Nouvelle stratégie industrielle : A. Reda Chami énumère les verrous à faire sauter

Ecrit par Imane Bouhrara I
Intervenant lors de la 2e Journée nationale de l’Industrie, Ahmed Reda Chami, président du CESE mais également ancien ministre de l’Industrie, a décortiqué les principaux défis qui se pose pour la nouvelle stratégique de l’Industrie en devenir, pour faire du Maroc un acteur industriel de référence sur la scène mondiale. Le dixit.
L’industrie est l’un des piliers les plus essentiels de notre souveraineté, rappelle Ahmed Reda Chami.
« Notre capacité d’innover, d’être compétitif et à bâtir une économie forte et résiliente déterminent notre capacité de résilience face aux turbulences et aux défis mondiaux. La Journée nationale de l’industrie est plus qu’un rendez-vous sectoriel, c’est un moment crucial pour réfléchir à l’avenir de notre pays et à la manière dont nous pouvons assurer une souveraineté économique, durable et solide ».
Au début de son intervention, A. R. Chami a souligné les efforts déployés par le Maroc au fil des années et les progrès franchis sur le chemin de l’industrialisation.
Ce processus est le résultat d’un travail de longue haleine, de plans stratégiques qui se sont succédé et du travail de chaque gouvernement qui a ajouté sa pierre à l’édifice.
Ces stratégies ont permis de créer les conditions nécessaires, des infrastructures modernes, des financements adaptés, formations et incitations fiscales pour favoriser l’essor d’une industrie dynamique et compétitive à l’échelle mondiale.
Grâce à ces efforts, l’attractivité du Maroc aux investissements industriels s’est renforcée permettant l’implantation de grands groupes industriels internationaux, qui jouent aujourd’hui le rôle de moteur dans leurs secteurs respectifs. Le cas de l’automobile et l’aéronautique.
Les succès enregistrés dans les secteurs stratégiques comme celui du phosphate et ses dérivés illustrent l’engagement du Maroc à valoriser de manière durable ses ressources naturelles.
Le Royaume a su développer une industrie forte générant des revenus importants à l’échelle mondiale.
En résumé les avancées sont significatives et le Maroc a réussi à stabiliser la part de l’industrie manufacturée à près de 15% du PIB au cours des dernières années.
Le secteur a enregistré une production positive en termes de productivité globale, bien que des efforts restent encore à faire, avec une augmentation notable des exportations à contenu technologique intermédiaire surpassant celles à faible valeur technologiques ou non transformées reflétant ainsi une montée en gamme progressive de l’industrie marocaine.
Aujourd’hui, le Maroc est en pleine préparation d’une nouvelle stratégie industrielle et qui donnera des résultats importants dans le futur.
Ahmed Reda Chami a d’ailleurs la démarche participative adopter par le ministre de l’Industrie dans l’élaboration de cette nouvelle stratégie qui a mobilisé l’ensemble des acteurs publics, privés et régionaux à travers des consultations au niveau des 12 régions et des secteurs clés du Royaume.
Il est indéniable que des progrès substantiels ont été réalisés en matière de financement des entreprises, du développement des infrastructures industrielles, de soutien à l’entrepreneuriat, et d’amélioration de l’environnement des affaires.
Ces efforts se poursuivent et s’intensifient comme en témoigne l’entrée en vigueur de la Charte d’investissement et la mise en place progressive du Fonds Mohammed VI pour l’investissement.
Toutefois, si nous voulons aller plus loin et plus haut, de nombreux défis sont encore à relever ensemble.
Le premier défi consiste à sécuriser l’initiative entrepreneuriale en levant les barrières réglementaires et administratives.
« Ce qu’il faut c’est un choc de simplification. On dit qu’il faut supprimer les autorisations qui ne sont à garder que dans les secteurs vitaux. Et les remplacer par des cahiers de charges qu’on respecte à postériori. Il faut que la réforme de la Justice se poursuit, il faut un renforcement des instances de régulation, il faut un défenseur de l’entreprise. C’est l’une des mesures que nous avons proposé dans le cadre du Nouveau modèle de développement », explique A. R. Chami.
Le second défi est de provoquer un choc de la compétitivité. « Nous sommes sur la bonne voie », estime Ahmed Chami, mais estime qu’il faut encore une baisse massive des coûts de l’énergie et de la logistique, une accessibilité aux zones d’activité à toutes les entreprises par uniquement les grandes et les multinationales, une transformation numérique et bien sûr continuer à impliquer le secteur privé dans la formation.
Le troisième défi concerne le capital humain, un facteur clé pour la compétitivité des entreprises. La disponibilité des salariés est essentielle pour améliorer la productivité, intégrer les technologies et garantir la qualité de l’offre.
Malheureusement, A. Chami relève la persistance de l’inadéquation entre formation et les besoins du marché, notamment dans l’industrie. Ainsi que la faible adoption de la formation continue par les entreprises ainsi que la formation des dirigeants puisque seulement 15% des entrepreneurs sont diplômés d’universités, ce qui pose la problématique des compétences managériales en deçà des standards régionaux affectant ainsi la qualité des décisions stratégiques et la montée en gamme des entreprises industrielles.
