L’émigration marocaine : entre mythes et réalités

L’émigration a toujours existé, depuis que l’homme existe. Homo sapiens, né en Afrique, a colonisé tous les continents.
La diaspora marocaine est forte de plus de 5 millions de Marocains, dont 4,5 à 5 millions sont enregistrés dans les différents consulats du pays. Ils seraient 6 millions en comptant les 2°et 3° générations et, également, les binationaux. Ainsi, 10 à 15 % de la population marocaine vit en dehors des frontières nationales (étudiants compris). Ils résident majoritairement en France (1,5 à 2 M.), en Espagne (1 M.), en Israël (0,8 M.), en Italie (0,6 M.), dans d’autres pays d’Europe occidentale, au Canada, aux USA, et dans les pays du golfe. La diaspora marocaine est massive, mais ancienne !
Au Maroc et depuis des siècles, l’émigration était destinée au commerce notamment vers les pays africains voisins (Mali, Sénégal, Côte d’ivoire) ou d’Europe (Grande Bretagne, notamment Manchester, Liverpool). A partir du début du XX° siècle, l’émigration a intéressé la force de travail en particulier pour des besoins de la France en militaires (Tirailleurs marocains lors de la 1° guerre mondiale) ou en main d’ouvre ouvrière, notamment pour l’effort industriel (1912-1945). Le premier accord de migration structurée date de 1963. Le regroupement familial a commencé en 1974 avec le départ d’épouses et d’enfants. A partir de 1990, l’émigration s’est diversifiée (étudiants, départ de classes moyennes notamment au Canada). Depuis quelques temps sont apparues l’émigration des diplômés et cadres hautement qualifiés (médecins, ingénieurs, chercheurs) et la migration circulaire où des Marocains vivent en Europe et investissent au Maroc. La diaspora marocaine est une des plus importantes et des plus dynamiques dans le monde.
Plusieurs mythes à propos de l’émigration circulent depuis des décennies.
1° Mythe : L’émigration est une fuite désespérée
L’émigration irrégulière vers l’Espagne par des Haraga qui traversent dans des patéra avec les risques importants que l’on connait, notamment que leur embarcation ne chavire, fait évidement penser à une fuite désespérée. Au point que la Méditerranée occidentale a été qualifiée du plus grand cimetière du monde. Cette émigration est, effectivement, très visible médiatiquement. Elle est porteuse d’une forte charge symbolique qui traduit une rupture avec les institutions et un sentiment d’impasse sociale chez les migrants.
Mais cette émigration rappelant « une fuite en avant » n’a jamais été importante en nombre. C’est sa médiatisation et l’émotion face au spectacle tragique qui donne l’impression de son importance numérique. Les plus grands départs sont, en fait, constitués de personnes qui entrent « légalement » dans leur futur pays d’accueil : étudiants, hauts diplômés, cadres ou chercheurs visant une mobilité professionnelle ; migrants dans le cadre de l’émigration choisie comme au Canada ; travailleurs dans le cadre de conventions entre pays ; détenteurs de contrats de travail en Espagne « achetés » au Maroc et qui permettent à leurs détenteurs de traverser la frontière avec de vrais faux documents… De plus, même les départs risqués sont préparés parce que la traversée coûte cher, plusieurs dizaines de milliers de Dirhams, payée le plus souvent par la solidarité familiale. Exactement comme ceux qui « achètent » des contrats de travail. L’effort financier est celui de toute la famille qui y voit un investissement dans l’un des leurs. C’est une stratégie familiale d’ascension sociale. Celui qui est parti aujourd’hui facilitera le départ d’un frère ou d’une sœur demain. L’attrait des salaires pousse nombre de famille à encourager le départ d’un de leurs enfants. Dans la majorité des cas, c’est un choix stratégique, planifié, ayant reçu la bénédiction de la famille s’il n’a pas été initié par elle.
Cependant, chez les jeunes, l’émigration est souvent vécue comme un projet existentiel et pas seulement financier.
2° Mythe : La migration est une fuite des cerveaux, une perte sèche
L’émigration de diplômés, de plus en plus importante, a fait tirer la sonnette d’alarme sur la « fuite des cerveaux ». Ce sont des compétences formées localement (médecins, ingénieurs…) et qui ont coûté très cher au Maroc. A titre d’information, le coût de formation universitaire d’un médecin est aux alentours d’un million de Dirhams, d’un ingénieur aux alentour de 600.000 Dirhams. Or, quelques 600 à 700 médecins formés au Maroc – la moitié des médecins formés localement – partent travailler à l’étranger. En y additionnant les départs d’ingénieurs, de statisticiens et autres diplômés supérieurs, la facture atteindrait quelques milliards de Dirhams, probablement 4 ou 5. Le problème du retour sur investissement se pose bien évidemment !
La réalité, cependant est bien plus complexe. Ces personnes partis et quel que soit leur niveau de compétence, y compris les ouvriers partis au début du siècle dernier, ne coupent jamais le lien qui les relie à leur communauté. Le retour sur investissement s’effectue auprès des leurs notamment sous forme de soutien familial en particulier sous forme d’aide aux parents pour un petit investissement agricole ou immobilier, pour l’amélioration des conditions de l’habitat et, plus généralement, d’une importante solidarité lorsqu’un membre de la famille est malade ou dans une situation critique. Les Marocains du Monde investissent aussi, eux-mêmes, notamment dans l’immobilier. L’un dans l’autre, les transferts monétaires annuels qu’ils effectuent sont massifs : 117,7 milliards de Dirhams en 2024 ! Ce qui contribue à la stabilité de la balance des paiements
Le plus important pour le Maroc est que ses enfants conservent des liens forts avec leur pays d’origine dont ils ne perdent jamais la nationalité !
