Gaz butane : les effets pervers de la décompensation inévitables

Écrit par Imane Bouhrara I
Nous sommes préparés mentalement au démarrage de la décompensation, la réforme de la compensation étant identifiée comme l’un des leviers de financement du chantier de la Couverture médicale, et au-delà, un système inefficace qui plombe les finances de l’État. La question qui taraude le citoyen lambda est de savoir s’il ne sera pas comme d’habitude la proie de ses effets pervers, les conditions en amont d’une telle réforme n’étant pas réunies ? L’analyse.
C’est finalement avec un mois et demi de retard sur le planning initial que démarre ce 20 mai la décompensation progressive du gaz butane, qui s’inscrit dans le cadre de la réforme de la Caisse de compensation et en application des dispositions de la Loi de Finances 2024. L’objectif du gouvernement est de ramener les dépenses de compensation à moins de 8 Mds de DH au titre de l’année 2026.
Une réforme douloureuse néanmoins logique et nécessaire… et surtout attendue depuis des années après des reports incessants en raison de la délicatesse du dossier.
Le gouvernement a eu les coudées franches pour le faire après le lancement de l’aide directe sociale qui a profité à 3,6 millions de familles (chiffres d’avril 2024) et le renforcement de programmes sociaux dans le cadre du chantier de la couverture sociale notamment Amo-Tadamon dont 4,2 millions de familles en sont bénéficiaires, sans oublier les effets du dernier accord social… De prime abord, l’on pourrait croire que les conditions sont bien réunies mais la réforme de la caisse de compensation reste étriquée en l’absence d’une réforme plus globale de l’écosystème des prix, d’approvisionnement, des circuits de distribution, de concurrence loyale…
D’emblée, l’économiste et universitaire, Najib Akesbi juge une décompensation progressive comme positive, néanmoins, cette réforme de la caisse de compensation ne peut être que globale. Ce qui n’est pas le cas.
Et deux éléments fondamentaux semblent particulièrement le préoccuper.
« Le système de subvention était intenable car économiquement inefficace et socialement inéquitable, donc on est d’accord que ce système ne peut durer. Si le revenu direct va lisser les effets de cette décompensation, le problème reste entier valeur aujourd’hui pour la classe moyenne tranche inférieure, car si les prix augmentent et ils vont augmenter, cette tranche va s’appauvrir et c’est là où il faut du fine tuning », explique-t-il. « J’ai toujours défendu l’idée d’un revenu direct ou un revenu de la dignité pour les pauvres et pour la classe moyenne tranche inférieure, j’ai parlé d’une compensation pour lui éviter la paupérisation à hauteur des augmentations des prix qui vont se produire… Or, pour le RSU, il y a une telle opacité d’apprécier à quoi correspond réellement le coefficient 9,2 alors qu’il faut y introduire des éléments qui permettent à cette tranche de bénéficier d’une compensation ».
L’autre élément et ce n’est pas nouveau, Najib Akesbi a de tout temps défendu l’idée de réformer en amont les filières concernées, celles des produits pétroliers, du sucre et des céréales et de réformer les circuits de distribution, notamment des produits alimentaires.
« Pour le cas de la filière du sucre, Najib Akesbi juge incompréhensible le monopole de Cosumar de surcroit protégé de la concurrence étrangère et subventionnée. « Qui peut imaginer qu’une réforme bien qu’elle soit animée par les meilleures bonnes intentions du monde puisse réussir dans un secteur profilé de cette manière. C’est impossible », explique-t-il.
Guère mieux pour le secteur du gaz.
« Pour le gaz comme pour les hydrocarbures, tout le monde sait que le prix de vente n’a rien avoir avec la réalité des coûts. Libéraliser les prix sans réformer les circuits des hydrocarbures c’est une aberration puisqu’on va se retrouver avec les inconvénients des deux systèmes sans leurs avantages, à savoir l’État continue à payer sans aucun avantage de marché », poursuit Akesbi.
Pour le blé, les monopoles régionaux biaisent également les règles du jeu, avec un système de quotas loin de la réalité du marché.
« J’ai toujours dit qu’avant de parler de la réalité des prix parlons de la réalité du coût. Comment libéraliser les prix et décompenser dans ces conditions ? », pour Akesbi, la réforme se retrouve ainsi inefficiente parce que les problèmes qu’on reprochait à la Caisse de compensation se poursuivent, puisque les producteurs, les importateurs, les monopoleurs du marché ont le pouvoir de faire ce qu’ils veulent et ils vont simplement s’ajuster avec cette décompensation…
« Il y a toujours des opérateurs qui profitent de l’ambiance générale d’augmentation des prix pour augmenter leurs prix de manière disproportionnée avec le niveau moyen des prix tout simplement parce qu’ils ont un pouvoir de marché… Et tant qu’il n’y a pas une réelle concurrence, il ne peut y avoir une réforme telle qu’elle est perçue de la Caisse de compensation à savoir globale et qui aboutit à terme à un système de revenu direct, à une compensation et une libéralisation des prix qui reflètent la réalité de l’offre et de la demande », soutient l’économiste.