Le quatrième défi tout aussi crucial concerne la capacité d’innovation du Maroc pour améliorer son positionnement dans les chaînes de valeur mondiales, ce qui implique un plus fort investissement dans la R&D et l’innovation qui est actuellement à 0,8% du PIB selon la Banque mondiale contre 2,4% dans les pays de l’OCDE et 4,5 % pour la Corée du Sud, souligne Chami.
Pour lui, si l’on n’arrive pas à comprendre que l’innovation est la clé pour sortir du piège des pays à revenu intermédiaire, on n’y arrivera pas. « Je pense que le privé ne valorise pas assez l’innovation, il est trop frileux. Or l’innovation doit se faire entre le privé, les universités, les centres de recherche comme MAScIR », précise-t-il.
Le cinquième défi pour le Maroc est de créer une synergie entre les grandes entreprises industrielles, souvent des multinationales, technologiquement avancées, et le tissu local des petites et moyennes entreprises. « Cette intégration est cruciale pour garantir le transfert de technologies et maximiser les retombées positives en termes de croissance et de création d’emplois. En l’absence d’une telle synergie, nous risquons de nous retrouver dans un système économique dual où deux mondes industriels coexistent sans réelle intégration », explique Chami qui cite au passage le nouveau rapport de la Banque mondiale et de l’Observatoire Marocain de la TPME « Libérer le Potentiel du Secteur Privé Marocain : Une Analyse de la Dynamique des Entreprises et de la Productivité« .
« C’est un rapport dont nous n’avons pas encore analysé, mais la première fois qu’un rapport soit réalisé sur des micro-données qui révèle des choses intéressantes. Et l’une des choses essentielles à retenir c’est la faible croissance des entreprises », souligne-t-il.
Pour aller vers une industrie plus forte, plus résiliente et durable, le Maroc doit saisir ce qui s’offre à lui. « Tout d’abord la montée en gamme notamment technologiquement dans le secteurs de l’économie et passer à la production de composante complexe et à haute valeur ajoutée. L’usage des technologies avancées telles que l’intelligence artificielle, l’automatisation et la robotique sont indispensables pour aligner notre industrie sur les standards internationaux et augmenter la compétitivité de nos produits », poursuit Chami qui donne encore une fois un indice révélateur.
Il s’agit de l’indice de complexité économique publié chaque année par l’Université Harvard qui place le Maroc à la 80e place sur 133 alors que la Malaisie est à la 28e place. Le Maroc progresse certes dans ce classement mais cela signifie qu’il y a encore à faire.
« Pour aller sur des sujets plus complexes on peut pas demander au privé de supporter ce qu’on appelle le coût de découverte, c’est trop risqué. Et c’est là que nous avons besoin de financements adéquats tels que le capital-risque pour accompagner le secteur privé », propose Chami.
La 2e opportunité qui s’offre au Maroc est la diversification industrielle. En plus des secteurs traditionnels, le Royaume doit explorer des secteurs émergents comme l’économie digitale, les industries créatives, l’industrie pharmaceutique, l’économie vert, etc. Le développement de branches visant la substitution aux importations notamment dans des secteurs critiques comme les équipement médicaux, est de fait une priorité.
La 3e est l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales, notamment le renforcement de l’intégration des PME, qui dominent le tissu économique national, dans ces chaînes de valeur en capitalisant sur les tendances de reshoring et nearhoring avec des infrastructures modernes, notamment Tanger Med…
Dernière opportunité citée par Ahmed Reda Chami entre autres, la décarbonation et la durabilité. En effet, la transition énergétique est une opportunité majeure pour le Maroc de se positionner comme un leader régional de l’industrie verte ?
La décarbonation de l’industrie en particulier dans les secteurs énergivores est un levier stratégique pour améliorer la compétitivité à l’international et pour attirer des investissements verts.
Le développement de filières durables soutenues par incitations publiques et privées est essentiel pour le Maroc devienne une référence en matière d’économie circulaire et de technologies propres.
« Toutes ces opportunités nécessitent des investissements qui devront être portés principalement par les entreprises privées marocaines dans le cadre de l’inversement de la part du privé dans l’investissement à 2 tiers et un tiers pour le public. Ces opportunités se situent au niveau de plusieurs secteurs qui tient leur force d’abord du capital naturel du Maroc, l’économie bleue par exemple, les mines, le capital agricole et forestier, le capital énergétique. Ces secteurs tirent également leur force du capital immatériel du Maroc, et c’est à ce niveau qu’on peut développer le digital, l’offshoring, les industries culturelles et créatives. Sans oublier le positionnement géostratégique du Maroc, pour l’automobile, l’aéronautique, la mobilité durable, le biomédical, le textile et enfin, le marché intérieur … », explique Chami.
Par ailleurs, les Task-Force proposés par le NMD animés par le public et le privé sont à même d’accélérer la création de valeur dans ces secteurs.
En conclusion, le Maroc a toutes les cartes en main pour devenir un acteur industriel majeur sur la scène mondiale. « Nous devons avoir confiance dans nos possibilités, dans l’avenir. Abraham Lincoln disait « la meilleure façon de prédire l’avenir est de la construire » », conclut Ahmed Reda Chami.

