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Economie Nationale

Entrepreneuriat : un levier de croissance toujours en panne ?

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Ecrit par Imane Bouhrara I

L’entrepreneuriat est un levier formidable de la croissance économique et sociale d’un pays. Au Maroc, la conscience de ce rôle, dont le plein potentiel est bloqué par plusieurs facteurs notamment la taille de l’entreprise, le secteur d’activité, le niveau d’instruction des entrepreneurs et par la prédominance de l’informel entre autres verrous est de mise. La dynamique entrepreneuriale a plus que jamais besoin d’un nouveau souffle.

Entreprendre est un acte qui va de pair avec le risque. Et des risques il y en a légion partout dans le monde et pas que des risques managériaux. De tout temps, le Maroc déployait des programmes de promotion de l’entrepreneuriat dont les derniers en date Intelaka, Forsa, Awrach… pour actionner le rôle de l’entreprise, vu son rôle dans le tissu économique, comme levier de création de croissance économique, d’emplois, d’inclusion sociale et de valeur ajoutée. De même que le cadre réglementaire a largement évolué depuis plusieurs années pour faciliter la création, l’évolution et le développement des entreprises.

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Pourtant, les effets restent très limités, le potentiel de ce levier étant bloqué par plusieurs facteurs notamment la taille, le secteur d’activité, le niveau d’instruction des entrepreneurs, la prédominance de l’informel et par l’exigence de cautions par les banques  entre autres verrous et risques inhérents à l’acte d’entreprendre.

En fait le recoupement de différents rapports, études et radioscopies révèle un panorama parsemé d’embuches pour les entreprises, certaines sont inhérentes aux entrepreneurs eux-mêmes et d’autres à l’environnement… Autant de facteurs à prendre en considération pour une mise en place efficiente d’une stratégie nationale d’accompagnement des entreprises pour le renforcement des capacités managériales et la modernisation, en particulier dans le cadre d’écosystèmes régionaux, telle qu’ambitionne le nouveau modèle de développement.

La quantité ne fait pas qualité

Conscient du rôle des entreprises dans la dynamique économique du pays et de l’impact sur le développement de manière générale, le Maroc s’est investi depuis plusieurs décennies à faciliter l’acte d’entreprendre à travers la simplification des procédures et la réforme des CRI entre autres mesures. Cet effort a joué un rôle considérable sur la dynamique entrepreneuriale dans le pays au regard de la simplification de la procédure et au nombre sidéral de création d’entreprises par an.

En revanche la corrélation entre nombre d’entreprises et incidence favorable sur les indicateurs économiques et sociaux est loin d’être évidente, en raison notamment d’une orientation vers des activités à faible productivité et faible employabilité.

Le panorama sectoriel régional réalisé par la BAD en partenariat avec le MEF, confirme la prépondérance des secteurs économiques à faible productivité du travail dans toutes les régions. Ainsi, presque 50% des entreprises opèrent dans le secteur du commerce où la productivité du travail est estimée à 42% de celle observée dans le secteur de l’industrie.

Les secteurs de l’agriculture, de la construction et de l’hébergement totalisent près de 20% des entreprises avec une productivité estimée à entre 30% et 35% de celle du secteur industriel. Moins de 15% des entreprises sont dans des secteurs à plus haute valeur ajoutée comme l’industrie manufacturière, les finances, la communication et l’information.

Autre chiffre à retenir est que la probabilité pour une entreprise de 1 à 3 employés de passer à une entreprise de 4 à 6 employés se réduit de 1,7% avec chaque année d’âge de son propriétaire.

Ainsi, un entrepreneur de 35 ans a 16% moins de chances de créer un emploi comparé à un entrepreneur âgé de 25 ans.

Par ailleurs, selon le Rapport de l’OMTPME 2021-2022 76,4 % des emplois ont été déclarés par les TPME, contre 73% en 2021, d’où l’importance de la TPME dans l’emploi déclaré. Les GE ont déclaré 27% des emplois. 86,6% des entreprises ont déclaré moins de 10 salariés durant l’année étudiée, alors près de 58 % des emplois sont déclarés par des entreprises matures, ayant plus de 10 ans d’existence.

Au regard des chiffres du chômage, du taux d’activité, l’économie marocaine est encore loin de l’ambition du nouveau modèle de développement de créer annuellement environ 310 000 à 445 000 emplois, dont au moins deux tiers à travers les TPME.

Selon le panorama sectoriel régional, pour absorber au moins une partie des 5,4 millions de jeunes qui entreront dans la population en âge de travailler d’ici 2035, il sera nécessaire de repenser le modèle de croissance économique des deux dernières décennies, intensif en capital, qui n’a pas pu générer suffisamment d’emplois.

Face au taux morose de croissance, censé être le dynamo de la croissance des entreprises, la conjoncture joue également en la défaveur du rôle positif des entreprises sur la croissance qu’elles sont censées par ailleurs booster. Une sorte de cycle vicieux difficile à rompre.

Et ce n’est pas le seul bémol, car la dynamique de création des entreprises n’a d’égal que le nombre de défaillances des entreprises, au risque de créer un jeu à somme nulle en termes de création d’emploi, de richesse et de croissance.

