Architecture du développement territorial intégré (1e Partie)

Cet article présente une analyse approfondie de l’architecture du développement territorial intégré, en s’inspirant des Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, telles qu’énoncées dans le Discours du Trône du 29 juillet 2025.
Il souligne que le développement ne peut se limiter à des projets sectoriels ou infrastructurels, mais doit avant tout s’ancrer dans la valorisation de la condition humaine, à travers l’instauration d’une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré conçus pour dépasser les approches classiques fragmentées, promouvoir une gouvernance co-constructive et assurer une gestion proactive des dynamiques territoriales, tout en réduisant les disparités sociales et spatiales et en garantissant un accès équitable aux bénéfices du développement pour l’ensemble des citoyens, indépendamment de leur statut ou de leur localisation géographique.
Cette conceptualisation montre que le développement s’articule autour d’un écosystème citoyen, structuré autour de trois piliers fondamentaux: la valorisation de l’humain, la transformation des tensions socio-économiques comme leviers d’opportunités, et l’interconnexion des sphères sociale, économique et environnementale.
A cet égard, le présent article vise à expliciter les mécanismes opérationnels permettant de traduire en actions concrètes les approches dynamiques de développement territorial intégré, résilient et durable, en s’appuyant sur une expérience modeste mais significative menée dans la province de Khouribga dans le cadre de l’Initiative Nationale pour le Développement, intitulée Vigilance Sociale, initiée en 2021, qui a érigé la condition humaine en point de départ du processus de développement.
Introduction
Tout processus de développement, que ce soit une stratégie, un plan ou un programme ne peut se limiter à la réalisation de projets sectoriels ou à la simple construction d’infrastructures. Il doit trouver sa légitimité dans la condition humaine et viser prioritairement l’amélioration des conditions de vie des citoyens. Cette approche s’inscrit pleinement dans les Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, telles qu’exprimées dans le Discours du Trône du 29 juillet 2025 : « Aucun niveau de développement économique et infrastructurel ne saurait Me contenter s’il ne concourt pas effectivement à l’amélioration des conditions de vie des citoyens, de quelque frange sociale et de quelque région qu’ils appartiennent. »
Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu le préserve a ainsi souligné la nécessité de passer des canevas classiques du développement social à une approche fondée sur le développement territorial intégré. A cet effet, ce passage requiert la mise en place de programmes structurants, articulant de manière cohérente les dimensions sociale, économique et environnementale, et favorisant l’implication coordonnée des administrations, des collectivités territoriales, des citoyens, du secteur privé et des institutions académiques, afin de créer des synergies efficaces et durables.
Dans ce contexte, la question fondamentale qui se pose consiste à déterminer Comment concevoir et mettre en œuvre des programmes de développement territorial intégré, structurés autour d’un écosystème citoyen opérationnel, qui favorisent l’engagement collectif de l’ensemble des acteurs territoriaux, tout en garantissant une gouvernance co-constructive, la réduction des disparités sociales et spatiales, ainsi que la durabilité des actions entreprises ?
1-Le citoyen au cœur du développement territorial intégré
Le développement territorial intégré se définit comme une approche globale qui dépasse la simple accumulation de richesses matérielles pour placer l’humain au centre des dynamiques de changement territorial. En effet, dans un monde marqué par les transitions socioéconomiques incertaines et les défis environnementaux persistants, l’être humain apparaît à la fois comme levier et finalité du développement.
Cette approche prend une résonance particulière dans le contexte marocain, où les Orientations Royales réaffirment avec constance la primauté du capital humain comme pilier de l’Etat social et garant de la justice territoriale. Ainsi, cette Vision Royale constitue le fondement d’une dynamique territoriale inclusive, dans laquelle la centralité de l’humain justifie la participation citoyenne et l’innovation locale. Dans ce cadre, le présent chapitre propose d’analyser la centralité de l’humain dans le développement territorial selon trois axes complémentaires.
D’une part, il examine la notion de capital humain, en mettant en évidence l’articulation entre citoyens et territoires comme levier essentiel de la co-construction territoriale. D’autre part, il considère les tensions socioéconomiques non pas comme des entraves, mais comme des catalyseurs de transformation et d’innovation sociale. Enfin, il présente la structuration du développement intégré autour de trois sphères interdépendantes ; sociale, économique et environnementale dont l’articulation constitue la clé pour bâtir un développement à la fois inclusif et durable.
