaînes de valeur internationales, développé des infrastructures logistiques de premier plan et consolidé son attractivité industrielle. Le récent rapport 2025 de la Banque africaine de développement le confirme de manière éloquente : le Maroc est classé, pour la première fois, première puissance industrielle du continent africain. Cette trajectoire constitue un acquis majeur.

Mais nous arrivons aujourd’hui à un nouveau défi. Le véritable enjeu n’est plus uniquement d’augmenter les volumes exportés. Il devient celui de l’élargissement durable de notre base exportatrice, de la diffusion plus profonde de la valeur dans notre tissu économique et de la capacité de nos entreprises à s’inscrire durablement dans les marchés internationaux.

Dans un environnement mondial marqué par les tensions géopolitiques, la fragmentation des chaînes de valeur, le durcissement réglementaire et l’intensification de la concurrence internationale, l’ASMEX est appelée à jouer un rôle beaucoup plus structurant.

Ma candidature est née de cette conviction : l’ASMEX doit évoluer vers une organisation plus forte dans sa gouvernance, plus structurée dans son fonctionnement et davantage orientée vers l’exécution et les résultats.

Après plusieurs années d’engagement au sein de la Confédération, en tant qu’Administratrice, Présidente de la Commission Financement et Assurance puis Vice-Présidente, j’ai acquis la conviction que l’ASMEX dispose d’un potentiel beaucoup plus important dans l’organisation de l’action collective des exportateurs marocains. Je souhaite mettre cette expérience au service d’une ASMEX plus utile, plus influente et plus mobilisée au service des entreprises.

Ce qui me détermine aussi, c’est ce que j’observe depuis plusieurs années au contact direct des entreprises : des dirigeants capables, des produits compétitifs, des marchés identifiés — et pourtant des dossiers qui n’aboutissent pas, faute d’un accompagnement financier adapté ou d’une information stratégique accessible au bon moment. Ce gisement-là, nous n’avons pas le droit de continuer à le laisser inexploité.

Ecoactu.ma : Aujourd’hui, que pèse réellement l’ASMEX et quelle est sa contribution à la croissance, à l’emploi et à la richesse au Maroc ?

Sonia Mezzour : Le commerce extérieur constitue aujourd’hui l’un des principaux moteurs de transformation de l’économie marocaine. Derrière les exportations, il y a bien plus que des flux commerciaux : il y a de l’investissement, de l’emploi qualifié, de la montée en compétences, de l’intégration industrielle et de la création de valeur pour l’ensemble du tissu économique.

Le Maroc a réussi à construire de grandes filières exportatrices dans l’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie, les phosphates ou encore certains services. Cela a profondément transformé le positionnement économique du Royaume.

Mais nous devons aujourd’hui franchir une nouvelle étape. Une économie exportatrice forte ne peut pas reposer durablement uniquement sur quelques grands secteurs ou quelques grands acteurs. Dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 37 %, l’élargissement de la base exportatrice n’est pas seulement une question de compétitivité commerciale : c’est un impératif d’emploi et d’inclusion économique. Le véritable défi consiste désormais à diffuser cette dynamique dans l’ensemble du tissu productif national et à permettre à beaucoup plus d’entreprises marocaines d’accéder aux marchés internationaux.

L’ASMEX peut jouer un rôle déterminant dans cette évolution. La Confédération ne doit plus uniquement être un espace de représentation. Elle doit devenir une véritable plateforme de structuration, de coordination et d’accélération de l’écosystème export national.

Ecoactu.ma : Comment voyez-vous le rôle de l’ASMEX et surtout comment pensez-vous le renforcer aussi bien au national qu’à l’international ?

Sonia Mezzour : Je pense que l’ASMEX doit aujourd’hui entrer dans une nouvelle phase de son développement institutionnel.

Ma première priorité concerne le renforcement de la gouvernance de la Confédération. Une organisation appelée à jouer un rôle structurant dans le commerce extérieur marocain doit disposer d’une gouvernance plus solide, plus fluide et davantage orientée vers l’exécution.

C’est dans cet esprit que je proposerai un retour à une mandature opérationnelle de trois ans, mieux adaptée au rythme des transformations économiques et permettant une plus grande dynamique d’action. Je proposerai également un renforcement du pilotage opérationnel de la Confédération à travers un partage plus structuré de la charge présidentielle, notamment via la mise en place d’une fonction de Vice-Président(e) Général(e), afin d’assurer une meilleure continuité de l’action, un suivi plus efficace des priorités et une mobilisation renforcée des instances.

Au-delà de la gouvernance, l’ASMEX doit renforcer sa capacité d’influence institutionnelle. Le commerce international devient de plus en plus complexe et les entreprises ont besoin d’un cadre export plus cohérent, plus lisible et plus compétitif. Il est donc essentiel d’engager un dialogue continu avec les pouvoirs publics afin de contribuer à la construction d’une architecture export nationale plus performante.

