Dette publique : les générations futures seraient-elles prises en otage ?

Ecrit par Soubha Es-Siari I
La dette publique poursuit son trend haussier. Le gouvernement doit réaliser que le problème de la dette ne se résume pas à une question comptable. Il est d’ordre moral et politique. Moral, par ce qu’on ne peut tolérer que la vie de château que mène une génération soit supportée par ses enfants qui auront à en faire les frais. Analyse.
Le risque d’amplifier le poids de la dette publique et prendre en otage l’avenir des générations futures continue de hanter l’esprit des économistes les plus érudits. Le Maroc étant engagé dans différents projets socio-économiques, devant faire face à la problématique du stress hydrique qui se traduit par des investissements titanesques, devant accueillir les deux prochaines échéances footballistiques 2025 et 2030, le risque d’appuyer sur la pédale de l’endettement est omniprésent. D’autant plus que le contexte international est empreint d’incertitudes et est marqué par une persistance des tensions géopolitiques avec toutes les conséquences qui en découlent en ce qui concerne la hausse des matières premières.
La lecture du rapport sur la dette publique accompagnant le PLF 2025 fait ressortir un ensemble de points aussi importants les uns que les autres mais qui donnent somme toutes naissance à plusieurs interrogations.
Ces éléments indiquent une croissance continue due à plusieurs facteurs, dont des dépenses publiques de plus en plus élevées, la nécessité de soutenir les secteurs économiques clés pendant la période de pandémie, ainsi que les emprunts pour financer des projets d’infrastructure et compenser les déficits budgétaires.
Comme en attestent les chiffres : le ratio de la dette publique par rapport au PIB a atteint 66% en 2023, en hausse par rapport aux années précédentes. En 2022, ce ratio était de 64,8%, contre 66,0% en 2021. Cette progression montre une pression constante sur les finances publiques pour répondre aux défis sans cesse croissants de l’économie.
A rappeler par ailleurs qu’au fil des dernières années, la composition de la dette a changé. La dette intérieure représente une part significative de la dette globale du Maroc. L’État contracte des emprunts principalement sous forme d’obligations auprès des banques et institutions financières locales. La dette intérieure permet certes de maintenir une certaine autonomie, mais elle accroît la pression sur le système financier domestique.
Toutefois pour financer des projets de développement et maintenir ses réserves de change, le Royaume a besoin parfois de recourir à des emprunts extérieurs. Ledit rapport précise que la dette extérieure représente 25,7% du PIB en 2023. Cette dette provient majoritairement de créanciers bilatéraux et d’institutions financières internationales.
La dette du Trésor monte en flèche
En 2023, l’encours de la dette du Trésor marocain a atteint 1.016,7 Mds de DH, marquant une hausse de 6,8% par rapport à 2022. Cette augmentation de 64,9 Mds de DH se compare à une hausse de 7,5% entre 2021 et 2022. La structure de la dette révèle une augmentation de la part de la dette extérieure, qui s’établit à 24,9%, contre 24,0% l’année précédente, tandis que la dette intérieure a légèrement diminué, atteignant 75,1%.
L’encours de la dette intérieure s’élève ainsi à 763,1 Mds de DH, en hausse de 5,6%, tandis que la dette extérieure s’établit à 253,6 Mds de DH, en hausse de 10,8%.
Le rapport indique qu’à la fin du premier semestre 2024, le besoin net de financement du Trésor marocain a atteint près de 30,5 Mds de DH. Ce montant, ajouté aux amortissements de la dette s’élevant à 78,7 Mds de DH, dont 62,8 Mds de DH pour la dette intérieure, a engendré un besoin de financement brut de 109,2 Mds de DH.
Cependant, les financements mobilisés se sont chiffrés à 111,6 Mds de DH, dont près de 90,6 Mds de DH proviennent du marché intérieur et 21,0 Mds de DH des tirages extérieurs. Ce qui fait que l’encours de la dette du Trésor s’est établi à 1.053,5 Mds de DH, traduisant une progression de 36,9 Mds de DH soit 3,6% par rapport aux 1.016,7 Mds de DH enregistrés à fin décembre 2023.