1.1 Citoyen et territoire : des vies, des lieux et des liens
« Il n’est de richesse que d’Hommes »1 . Cette citation souligne que la vraie richesse d’une société réside dans son capital humain, lequel ne se limite pas à des ressources économiques, mais englobe également des composantes sociales, politiques et culturelles façonnant les trajectoires individuelles et collectives.
Ainsi, le capital humain comprend non seulement savoirs, compétences, talents et expériences, mais également la capacité à coopérer, innover et s’adapter. Dès lors, son développement requiert un engagement stratégique soutenu dans l’éducation, la santé, la culture, l’inclusion et la participation civique, autant de leviers déterminants pour renforcer la dynamique globale de la société. De ce fait, cette approche dépasse le paradigme d’un développement exclusivement matériel, en plaçant l’humain à la fois comme finalité et levier de transformation territoriale.
Par ailleurs, comme le souligne Amartya SEN (1999)2 , le développement ne se réduit pas à la croissance économique : il vise à élargir les libertés réelles des individus, leur permettant de mener la vie qu’ils valorisent et de participer activement aux processus décisionnels et sociaux qui structurent leur environnement.
Cette perspective met en lumière le rôle du capital humain non seulement comme ressource productive, mais aussi comme vecteur d’émancipation, de résilience et d’innovation sociale, contribuant à l’adaptabilité des sociétés face aux transitions socioéconomiques et aux enjeux environnementaux.
De manière complémentaire, Friedmann3 , à travers sa théorie du développement régional intégré, insiste sur le rôle structurant des citoyens dans la transformation territoriale. Il conceptualise le citoyen comme un acteur central, capable d’influencer et de co-construire les dynamiques économiques, sociales et spatiales de son territoire. Dans le contexte marocain, les Orientations Royales renforcent cette perspective. Lors de son discours du 29 juillet 2025, Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’assiste affirme que « le Maroc n’a pas de place pour un développement à deux vitesses », soulignant l’importance de placer l’humain au centre des politiques publiques et de promouvoir une justice sociale renforcée.
Cette approche favorise l’émergence d’un écosystème de co-construction, dans lequel citoyens et territoires interagissent activement, participant à un développement territorial intégré fondé sur une interaction dynamique entre l’humain et son espace. Le premier constitue le levier du processus de développement, tandis que le second en représente le cadre structurant, englobant les pratiques sociales, économiques, politiques et culturelles. En conséquence, le territoire ne se réduit pas à sa matérialité : il reflète aussi les pratiques, les échanges et les relations de pouvoir qui structurent la vie sociale. Selon Raffestin, le territoire est un espace produit par des rapports de pouvoir, des flux d’échanges et des dynamiques culturelles. Il est à la fois matériel et symbolique, reflétant les interactions entre acteurs et institutions4.
Autrement dit, le territoire peut être appréhendé selon diverses dimensions complémentaires. D’une part, le territoire institutionnel renvoie aux frontières administratives et politiques qui organisent la gouvernance et la régulation de l’action publique, alors que le territoire expérientiel ancre dans les expériences subjectives, les liens identitaires et la mémoire collective des habitants5 .
D’autre part, le territoire fonctionnel structure les activités économiques, les mobilités et la circulation des ressources. A ces dimensions s’ajoute le territoire numérique, façonné par les réseaux sociaux et les plateformes en ligne, qui constitue un nouvel espace de représentation citoyenne.
Cet espace dématérialisé traduit les opinions, les mobilisations et les dynamiques collectives, qu’elles relèvent d’initiatives constructives telles que les projets collaboratifs et l’innovation sociale, ou de pratiques disruptives telles que les incivilités numériques, les contestations et la polarisation sociale. Ainsi, ces différentes dimensions révèlent que le territoire dépasse sa simple matérialité physique pour devenir à la fois support et produit des pratiques citoyennes ainsi que des représentations sociales.
L’espace y est investi de perceptions, de valeurs et d’actions qu’il s’agisse d’aménagement, de préservation ou de dégradation qui orientent à leur tour les comportements et façonnent l’imaginaire collectif. Il n’existe ainsi ni citoyenneté sans ancrage territorial, ni vitalité territoriale sans implication citoyenne.
En ce sens, l’engagement citoyen peut être distingué en deux grandes catégories. La première regroupe les acteurs actifs et constructifs ; citoyens collaboratifs et producteurs qui participent pleinement à la co-construction territoriale en mobilisant leurs savoirs, expertises et ressources dans la mise en œuvre et le suivi des projets, générant des valeurs sociales et économiques.