Je pense notamment au financement export, aux mécanismes de garantie, à l’assurance-crédit, à la logistique, aux normes, à la décarbonation, à l’intelligence économique et, plus largement, au renforcement progressif de l’architecture de financement à l’export du Maroc — à travers des institutions comme la SMAEX, qui a vocation à évoluer vers un rôle d’agence de crédit export à part entière.

Enfin, je souhaite mettre en place des commissions sectorielles beaucoup plus actives et opérationnelles. Ces commissions devront être capables de faire remonter les besoins du terrain de manière structurée, d’identifier rapidement les points de blocage et de proposer des solutions concrètes et directement mobilisables. Il est important que l’ASMEX développe davantage une culture du résultat et de l’exécution.

Ecoactu.ma : Au niveau national, pensez-vous que les PME exportatrices jouissent d’un environnement entrepreneurial et d’un cadre réglementaire favorable ?

Sonia Mezzour : Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts extrêmement importants. Nous avons des infrastructures de très haut niveau, une position géographique stratégique, des accords de libre-échange, des filières industrielles solides et un système bancaire robuste.

Mais malgré cela, beaucoup de PME continuent à rencontrer des difficultés importantes lorsqu’elles souhaitent se développer à l’international. Ces difficultés concernent notamment l’accès à l’information stratégique, l’accès aux marchés, le financement, les exigences réglementaires, la logistique ou encore les délais de paiement.

Le sujet n’est donc plus uniquement de créer de nouveaux dispositifs. Le véritable enjeu consiste aujourd’hui à rendre les dispositifs existants beaucoup plus lisibles, accessibles et opérationnels pour les entreprises — et à sensibiliser davantage les exportateurs à l’ensemble des mécanismes d’accompagnement, de garantie et de financement dont ils peuvent bénéficier. Il y a là un déficit de connaissance réel, qui freine des entreprises qui auraient toutes les capacités pour franchir le pas à l’international.

Nous devons également reconnaître que le commerce international est devenu beaucoup plus exigeant. La compétitivité ne repose plus uniquement sur le prix ou sur le produit lui-même. Elle dépend désormais aussi de la capacité des entreprises à gérer les normes, la traçabilité, les exigences ESG, la logistique, le financement et les risques internationaux — y compris les nouvelles contraintes carbone que les marchés européens imposent à nos exportateurs à travers le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.

Mais je veux souligner ici une opportunité que l’on sous-estime encore : le potentiel énergétique du Maroc peut devenir un avantage exportateur direct. Nos ressources en énergie renouvelable, si elles sont bien articulées avec la certification de l’empreinte carbone des produits exportés, peuvent conférer à nos entreprises un véritable différentiel compétitif face à leurs concurrents asiatiques ou d’Europe de l’Est. Les contraintes carbone imposées par l’Europe peuvent se transformer, pour les exportateurs marocains bien préparés, en prime commerciale. C’est précisément pour cette raison que l’ASMEX doit renforcer son rôle d’accompagnement, de coordination et de facilitation sur l’ensemble de ces enjeux.

Ce que je propose concrètement, c’est la mise en place au sein de l’ASMEX d’un programme structuré d’export readiness financier, destiné à accompagner chaque année, avec les partenaires du marché une cohorte ciblée de PME exportatrices: renforcement de leur structure financière, de leur gouvernance, de leur transparence — pour les rendre éligibles à des financements plus sophistiqués et visibles auprès des investisseurs et des marchés de capitaux. C’est un modèle qui a fait ses preuves dans d’autres économies émergentes. Le Maroc a les entreprises pour le faire. Il lui manque l’organisation pour le systématiser.

Ecoactu.ma : Entre contraintes nationales et internationales, comment pensez-vous fédérer autour de l’offre Maroc à l’international ?

Sonia Mezzour : Le commerce mondial connaît aujourd’hui une transformation profonde. Nous sommes progressivement passés d’une logique de mondialisation centrée principalement sur les coûts à une logique davantage fondée sur la résilience, la stabilité et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.

Dans ce nouveau contexte, le Maroc dispose d’atouts importants. Notre stabilité relative, notre proximité avec l’Europe, nos infrastructures logistiques, notre base industrielle et notre capacité d’intégration régionale dans le cadre de la ZLECAf constituent aujourd’hui de véritables avantages compétitifs.

J’ai eu la chance de construire une partie de ma carrière en Suisse, d’abord à l’ETH Zurich puis à UBS Investment Bank, avant d’exercer des responsabilités à la Chambre de Commerce Internationale à Paris et à l’UNECE à Genève. Ce que j’y ai compris très tôt, c’est que la performance exportatrice d’un pays ne repose jamais uniquement sur ses industries : elle repose sur la sophistication de l’écosystème qui les entoure — financier, institutionnel, informationnel. C’est ce prisme que je veux apporter à l’ASMEX.