Aussi, rappelons que le Maroc a diversifié ses sources de financement en allant emprunter auprès de différents types de créanciers. Les tirages sur les emprunts extérieurs en 2023 proviennent principalement des institutions internationales (environ 40%), suivis des créanciers bilatéraux (30%) et des créanciers privés internationaux (30%). Comme ce fut le cas en mars 2023, où le Maroc avait réalisé un emprunt obligataire sur le Marché financier international (MFI) pour un montant de 2,5 milliards de dollars.
Le service de la dette étouffe les finances publiques
Le rapport révèle que l’un des défis majeurs auxquels le Maroc fait face est la gestion du service de la dette, qui englobe les paiements d’intérêts et de principal. En 2023, le service de la dette représentait environ 15% des dépenses publiques totales, un chiffre en légère augmentation par rapport à 2022. La pression exercée par ces paiements réduit la marge de manœuvre budgétaire pour financer d’autres priorités comme l’éducation, la santé et l’investissement dans les infrastructures.
La montée de la dette publique a des implications directes pour l’économie marocaine. Elle peut potentiellement freiner la croissance économique en limitant la capacité du gouvernement à investir dans des secteurs essentiels. La situation post-Covid a exacerbé ces contraintes budgétaires, notamment avec l’augmentation des dépenses pour soutenir la reprise économique et le secteur de la santé.
Un excès de dette pourrait poser des risques pour la stabilité économique à long terme. Le coût des emprunts extérieurs dépend de facteurs comme les fluctuations des taux de change et l’évolution des taux d’intérêt internationaux, ce qui pourrait accroître les coûts de refinancement à l’avenir.
Force est de rappeler que depuis des lustres, le Maroc emprunte non seulement pour honorer ses engagements mais également pour financer son déficit budgétaire et parallèlement les intérêts de la dette. A telle enseigne que nous nous demandons si on ne s’endette pas pour rembourser la dette. Autrement dit, au lieu de bénéficier du cercle vertueux de la dette devant favoriser la productivité de l’outil économique par des investissements adéquats, nous sommes piégés dans un cercle vicieux.
Autre fait important méritant d’être souligné est la non-intégration de la dette des entreprises et établissements publics (EEP) dans la dette publique. Un constat souvent soulevé par les économistes qui s’interrogent pour quand la consolidation des comptes tel que stipulé dans la Loi organique des finances (LOF).
D’après-eux, la dette publique n’a aucune pertinence si elle est cantonnée à celle du Trésor faisant fi de celle des Collectivités territoriales et celle des EEP. Il faut donc absolument recourir à la consolidation des comptes et mesurer le taux d’endettement par rapport à la richesse du pays à savoir le PIB. Opérant de la sorte un taux oscillant de 63% du PIB est tout sauf réel.
Les pouvoirs publics doivent reprendre du poil de la bête. Ils doivent réaliser que le problème de la dette ne se résume pas à une question comptable. Le problème de la dette est d’ordre moral et politique. Moral, par ce qu’on ne peut tolérer que la vie de château que mène une génération soit supportée par ses enfants qui auront à en faire les frais. Politique, parce qu’on ne peut permettre aux politiciens d’illuminer leurs partis, de réussir leurs projets et d’amadouer la population par la dépense publique. La population se berce d’illusions en voyant l’argent couler et ne réalise que tardivement la montagne des dettes accumulées. Si un pays comme la France se trouve aujourd’hui dos au mur avec une dette publique oscillant aux alentours de 113% du PIB. Quel avenir est-il réservé au Maroc ?
Maintenant qu’on ne peut éviter l’écueil et que le recours à l’endettement s’avère la seule solution viable pour sauver âmes et biens, il faut veiller à ce que cet apport financier ne profite aux assistés de tout poil qui nichent dans du corporatisme bien protégé par un système de clientélisme électoral.
Face à ces défis, le gouvernement doit élaborer plusieurs stratégies pour maintenir la soutenabilité de la dette et préserver la stabilité économique. Le Maroc devra continuer à gérer prudemment sa dette extérieure pour éviter les risques liés aux fluctuations des taux d’intérêt mondiaux. La soutenabilité de la dette repose également sur la capacité du pays à augmenter ses recettes fiscales tout en réduisant progressivement son déficit budgétaire. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

