Emploi, croissance, marchés déstructurés, modèle économique…, le diagnostic sans appel de Pr Ahmed Azirar

Interviewé par Imane Bouhrara I
La question de l’emploi au Maroc demeure problématique et cache dans son sillage des dysfonctionnements encore plus profonds qu’on ne veuille bien l’admettre. Dans cette radioscopie, Pr Ahmed Azirar, Économiste et Fondateur du CEREM (Cercle de l’économie d’entreprise du Maroc) met le doigt là où ça fait mal.
EcoActu.ma : Le HCP a récemment publié les indicateurs du marché du Travail. Pourquoi n’arrive-t-on pas à créer suffisamment d’emplois ?
Ahmed Azirar : C’est une question complexe qui nécessite une réponse didactique. Croissance, institutionnel et gouvernance sont à questionner. Effectivement, seulement +82.000 emplois sont créés en 2024, alors que le besoin en nouveaux postes chaque année dépasse les 300.000, sans compter le cumul du déficit que comptabilise le taux du chômage.
Si le gouvernement actuel, qui a toutes les manettes entre les mains et que sa politique est coordonnée avec le patronat, n’arrive pas à créer de l’emploi c’est qu’il y a quelque chose de sérieux qui ne marche pas. C’est qu’à l’évidence, l’emploi ne se décrète pas.
Les politiques ne peuvent plus continuer à ressasser les arguments habituels (sècheresse, conjoncture…). C’est dire que le Paradigme socioéconomique de notre modèle de développement est à revoir comme l’a d’ailleurs recommandé la Commission Royale qui a travaillé sur le nouveau modèle.
Pour appliquer une de ses recommandations, on a pris du temps pour enfin publier une loi de l’investissement qui ne cadre pas avec les besoins réels du pays. D’ailleurs à peine entrée en vigueur, on se rend compte qu’elle ne créera pas d’emplois, et on lance un énième plan basé sur la même philosophie non créatrice d’emplois décents.
Concrètement, notre croissance économique n’est ni suffisante, ni régulière, ni orientée emploi, ni bien répartie sur le territoire national. Elle est orientée infrastructures, grandes entreprises, régions déjà relativement nanties, et secteurs extravertis peu intégrés au reste de l’économie.
Un taux de 3% en moyenne avec un déficit structurel et une transition démographique non encore aboutie ne suffit pas. Alors que l’irrégularité est accentuée par le climat, la demande interne inégalement répartie, la demande externe fluctuante et le bas tertiaire hypertrophié peu employeur en qualité.
Aussi, le secteur organisé est-il obnubilé par l’amélioration continue de sa productivité et pas par l’emploi, qui diminue. A titre d’illustration, les banques ferment bien normalement des agences. Les multinationales fonctionnent avec des technologies Labor saving. Alors que le taux de profit dans ce secteur organisé est très élevé comparé à la Responsabilité Sociale et Économique attendue de lui.
L’administration ne recrute plus comme avant. Quant à la PME, elle a des problèmes structurels. Sans oublier les tares structurelles des marchés et du déphasage formations/emploi. La synchronie faible entre la politique budgétaire et monétaire est perceptible, avec un rôle de BAM limité à la lutte contre l’inflation (alors que la FED par exemple vise inflation et emploi).
Les marchés sont déstructurés. Celui des Biens et Services par les rentes, l’accès biaisé, l’informel, les intermédiaires pléthoriques… Quant au marché monétaire, il reste quasi-oligopolistique et bénéficie d’une demande captive.
Tout cela peut nous mener loin, pour dire que la science économique marocaine et la praxis sont à reconstruire sur de nouvelles bases. D’ailleurs même toute la science économique du 19e et du 20e siècle est obsolète à l’ère de l’industrie 4.0.
En outre, on ne peut se barricader derrière l’argument statistique tenace. Le PIB et l’informel sont certes à recalculer, mais ce qui est important, ce ne sont pas les chiffres absolus, mais les taux d’évolution. Le paradoxe des travailleurs inexistants souvent en agriculture et en BTP, par exemple est aussi une réalité. Le travail au noir et le travail non rémunéré existent aussi. Le concept du chômage et son calcul sont donc à revoir.
Sur un tout niveau pour apporter une réponse à votre question, je citerais d’autres éléments de réponse, notamment le droit du travail n’est pas correctement appliqué dans un marché déstructuré. Coté offre, l’investissement public est orienté infrastructures surtout. C’est normal.
