Compensation : 19,4 milliards tirés à côté de la cible

19,4 milliards de dirhams. C’est le prix que le projet de loi de finances 2027 accepte de payer pour que le butane, le sucre et la farine restent à des tarifs que plus personne n’ose toucher. Une somme considérable, reconduite d’année en année comme on reconduit un abonnement oublié. Elle a un défaut majeur : elle arrose tout le monde, et d’abord ceux qui n’ont pas soif. Autopsie d’un système qui dépense beaucoup, vise large et touche peu.
Un budget qui navigue à vue
La compensation a une particularité rare dans les finances publiques : personne ne sait vraiment ce qu’elle coûtera. Son montant ne dépend ni du Parlement ni du ministre, mais du cours du butane à Houston, du prix du sucre brut à Londres et de l’humeur du dollar. L’État fixe le prix au comptoir ; le marché mondial envoie la facture.
Résultat, l’enveloppe votée tient davantage du pari que de la prévision. En 2026, la loi de finances avait prévu 13,77 milliards ; il a fallu en ajouter 8 en cours de route, soit 58 % de plus. Dans une entreprise, un budget qui dérape de 58 % se conclut par un entretien préalable. Dans les finances publiques, cela s’appelle des « crédits supplémentaires ».
Pour 2027, les 19,4 milliards sont annoncés sans que l’on connaisse le cours du butane retenu, le taux de change supposé ou la part de chaque produit. On vote un chèque dont le montant final sera rempli par le détroit d’Ormuz.
La bonbonne, ce gouffre de douze kilos
Le butane absorbe à lui seul plus de 70 % de la charge. Son prix est resté figé à 40 dirhams de 1990 à mai 2024 : la bonbonne a connu plus de gouvernements que de hausses de prix. Elle se vend aujourd’hui 50 dirhams, alors que son coût réel a oscillé entre 96 et 129 dirhams en 2026. Chaque fois qu’une marmite chauffe, le contribuable paie plus de la moitié du gaz. Faute de recettes suffisantes, le prêteur aussi.
Entre 2015 et 2025, le seul butane a coûté 137,8 milliards de dirhams, avec un pic de 21,8 milliards en 2022. Le prix étant gelé, toute la volatilité du marché mondial se déverse directement dans le budget. Avec la guerre au Moyen-Orient, la facture mensuelle est passée de 0,9 à 1,3 milliard. Le consommateur, lui, n’en a rien su ; c’est le principe, et c’est le problème.
Quant à la réforme, elle s’est arrêtée à la première marche. Hausse de 10 dirhams en mai 2024, étape de 2025 annulée, étape de 2026 évaporée. Un ascenseur en panne entre deux étages : on a quitté le rez-de-chaussée, on n’arrive nulle part. Le mot « décompensation » a disparu du vocabulaire officiel, comme un parent gênant d’une photo de famille ; on ne parle plus que de « réajustement partiel ».
Robin des Bois à l’envers
Le mécanisme est d’une simplicité désarmante : plus vous consommez, plus l’État vous aide. C’est une politique sociale conçue comme une carte de fidélité de supermarché. Le ménage modeste qui rationne sa bonbonne reçoit peu ; la villa qui chauffe sa piscine, son hammam privé et sa cuisine d’été reçoit beaucoup.
Les chiffres sont officiels. Selon les données présentées par le gouvernement lui-même en 2024, les 20 % de ménages les plus modestes ne captent que 14 % du soutien au butane, contre 27 % pour les 20 % les plus aisés. Autrement dit, pour faire parvenir un dirham aux plus pauvres, l’État en dépense environ sept. Aucun gestionnaire de fonds n’oserait présenter un tel rendement à son conseil d’administration.
Bank Al-Maghrib ne dit pas autre chose. La banque centrale qualifie la compensation de subvention universelle profitant essentiellement aux ménages aisés, et rappelle que le cinquième le plus riche de la population dépense plus de sept fois ce que dépense le cinquième le plus pauvre.
Les fuites : quand le pauvre sert d’alibi
L’argent ne s’arrête pas aux ménages. La subvention du sucre, 3,67 dirhams le kilo, s’applique à toute la consommation nationale, industrie comprise : chaque boisson sucrée embarque sa petite part de solidarité nationale. L’État subventionne le sucre en amont, l’assurance maladie soigne le diabète en aval, et la boucle est bouclée.
Le butane dit « domestique » fait tourner des motopompes d’irrigation, des fours de restaurants et des chaudières de hammams. Quant aux 2,488 milliards versés aux transporteurs en 2026, nul ne sait s’ils ont atteint le prix du billet ou le compte de l’entreprise. Au nom de la ménagère de Sidi Moumen, on finance le soda, le restaurant et la flotte de camions.