La seconde catégorie inclut les citoyens passifs ou critiques, dont le rôle se limite à observer ou commenter, influençant de manière ambivalente les représentations sociales. De surcroît, ces acteurs interagissent au sein d’écosystèmes de réseaux, d’initiatives communautaires et d’espaces numériques.
Lorsque l’engagement est constructif, ces configurations favorisent la valorisation des espaces partagés, la récupération des lieux et le renforcement des liens sociaux, à l’image des quartiers urbains, douars et villages agissant comme de véritables Living Labs6 .
A l’inverse, elles peuvent générer des dynamiques disruptives, telles que la polarisation sociale ou l’émergence d’incivilités. Il en résulte que, l’efficacité des écosystèmes citoyens dépend de leur aptitude à orienter positivement l’engagement collectif et à réguler les effets potentiellement délétères. En définitive, l’interaction entre citoyens et territoires indique que le développement territorial repose fondamentalement sur la centralité de l’humain, dont les dimensions cognitives, sociales et culturelles, représentent à la fois un levier et une finalité de la transformation territoriale. Ainsi, les savoirs, compétences, talents et expériences, combinés aux capacités de coopération, d’innovation et d’adaptation, permettent aux individus de coconstruire leur environnement, de générer des valeurs sociales et économiques et de renforcer la résilience des territoires.
En somme, le territoire ne se limite pas à une matérialité physique ou administrative, mais intègre les dimensions institutionnelles, fonctionnelles, expérientielles et numériques, reflétant les pratiques citoyennes, les relations de pouvoir, les échanges socio-économiques et les représentations collectives. Cette dialectique met en évidence que la vitalité territoriale dépend directement de l’engagement citoyen et que la citoyenneté s’épanouit toujours dans un ancrage territorial concret et symbolique. Par ailleurs, les tensions et inégalités sociales ne constituent pas seulement des obstacles ; elles représentent également des indicateurs structurels de besoins insatisfaits et de dysfonctionnements territoriaux.
De ce point de vue analytique, ces tensions peuvent être exploitées comme des leviers stratégiques de transformation et d’innovation sociale, à condition qu’elles soient rigoureusement identifiées, régulées et orientées vers des solutions collectives et inclusives. Pour conclure cette section, reconnaitre le rôle du capital humain et l’interaction citoyen-territoire permet de concevoir le développement territorial comme un processus dynamique et résilient, où les tensions socio-économiques constituent à la fois des contraintes et des opportunités d’adaptation, de réorganisation et d’innovation sociale. Cette perspective prépare le passage au volet suivant, consacré aux inégalités et aux tensions socio-économiques en tant que facteurs de transformation territoriale et leviers de développement.
Écrit par Ibtissam El Rhali,
Docteur en Droit public et Sciences politiques
Chercheur en développement humain et auteur de nombreux articles en matière de lutte contre la pauvreté
1 Bodin, J. (1576). Les Six Livres de la République.
2 Sen, A. (1999). Development as Freedom.
3 Friedmann, J. (1966). Regional Development Policy: A Case Study of Venezuela
4 Raffestin, C. (1980). Pour une géographie du pouvoir. Paris : Librairies Techniques
5 Di Méo, G. Géographie sociale et territoires. Paris : Nathan, (1998).
6 « Un Living Lab est une démarche d’innovation participative incluant l’utilisateur. Il vise à répondre à des problématiques complexes et multidisciplinaires à l’échelle d’un territoire. Dans un laboratoire vivant, toutes les parties prenantes sont impliquées dans le processus de co-création, et l’usager (particuliers, entreprises, collectivités) est placé en position centrale. Le dialogue entre les différents participants est encouragé par une gouvernance collaborative et démocratique Grâce à cet écosystème multi-acteurs et multidisciplinaire, à une pluralité de compétences, une problématique peut être étudiée sous tous ses aspects. La réflexion commune permet d’ouvrir de nouvelles perspectives, afin de répondre de manière plus complète et globale à la problématique de départ. L’espace de cocréation est un accélérateur de créativité et d’intelligence collective » : Galatée Ferey, Samuel Rousseau, Simon Giuliano, Laboratoire vivant (Living Lab), Dictionnaire d’agroécologie, ENSAV, 2019.
