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Economie

Évolution de la politique industrielle du Maroc : vers quel modèle d’émergence industrielle intégrée

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                                                                        Policy Paper autour de l’industrialisation du Maroc, produit par Youssef Guerraoui Filali Président du CMGM, et Abir Mhamdi Conseillère au CMGM

Les premières décennies post-indépendance ont été consacrées à la construction d’une base industrielle nationale. De ce fait, l’État a joué un rôle déterminant à travers la protection du marché intérieur, les investissements publics, la création d’entreprises publiques et la mobilisation de ressources en faveur des secteurs jugés stratégiques.

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Le tournant de 1973-1977 a renforcé cette intervention, notamment grâce aux ressources supplémentaires générées par la hausse des prix des phosphates. Cette phase a permis de développer plusieurs capacités industrielles, mais elle a également révélé des limites structurelles telles que l’insuffisante intégration entre les branches, la dépendance technologique et la faiblesse des réseaux de fournisseurs locaux.

En effet, les années 1980 ont été marquées par une transformation profonde du modèle économique marocain. L’ouverture commerciale, les réformes structurelles, la libéralisation progressive et la promotion des exportations placent désormais la compétitivité au cœur de la politique industrielle. L’intégration commerciale avec l’Union européenne, notamment à travers l’Accord d’association de 1996, favorise l’essor de plusieurs activités exportatrices telles que le textile-habillement, l’agroalimentaire, les industries électriques et électroniques et certaines activités de sous-traitance.

Cependant, l’année 2005 marque un tournant avec le Plan Émergence et l’adoption d’une politique industrielle ciblée sur des secteurs à fort potentiel de croissance, d’emploi, d’exportation et d’attractivité. Cette orientation est consolidée par le Pacte National pour l’Émergence Industrielle 2009-2015, qui introduit une approche davantage intégrée autour des compétences, des infrastructures, des fournisseurs et des plateformes industrielles. Le Plan d’Accélération Industrielle 2014-2020 franchit une nouvelle étape en faisant des écosystèmes industriels le cœur de la politique publique.

Dans cet ordre d’idées, l’objectif n’est plus seulement d’attirer une unité industrielle, mais de rapprocher grandes entreprises, PME, fournisseurs, centres de recherche et organismes de formation afin de favoriser la sous-traitance locale, les transferts technologiques et la création de valeur. Quant à la période 2021-2023, elle a élargi cette trajectoire autour de nouveaux impératifs tels que la résilience des chaînes d’approvisionnement, la substitution aux importations, le renforcement du capital marocain, la décarbonation et souveraineté productive. La Banque de projets industriels constitue l’un des instruments de cette nouvelle orientation.

Depuis 2023, la réflexion industrielle s’inscrit davantage dans une logique de souveraineté économique, de capital humain, d’innovation, de recherche-développement et de compétitivité durable. Il ne s’agit toutefois pas de renoncer à l’ouverture internationale, mais de faire en sorte que celle-ci génère davantage de valeur pour l’économie nationale. L’enjeu devient ainsi le passage progressif du « produire au Maroc » au « concevoir, développer, produire et innover au Maroc ». Le diagnostic établi dans le Policy Paper du Centre Marocain pour la Gouvernance et le Management (CMGM) montre néanmoins que le modèle industriel marocain demeure confronté à plusieurs défis structurels. Le premier concerne l’insuffisante profondeur des chaînes de valeur nationales.

De ce fait, le Maroc a réussi à attirer de grands groupes internationaux et à développer des filières exportatrices performantes, notamment dans l’automobile et l’aéronautique. Mais l’implantation de grands donneurs d’ordre ne garantit pas automatiquement une diffusion suffisante de la valeur ajoutée vers les entreprises marocaines. Une partie de la production demeure dépendante de composants, d’équipements et d’intrants importés. En 2025, les importations de marchandises ont atteint 822,2 milliards de dirhams, contre 469,1 milliards pour les exportations, soit un déficit commercial de 353,1 milliards de dirhams. Ces chiffres concernent l’ensemble des marchandises et ne constituent donc pas un déficit industriel, mais ils illustrent l’intensité importatrice de l’économie marocaine.

Le deuxième enjeu est celui de la montée en gamme. La part des activités industrielles à haute et moyenne-haute technologie est passée de 39 % en 2014 à 51 % en 2024, ce qui traduit une évolution positive de la structure industrielle. Toutefois, la montée en gamme ne peut être appréciée uniquement à travers la nature technologique des activités de production. Elle doit également concerner les fonctions de conception, d’ingénierie, de recherche-développement, de propriété intellectuelle et de design industriel. Dans un contexte marqué par l’intelligence artificielle, l’automatisation, la robotisation et la transition énergétique, la compétitivité future dépendra de plus en plus de la maîtrise technologique et des compétences.

Le troisième défi réside dans la productivité industrielle. Les Comptes nationaux provisoires du HCP indiquent qu’en 2025, la valeur ajoutée des activités secondaires a progressé de 3,3 %, tandis que l’industrie manufacturière, prise isolément, n’a progressé que de 1,9 %, après 2,1 % en 2024. Cette distinction souligne que la progression globale du secteur secondaire ne doit pas masquer les difficultés propres à l’industrie manufacturière. Le prochain cycle industriel doit donc viser non seulement l’augmentation des capacités, mais surtout l’amélioration de la productivité du capital, du travail et des intrants.