« Du point de vue théorique, un système de subvention peut se situer à différents niveaux de la chaîne, du producteur ou l’importateur jusqu’au consommateur et le niveau où il se situe indique l’orientation de la politique du gouvernement. Autrement dit, le gouvernement sert les patrons », ajoute Najib Akesbi qui illustre son propos par le dernier cas en date, celui de la prime d’importation d’ovins pour Aïd Al Adha octroyée pour la 2e année. L’État subventionne des importateurs sans exiger d’eux le moindre cahier des charges… cela se fait sans un minimum de discipline de marché ni d’effet sur les prix », conclut Akesbi qui attire l’attention sur le fait que la réforme de la Caisse de compensation ne saurait assurer un financement pérenne du Chantier de la Couverture sociale et in fine de l’État social car selon les expériences internationales l’État social se construit avec le soutien de l’État fiscal. A défaut c’est du colmatage !
Aucune mesure législative ni administrative pour contrôler l’intermédiation et lutter contre la spéculation
Même son de cloche chez l’économiste et directeur de l’observatoire du travail gouvernemental (Otrago), Mohamed Jadri.
« Il faut rappeler un élément essentiel : cette réforme est obligatoire pour l’économie marocaine puisque l’État ne peut pas à la fois donner des aides sociales et continuer à subventionner certains produits. Sur le principe on est d’accord surtout que cette disposition de 1e décompensation est inscrite dans la Loi de Finances. Un deuxième élément à souligner est que c’est juste la 1ère augmentation, il y aura une 2e et 3e augmentation respectivement en 2025 et 2026 pour arriver à un prix de 70 DH pour la grande bonbonne de gaz butane, l’objectif de cette réforme étant d’avoir des fonds pour financer le chantier de la couverture sociale. Le problème se pose dans la manière avec laquelle la réforme est menée à savoir de manière partielle parce qu’il fallait à la fois décompenser certains produits ce qui est vital pour les indicateurs macroéconomiques, mais en parallèle le gouvernement n’a rien fait ni pour lutter contre les intermédiaires, les monopoleurs, et tous ceux qui s’enrichissent de cet écosystème de distribution non réformé », explique Mohamed Jadri.
D’autant qu’à travers l’augmentation du butagaz, les agriculteurs vont immédiatement répercuter le surcoût dans le prix de vente, un impact sur le coût qui va s’amplifier sur la chaine d’intermédiation. Sans oublier les pâtisseries, cafés, restaurants, boulangeries qui vont chercher le profit. Selon Jadri, les Marocains doivent se préparer à d’autres augmentations des produits alimentaire de manière générale.
Pour lui, le gouvernement n’a rien fait pourtant que ce soit la cour des comptes, le CESE, le Conseil de la Concurrence… ils ont tous alerté sur l’importance de cette réforme globale impliquant les circuits d’approvisionnement.
Par ailleurs, Mohamed Jadri déplore également une classe sociale prise en étau.
« Certes la classe défavorisée ne sera pas impactée négativement en raison de l’aide sociale directe, mais la classe moyenne qui est le socle de l’équilibre de la société marocaine, elle n’a rien touché, même l’effet de la petite baisse de l’IR ne se fera effective qu’à partir du 1ejanvier 2025. Le maillon faible de ce gouvernement c’est la classe moyenne », martèle Jadri.
Pour y remédier, il espère qu’avant les prochaines phases de décompensation, le gouvernement, qui depuis son arrivée n’a pris aucune mesure législative ni administrative dans ce sens, s’attaquera aux autres pans de la réforme.
A titre d’exemple, « Un premier problème visible celui du marché de gros où la rente s’installe en raison du manque des moyens nécessaires humains, financiers et logistiques des agents pour renforcer les contrôles », ajoute Jadri.
Il rappelle que si l’impact de la décompensation est minoré sur le coût, il sera majoré sur le prix de vente donnant l’exemple du kilo de la tomate qui coûte entre 2 et 3 DH chez l’agriculteur pour un prix au public de 9 ou 10H soit entre 6 et 7 DH de surcoût de la non-réforme du circuit d’approvisionnement.
Il préconise également une sévérité dans le respect de l’affichage des prix pour faciliter le contrôle de la qualité. A défaut de contrôle, l’anarchie se maintient produisant toutes formes d’abus et de dérives notamment des augmentations de prix bien au-delà de ce qui serait justifié et toléré.
En résumé, en l’absence de mécanismes de régulation, le problème demeure entier.


Très intéressant et clair .
L’auteure et les 2 interviewés ont mis le doit sur l’essentiel.