Une générosité à crédit
Le fardeau n’est pas abstrait. Les 19,4 milliards de 2027 représentent 42 % des intérêts de la dette et 22 % du déficit budgétaire, dans un budget qui prévoit 120 milliards d’emprunts. À la marge, chaque dirham de subvention non ciblée est donc un dirham emprunté. Nos enfants rembourseront, intérêts compris, le chauffage de nos hammams.
Le plus ironique est que l’État dispose déjà de l’outil qui manque. L’aide sociale directe a mobilisé 26,5 milliards en 2025, et 84 % des ménages qui en bénéficient appartiennent aux catégories pauvres ou modestes. Le Maroc entretient ainsi deux tuyaux pour la même maison : l’un arrose le jardin du voisin, l’autre la plante qui a soif. Et l’on continue de payer la facture d’eau des deux.
Les chiffres qui fâchent
19,4 milliards de dirhams programmés en 2027 pour le butane, le sucre et la farine
137,8 milliards de dirhams engloutis par le seul butane entre 2015 et 2025
50 DH le prix payé pour une bonbonne qui coûte entre 96 et 129 DH
14 % de l’aide au butane va aux 20 % de ménages les plus modestes
27 % va aux 20 % les plus aisés
≈ 7 DH dépensés pour qu’un dirham atteigne les plus pauvres
42 % des intérêts de la dette : c’est ce que pèse la compensation 2027
(Le ratio de 7 DH est une estimation de l’auteur)
Les avocats de la bonbonne n’ont pas tort sur tout
L’honnêteté commande d’écouter la défense. La compensation a amorti un choc énergétique majeur et contenu l’inflation. Elle n’exclut personne, alors que le Registre social unifié écarte encore des familles en difficulté, parfois pour quelques centièmes au-dessus d’un seuil. Elle protège une classe moyenne inférieure qui n’est ni assez pauvre pour l’aide directe, ni assez riche pour s’en passer. Dans le rural, un butane trop cher pousserait vers le bois de feu, au détriment des forêts. Et chacun se souvient que la hausse de 2025 a été abandonnée face à la cherté de la vie.
Ces arguments justifient la prudence dans le rythme et le soin dans l’accompagnement. Aucun ne justifie qu’une dépense de 19,4 milliards soit reconduite sans hypothèses publiées, sans mesure de son incidence et sans trajectoire. Un argument de prudence n’est pas un permis d’immobilisme.
Ordonnance pour une compensation qui compense
Il ne s’agit pas de supprimer l’aide, mais d’en changer l’adresse : soutenir les ménages plutôt que les produits.
- Dire la vérité des chiffres. Publier chaque année les hypothèses de cours et de change, la part de chaque produit, et une mesure de qui reçoit quoi, par niveau de revenu.
- Rallumer la réforme du butane, compensée. Chaque hausse de 10 dirhams économise environ 2,3 milliards par an. Un complément énergie de 30 dirhams par mois aux 3,9 millions de ménages de l’aide directe en coûte 1,4. Les plus modestes sont protégés, et l’État dégage près de 0,9 milliard net.
- Partager la volatilité. Un corridor d’ajustement automatique, avec une hausse annuelle plafonnée, plutôt qu’un prix gelé qui fait du budget l’assureur unique du marché mondial.
- Fermer les robinets parasites. Sucre industriel au prix réel, bonbonne professionnelle non subventionnée, pompage solaire subventionné à condition d’abandonner le butane.
- Conditionner l’aide aux transporteurs. Limitée dans le temps, réservée aux petits opérateurs, adossée à un engagement tarifaire vérifié.
- Flécher les économies vers l’aide ciblée. Par la loi, vers le Fonds d’appui à la protection sociale, tout en corrigeant les erreurs d’exclusion du registre social et en prévoyant un filet dégressif pour les ménages juste au-dessus du seuil.
Il y a dans la compensation marocaine quelque chose de profondément égalitaire : elle ne fait aucune différence entre le riche et le pauvre. C’est précisément ce qui la rend injuste. Une aide qui donne davantage à ceux qui ont déjà davantage n’est pas de la solidarité ; c’est une subvention à la consommation, habillée en politique sociale.
En attendant, la bonbonne continuera de brûler à 50 dirhams. Le Trésor, lui, continuera de payer le reste : au prix fort, et à crédit.
Sources : PLF 2027 et annexes, Caisse de compensation, Bank Al-Maghrib, ministère de l’Économie et des Finances.