Le quatrième enjeu concerne l’intégration des TPME marocaines dans les grandes chaînes industrielles. Les contraintes de financement, de certification, de qualité, de digitalisation, de gouvernance et d’accès aux marchés limitent encore leur capacité à devenir des fournisseurs de rang supérieur. Le risque est celui d’une dualisation du tissu productif entre filiales de grands groupes disposant de capitaux et de technologies avancées et entreprises marocaines concentrées sur des segments de sous-traitance à plus faible valeur ajoutée. L’objectif doit donc être de faire émerger des entreprises nationales capables de devenir progressivement fournisseurs stratégiques, exportateurs directs et, pour les plus performantes, donneurs d’ordre.

Le défi industriel est également un défi d’emploi et de capital humain. En 2025, l’économie nationale a créé 193 000 emplois nets, dont 46 000 dans la catégorie « industrie » du HCP, contre 123 000 dans les services et 64 000 dans le BTP. Dans le même temps, le chômage concernait 1,621 million de personnes, avec un taux national de 13 %, atteignant 37,2 % chez les jeunes de 15 à 24 ans et 19,1 % chez les diplômés. Ces données montrent que l’industrialisation doit désormais être évaluée également à l’aune de sa capacité à générer des emplois productifs, durables et qualifiés.

S’agissant de la la dimension territoriale, elle constitue un autre enjeu majeur. Les activités secondaires représentaient 25,6 % du PIB national en 2024, mais leur valeur ajoutée demeure fortement concentrée. Casablanca-Settat représentait 45,9 % de la valeur ajoutée nationale du secteur secondaire, et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma 14 %. L’objectif n’est pas de disperser artificiellement l’industrie, mais de construire dans chaque territoire des spécialisations reposant sur de véritables avantages comparatifs, des infrastructures adaptées, des compétences disponibles et des perspectives de marché.

Face à ces constats, le Policy Paper du CMGM propose de franchir une nouvelle étape. Celle de passer d’une politique d’attractivité à une politique d’intégration industrielle. Le Maroc doit continuer à attirer les investissements internationaux, mais chaque investissement majeur devrait être conçu comme le point de départ d’un écosystème national. Un Pacte national pour l’intégration industrielle pourrait associer l’État, les grands groupes, les investisseurs étrangers, les TPME, les banques, les établissements de formation et les universités autour d’objectifs mesurables en matière de contenu local, de fournisseurs marocains, de formation, de transfert technologique, d’emploi qualifié et d’innovation.

Cette nouvelle génération de politique industrielle devrait également s’appuyer sur un programme national de développement des fournisseurs marocains, sur des aides publiques transformées en contrats de performance, ainsi que sur un mécanisme national de modernisation productive des TPME permettant de financer l’automatisation, la robotisation, les ERP, la digitalisation, la cybersécurité, la certification et l’efficacité énergétique. Le financement industriel devrait, parallèlement, mieux prendre en compte les carnets de commandes, les contrats d’exportation, les flux de trésorerie futurs et les capacités productives plutôt que de reposer excessivement sur les garanties patrimoniales.

La réussite de cette transformation dépendra enfin du capital humain, de l’innovation et de la gouvernance. Le Maroc doit anticiper les besoins en compétences des filières industrielles à cinq et dix ans et renforcer les formations en automatisation, maintenance avancée, électronique, intelligence artificielle, data, cybersécurité, ingénierie, qualité et management industriel. Il doit également développer les bureaux d’études, les centres de R&D, le prototypage et l’ingénierie industrielle afin de rapprocher davantage entreprises, universités et centres de recherche. L’ambition stratégique peut ainsi être résumée par le passage du « Made in Morocco » au « Designed, Engineered and Made in Morocco ».

En définitive, le Maroc dispose aujourd’hui d’une base industrielle plus diversifiée, de filières exportatrices performantes, d’infrastructures compétitives et d’une expérience importante en matière d’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Le prochain défi n’est donc plus simplement de construire des capacités industrielles supplémentaires, mais de densifier les chaînes de valeur, accroître la valeur ajoutée locale, renforcer les entreprises marocaines, développer les compétences, stimuler l’innovation et améliorer la productivité. Cette évolution suppose également une politique industrielle territorialisée et une gouvernance fondée sur les résultats. La mise en place d’un tableau de bord national permettant de suivre la valeur ajoutée, la productivité, l’emploi qualifié, le contenu local, l’intégration des TPME, la R&D, l’innovation, les transferts technologiques et la répartition territoriale des investissements permettrait de mesurer objectivement les résultats de l’action publique.

L’enjeu de la prochaine étape industrielle est ainsi clairement identifié. Il s’agit de faire du Maroc non seulement une plateforme compétitive de production, mais un véritable territoire de conception, d’innovation, d’ingénierie et de décision industrielle. C’est à cette condition que l’industrialisation pourra pleinement jouer son rôle dans la transformation structurelle de l’économie, la création d’emplois qualifiés, le renforcement de la souveraineté productive et la construction d’une prospérité davantage partagée.

 

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