Défaillance des entreprises, endémique ?

Ce qui vient vite s’en va de même. Il faut croire que ce proverbe trouve tout son sens en matière d’entrepreneuriat. Il ne faut pas croire que parce qu’il est facile de créer une entreprise, il est tout aussi facile d’en assurer la survie et le développement. Pour preuve, l’estimation des défaillances annuelles pour l’année 2023 s’élève à 14.400 selon Inforisk.

Par catégorie d’entreprises, les TPE sont à la tête du peloton avec 98,6%. Elles sont suivies des PME (1,3%). Les grandes entreprises sont au 3e rang soit 0,1%.

Par secteur d’activité, on retrouve toujours le même trio de tête : le commerce (33%), l’immobilier ( 20%) et le BTP (15%).

Et à l’évidence, la ville de Casablanca par son importance économique et la concentration des entreprises arrive en tête en termes de répartition géographique avec 27%. Talonnée de loin par Rabat, Tanger et Marrakech avec respectivement 7%, 6% et 6%.

Même son de cloche Allianz Trade qui s’attend à 14.200 cas de défaillances d’entreprises au Maroc en 2023, soit une hausse de 15% par rapport à 2022. Un chiffre annuel record pour le pays. Selon l’assureur-crédit, le Maroc figure dans le groupe de pays qui connaissent une augmentation massive des défaillances et où les entreprises font face à des problèmes de retard de paiement, notamment les PME.

Sur les facteurs ayant conduit à cette augmentation des défaillances, il est clair que la conjoncture y est pour beaucoup notamment après le choc du Covid-19. Mais la fragilité du tissu économique largement composé de TPE est à l’évidence une cause structurelle de ces défaillances. Une vulnérabilité accrue par la capacité des entrepreneurs eux-mêmes à faire face à un environnement qui n’est pas de tout repos.

L’entrepreneur, le maillon faible

Bien évidemment, un entrepreneur est appelé à prendre ou du moins gérer de nombreux risques en fonction des décisions de gestion qu’il prendra au cours de la vie de l’entreprise et de son environnement direct sans oublier les chocs exogènes comme une pandémie ou une crise financière mondiale.

Pour cela, il est important d’avoir de grandes compétences qui ne sont pas toujours au rendez-vous.

En effet, au Maroc, un constat s’impose celui du faible niveau d’éducation des entrepreneurs et la faible proportion des diplômés universitaires à s’engager dans des activités entrepreneuriales constituent des contraintes majeures aussi bien pour la création, la formalisation, que la croissance des entreprises.

Pis encore, selon le panorama sectoriel régional, avoir un diplôme universitaire réduit de près de 75% les chances de s’engager dans l’entrepreneuriat de nécessité, ce qui est en soit un résultat positif. Cependant, un individu avec un diplôme universitaire a aussi 3 à 4 fois plus de chances de s’orienter vers le salariat formel qu’un entrepreneur d’opportunité.

Ce résultat suggère que la majorité des individus qui font des études universitaires le font en ayant comme débouché l’emploi salarié.

En termes de processus entrepreneurial, les entrepreneurs potentiels parmi les diplômés universitaires ou de la formation professionnelle sont deux fois plus enclins à concrétiser leurs projets (passage de l’idéation à la gestation). De même, ils ont deux fois plus de chances d’entreprendre dans le secteur formel avec un potentiel de croissance de 51% plus élevé.

De manière générale, avoir un diplôme universitaire augmente la probabilité en termes de formalisation de plus de dix fois et le potentiel de croissance de 64%.

L’acquisition et le développement de compétences est un élément clé dans la montée en puissance de l’apport des entreprises à la croissance économique. D’ailleurs, les entrepreneurs établis et potentiels expriment un certain nombre de besoins en termes à l’entrepreneuriat, notamment des besoins en accompagnement technique et financier.

Les résultats de l’enquête de la BAD en partenariat avec le MEF, montrent que, indépendamment des régions, ces besoins sont très importants et ne sont pas entièrement comblés par les programmes existants.

Entre 60 et 65% des entrepreneurs établis demandent des services d’accompagnement mais seulement une fraction les reçoit, avec une variation importante par région. Les principaux services d’appui reçus sont l’information et la sensibilisation à l’entrepreneuriat. D’autres services comme la formation, le conseil et le réseautage (networking) sont rarement fournis. Ceci reflète des problèmes d’échelle des programmes d’accompagnement et d’appui.

Casablanca l’emblématique ou la problématique ?

La répartition géographique inégale des entreprises au Maroc persiste depuis l’indépendance avec un rôle de prédominant de la région de Casablanca, ce qui est en soit une problématique de taille en termes de développement économique équilibré, de création d’emplois bien répartie et un développement plus au moins homogène entre différents territoires du royaume.