Mais nous devons maintenant franchir une étape supplémentaire. Ce que j’observe au contact direct des marchés internationaux est parlant : nos exportateurs marocains arrivent généralement seuls, sans financement adossé, sans co-traitants structurés. Leurs concurrents, eux, arrivent avec une offre intégrée — un produit, un service, un financement et un réseau de co-traitants déjà mobilisé. C’est un différentiel de compétitivité considérable, et c’est précisément là que l’architecture financière export du Maroc doit progresser. Un pays comme la Suisse, dont la population est quatre fois inférieure à la nôtre, exporte environ dix fois plus en valeur — en s’appuyant notamment sur une architecture financière export très intégrée, associant banques, assureurs-crédit, garanties publiques et marchés de capitaux. Le Maroc doit progressivement se doter de cette capacité d’offre globale.

Le Maroc a par ailleurs devant lui une fenêtre stratégique rare. La Coupe du Monde 2030, le leadership continental que lui confère désormais son statut de première puissance industrielle africaine, la montée en puissance de la ZLECAf et la recomposition des chaînes de valeur mondiales convergent au même moment. C’est une conjonction que peu de pays ont la chance de vivre. La question qui se pose à nous n’est plus de savoir si nous pouvons devenir une puissance exportatrice de rang intermédiaire — comparable à ce que la Turquie, la Corée ou la Pologne ont réalisé en deux décennies. La question est de savoir si nous aurons la discipline collective pour saisir ce moment.

Cela suppose de renforcer l’écosystème du financement export, d’améliorer l’accès à l’intelligence économique, de fluidifier les interactions entre les différents acteurs du commerce extérieur et de développer une approche beaucoup plus coordonnée de l’internationalisation des entreprises marocaines.

Ecoactu.ma : Avec la charte de l’investissement et les plans de développement régionaux, la région revêt une importance cruciale dans le développement des territoires. Cette problématique d’équité spatiale figure-t-elle dans votre plan d’actions ?

Sonia Mezzour : Absolument. La prochaine étape du développement exportateur marocain devra nécessairement être plus territoriale et plus inclusive.

Les entreprises familiales — souvent profondément ancrées dans leurs territoires — constituent précisément le tissu dans lequel se trouvent les exportateurs de demain : capitalisées, maîtrisant leurs filières, mais encore insuffisamment connectées aux marchés internationaux et aux dispositifs qui leur permettraient d’y accéder.

Je propose que l’ASMEX développe, en lien avec les Centres Régionaux d’Investissement et les fédérations locales, un programme d’activation territoriale de l’export : identification des entreprises à potentiel dans chaque région, accompagnement ciblé, mise en réseau avec les dispositifs nationaux et les acheteurs internationaux. Chaque région a sa spécificité — le Souss-Massa dans l’agro-industrie, Tanger-Tétouan dans l’automobile et la logistique, Laâyoune dans les ressources halieutiques et les énergies renouvelables. Cette diversité est une richesse que nous n’avons pas encore pleinement transformée en avantage exportateur.

L’ASMEX devra donc renforcer sa présence territoriale — non pas symboliquement, mais opérationnellement — pour devenir un vrai levier de développement régional.

Ecoactu.ma : Si vous êtes élue Présidente de l’ASMEX, quel sera votre plan d’action dans l’immédiat ?

Sonia Mezzour : Ma priorité immédiate sera de remettre l’ASMEX dans une logique d’exécution structurée.

Les premiers mois du mandat seront consacrés au renforcement de la gouvernance opérationnelle, à l’activation des commissions sectorielles, à la structuration du dialogue avec les pouvoirs publics et au lancement des premiers chantiers prioritaires. En matière de financement export, je souhaite engager sans délai une réflexion sur l’évolution de l’architecture nationale de soutien au commerce extérieur : comment permettre à la SMAEX d’évoluer vers un modèle d’agence de crédit export à part entière, comment mobiliser des institutions comme Tamwilcom dans les mécanismes de garantie et de refinancement, et comment élargir l’accès des entreprises exportatrices aux marchés de capitaux. Un axe essentiel de ce chantier sera de sensibiliser les entreprises à l’ensemble des dispositifs existants — trop peu d’exportateurs, notamment parmi les TPME, connaissent et mobilisent pleinement les mécanismes auxquels ils ont accès.

Je souhaite également renforcer très rapidement la proximité avec les membres et avec les fédérations sectorielles afin que l’ASMEX soit davantage connectée aux réalités quotidiennes des exportateurs. Je souhaite par ailleurs engager un rapprochement structuré avec la CGEM, afin de mieux articuler les priorités de l’écosystème export avec les grandes orientations du patronat marocain. Je souhaite que ce rapprochement produise des résultats concrets pour les entreprises.

Enfin, je pense qu’il est essentiel d’installer au sein de la Confédération une culture plus forte de suivi, de coordination et d’évaluation des actions engagées.

Je me fixe un horizon simple à énoncer, mais exigeant à atteindre : que le Maroc compte, en 2030, deux fois plus d’entreprises exportatrices qu’aujourd’hui. Pas deux fois plus grandes — deux fois plus nombreuses. Parce que c’est là que se joue la vraie transformation : dans la densité du tissu, pas seulement dans la taille des champions. Un tissu exportateur dense, c’est la résilience de l’économie nationale, c’est l’emploi des jeunes dans les territoires, et c’est la capacité du Maroc à peser sur ses propres choix économiques.

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