Ce qui est anormal c’est l’investissement privé qui ne suit pas. Les Entreprises et Établissements Publics sont peu rentables. Sans oublier la réforme attendue de la nouvelle agence (ANGSPE). L’administration ne recrute plus, comme j’ai déjà dit, elle ne remplace même plus les départs à la retraite, excepté dans certains secteurs comme l’enseignement et la sécurité.
Or, le pays reste sous administré contrairement à ce qu’on dit. Inefficience bureaucratique et corruption existent certes, mais les territoires restent sous et/ou mal administrés. L’investissement privé du secteur organisé crée peu d’emplois, car il recherche surtout toujours mieux de productivité et est déjà dans le remplacement du travail par les robots et l’IA.
Quant à la PME elle est empêtrée dans ses multiples problèmes, organisationnels, d’accès au marché, financiers… La TPME est dans l’informel total avec l’emploi précaire surtout.
Autre élément de réponse, la gouvernance de l’emploi qui est défaillante. L’intermédiation aussi… L’incitation est éparpillée, orientée entreprise et coûte cher en fonctionnement. Les territoires sont peu créateurs d’emplois à valeur ajoutée, car mal inspirés.
Coté demande interne, le pouvoir d’achat est faible et l’inflation durement ressentie. Pour preuve, 4,75 millions de personnes vulnérables et une classe moyenne sous pression selon la dernière enquête du HCP.
Le soutien social se met en place mais reste encore faiblement efficace et risque d’ores et déjà de populariser l’esprit d’assistanat. Quant à la demande extérieure, notre partenaire européen pose problème, comme notre diversification des marchés qui devrait s’accélérer. Les associations professionnelles, les chambres et les institutionnels de la promotion, gagneraient en s’harmonisant davantage.
Dans un tel contexte, la hausse du chômage serait-elle inévitable ?
Oui, si la croissance n’est pas relevée et régularisée, si l’investissement reste peu efficient en emploi, si les territoires ne se dynamisent pas. La démographie dans sa partie jeune reste importante et le vieillissement menace déjà. La technologie labour Saving est très active. Beaucoup d’emplois et de métiers sont menacés. La politique de croissance doit donc être revue ainsi que les politiques publiques ( ciblage emploi et PME). Les territoires et l’immatériel doivent constituer le centre des politiques. Ainsi que la PME et la TPME, bras créatif pour le marché intérieur et pour l’export.
Quelque 14 Mds de DH seront mobilisés dans le cadre de la nouvelle feuille de route pour booster l’emploi, est-ce peu utile puisqu’il s’agit plus d’apporter une réponse globale à la problématique du chômage ?
Il est toujours important d’agir. Mais il y a là encore du saupoudrage de deniers publics. Et toujours l’attente du « ruissellement » qui ne vient pas. Lemontant de 14 Mds de DH paraît important a priori mais va être fragmenté entre plusieurs objectifs et institutions. Le coût de création d’un emploi étant élevé, le montant ne paraît pas être suffisant vu les multiples objectifs annoncés.
Prenons juste l’exemple des « NEET », près d’un million officiellement, beaucoup plus apparemment, comment va-t-on les engager ? Awrach ? Encore de l’apprentissage?
Il y a déjà l’OFPPT, pourquoi ça ne marche pas, malgré l’argent faramineux que mobilise la taxe professionnelle ? Les institutions de formation, de promotion, de gouvernance et d’intermédiation doivent être questionnées et évaluées. Le sens de leur travail doit être réorienté local.
La charte de l’investissement orientée grandes entreprises, ne créera pas les emplois visés. L’entreprenariat reste faible. Les startups peu accompagnées. Le climat des affaires tant administratif que privé n’avance pas rapidement. Les faillites post Covid sont une réalité non encore maitrisée.
Le package PME est inexistant, l’informel soit un 1/3 de l’économie est tenace et le cash florissant. Le rural et les régions attardées végètent. Les migrations internes et externes continuent. L’attrait faible de l’IDE (2Mds de dollars) et le pacte emploi et transfert technologique avec étrangers non efficace. Ce sont autant d’axes qui nécessitent des développements.
Quid de la cherté de la vie qui reste tenace?
Oui, l’Inflation a fait un saut vertigineux et s’y maintient. Pas de retour au niveau antérieur des prix. Le ressenti populaire est fort. Le volet psychologique et des anticipations s’est ancré dans les esprits. Chaque agent révise les prix à sa guise! Et les marges de certains secteurs sont exagérées . Le volet exogène de l’inflation reste très fort (sécheresse et import). De même, la politique économique ( budgétaire et monétaire) est en manque de synchronie.