« Dominé, désarticulé et appauvri à l’extrême, le Maroc a hérité d’une économie et d’une société duales marquée par la désarticulation complète des structures, la déconnexion parfaite entre le moderne et le traditionnel, l’utile et l’inutile,…etc. Ce legs historique est si lourd qu’aucune politique régionale et d’aménagement du territoire n’a pu éradiquer ou au moins minimiser les disparités socio-économiques et spatiales flagrantes. L’examen de la répartition des PME par région reflète cette situation en dégageant une très forte concentration des PME dans les régions du Centre. De même la répartition régionale des créations des personnes morales immatriculées au registre du commerce confirme la concentration des sociétés commerciales dans la région du Grand Casablanca qui représente 33% de l’ensemble des immatriculations », Soutient Ahmed Aftiss, Enseignant chercheur à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah dans un article consacré à l’entrepreneuriat au Maroc publié dans la Revue de l’Entrepreneuriat et de l’Innovation.

Ce déséquilibre est en soit une problématique à laquelle le Maroc semble vouloir trouver des solutions depuis des années par l’aménagement des zones dédiées à l’entreprise à travers d’autres régions du Maroc et plus récemment avec la charte de l’investissement notamment les primes territoriales.

A elle seule, Casablanca-Settat, plus précisément la préfecture de Casablanca, est réellement représentative et révélatrice des contraintes auxquelles les entreprises doivent faire.

Ainsi la région concentre 38,7% des EPMA (Entreprises personnes morales) en 2020 selon l’OMTPME et génère à elle seule 941,7 milliards de DH (58,8% au niveau national en 2020) et 144,7 milliards de DH (49.2% au niveau national en 2020) à l’export avec une valeur ajoutée de 206,4 milliards de DH (58.8% au niveau national en 2020).

Quelque 114.726 ont déposé une déclaration auprès de la Direction Générale des Impôts – DGI dans la région de Casablanca-Settat en 2020, en hausse de 3,3% par rapport à l’année précédente. Par Contre 95.585 entreprises seulement sont affiliées à la CNSS et déclarent 1.590.617 employés (2021) selon l’OMTPME. L’analyse provinciale montre, quant à elle, que la préfecture de Casablanca concentre 88% de cet effectif au titre de la même année.

Ce qui confirme en partie que l’entrepreneuriat informel s’établit à plus de 70% au niveau national, selon le Profil entrepreneurial du Maroc.

Par ailleurs, la tendance à la hausse des défaillances se confirme également à Casablanca puisqu’en 2021, le nombre des entreprises PM en cours de dissolution a connu une augmentation de 41,5% en glissement annuel, selon le l’OMTPME. 83,3% des entreprises PM en cours de dissolution se situent dans la préfecture de Casablanca et en 2021, près de 35% des entreprises PM en cours de dissolution sont âgées entre 2 et 5 ans.

La radioscopie de l’entrepreneuriat à Casablanca confirme par ailleurs la prédominance des activités non productives. Le commerce et la construction se positionnent aux 1er et 2ème rangs en termes de nombre d’EPMA dans la région.

Idem pour la taille des entreprises, puisque 93% des EPMA de la région sont des Microentreprises et des TPE, générant un CA qui ne dépasse pas 10 millions de dirhams.

Pas de transformation de l’économie, sans transformation de l’entreprise

Il est quasiment difficile d’énumérer tous les défis qui se posent aux entreprises au Maroc que ce soit en termes d’accès au financement, au foncier, aux marchés publics, à l’innovation, etc. toujours est-il que dans ces réponses apportées par les autorités publiques aux différentes problématiques, il existe encore des zones blanches qu’il est impératif de combler dans le cadre d’une politique intégrée au service de l’entrepreneuriat.

En effet, la lenteur de la transformation structurelle de l’économie freinée par la faible ouverture sur de nouveaux acteurs innovants et compétitifs.

Le nouveau modèle de développement avait clairement révélé que ces freins sont associés à des coûts de facteurs de production non compétitifs et à un système de régulation peu efficient, mais aussi à des mécanismes d’incitation économique non optimisés qui réduisent la prise de risque, alimentent les logiques de rente dans les secteurs traditionnels et préservent des intérêts étroits, au détriment de l’intérêt général.

Les acteurs et experts consultés par la CSMD à l’époque, convergent vers le constat d’une économie en partie verrouillée, favorisant les intérêts installés et la préservation de rentes.

Les insuffisances en matière de régulation de certains secteurs renforcent les postures oligopolistiques et les pratiques anti-concurrentielles, rendant l’entrée de nouveaux acteurs encore plus difficile.

Les entrepreneurs témoignent être confrontés à des barrières indirectes, telles que les règlementations lourdes ou encore la collusion public-privé dans l’attribution d’autorisations ou dans l’accès à des ressources foncières ou financières.

Le retard pris dans le traitement de situations d’abus de position dominante et d’entente pèse sur la transparence des marchés et nuit à la dynamique entrepreneuriale. L’environnement de la régulation des marchés des biens et des services au Maroc n’a pas été suffisamment outillé pour résorber ces pratiques.

Si aujourd’hui, il est important de sécuriser l’initiative entrepreneuriale, il faut également orienter et inciter l’acte d’investir vers des secteurs productifs et favoriser sa compétitivité, le tout bien évidemment adossé à un cadre macroéconomique au service de la croissance.

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