3° Mythe : Le Maroc se vide de sa jeunesse
La jeunesse constitue la partie la plus dynamique de la population et son départ important peut faire craindre pour l’avenir du pays.
Il est vrai que les départs peuvent être perçus comme importants numériquement, en particulier dans certaines régions (Rif, Souss, Béni Mellal) ou en ce qui concerne certaines catégories de personnes (diplômés). Cependant, si l’intention d’émigrer reste élevée, la majorité des jeunes marocains ne migrent pas.
En réalité, ces 3 Mythes renvoient à une seule et unique question : « Comment freiner l’émigration ? »
Mais attention : ces Mythes que nous formulons depuis des décennies ne nous aideront pas à penser le Maroc de demain. Les mythes d’hier ne doivent pas devenir les erreurs stratégiques de demain !
Le Maroc est un pays classiquement d’émigration. Aujourd’hui, il est déjà un pays d’émigration, d’immigration et de transit. Demain, il deviendra un pays d’émigration, mais essentiellement d’immigration et de transit durable.
Pour comprendre l’avenir migratoire du Maroc, analysons son contexte et son environnement dans quelques décennies. Prenons pour les besoins de la démonstration la situation à l’horizon 20250, soit dans l’espace d’une génération.
Le contexte démographique du Maroc à l’horizon 2050 sera bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. La population du pays actuellement de 36,8 M. (Recensement 2024) atteindra 45 M. en 20250. Elle culminera à 47 M. en 2070 pour commencer à décliner. Le défi majeur sera alors celui du vieillissement de la population. Le rapport de dépendance va s’accentuer. Les plus de 60 ans représenteront le quart de la population. Même l’âge médian va se relever atteignant 38 à 40 ans (très proche de celui de l’Europe à la même date : 45 ans ; mais bien loin de celui de la moyenne africaine : 19 ans). L’urbanisation va s’accroitre intéressant trois Marocains sur quatre (2 Marocains sur trois actuellement). Le taux de natalité, actuellement à 1,97 enfants/femme va encore baisser. Il atteindra probablement 1,8 (1,5 dans les grandes villes). Le Maroc ne pourra plus régénérer sa population. L’espérance de vie, actuellement à 76 ans atteindra 80 à 82 ans (proche de celle de l’Europe : 85 ans ; mais bien loin de celle de la moyenne africaine : 53 ans).
A l’horizon 2050, il en sera tout autrement pour la population africaine. Elle est actuellement de 1,5 milliard de personnes (20 % environ de la population planétaire). A l’horizon 2050, elle atteindra 2,5 milliards d’individus (25 % environ de la population planétaire). Le taux de natalité restera élevé, à près de 4 enfants par femme. Cette explosion démographique donnera lieu à une population jeune : l’âge médian sera de 19 ans. Sous l’effet de l’exode rural, l’urbanisation atteindra 60 % contre 45 % actuellement. L’espérance de vie restera aux alentours de 53 ans.
A la même échéance, la population européenne diminuera légèrement, mais vieillira ! L’âge médian sera de 45 ans et l’espérance de vie de 85 ans.
Autrement dit, à l’horizon 2050, le contraste sera saisissant : Une Europe vieillissante, une Afrique jeune et un Maroc à l’interface des deux !
Les contextes climatique, environnemental et économique de l’Afrique seront déterminants. Les changements climatiques donneront lieu, et de plus en plus, à des épisodes de sécheresse, à une importante pénurie d’eau et à une baisse de la productivité. L’agriculture, qui occupe en Afrique une importante part de la main d’œuvre, accusera des pertes des rendements céréaliers de 10 à 20 %. Les pertes économique du choc climatique seront substantiels, estimés à une réduction de 5 à 15 % du PIB, en particulier si le réchauffement climatique atteindra + 2°C (ce qui sera probablement le cas à l’horizon 2050). Deux phénomènes majeurs toucheront l’Afrique concomitamment : l’exode rural et la migration climatique. On estime qu’à l’horizon qui nous intéresse, 100 M. de personnes, dont 86 M. de Subsahariens, migreront en Afrique. (400 M. de par le monde). Cette migration sera quasiment intra-Africaine, voire intra nationale. Cependant, 30 à 60 M. de migrants africains vivront hors de leur pays.
Les contextes climatiques et économiques de l’Afrique à l’horizon 2050 engendreront une forte pression migratoire vers les zones perçues comme attractives : L’Europe mais ses frontières seront encore plus hermétiques qu’elles ne le sont aujourd’hui, les Pays du Golfe et l’Afrique du Nord, essentiellement le Maroc.
Ce sera l’Afrique de l’ouest qui imprimera une pression migratoire prépondérante sur le Maroc. Cette région du continent est forte actuellement d’une population de 473 M. de personnes et atteindra quelques 800 M. à l’horizon 2050. A titre d’exemple, le Nigéria – il est vrai qu’il est actuellement le plus peuplé de l’Afrique – dépassera les 400 M. d’âmes en 2050. Il deviendra le 3° pays le plus peuplé du monde, dépassant les USA. Les pays de l’Afrique de l’ouest sont parmi les plus vulnérables face aux changements climatiques. Le réchauffement, d’ailleurs, y est supérieur aux moyennes mondiales engendrant sécheresses, inondations et baisses des rendements agricoles. Les migrants transfrontaliers des 16 pays de l’Afrique de l’ouest, dont la majorité a été colonisée par la France, cherchent à rejoindre ce pays. Le Maroc se trouve, justement, sur le chemin de l’Europe. On estime ainsi qu’à l’horizon 2050, 0,5 à 1,5 M. de migrants africains seront installés au Maroc.
Il y a donc lieu d’intérioriser dès à présent que le Maroc deviendra à l’horizon 2050 un espace d’installation durable de migrants africains et un carrefour migratoire dynamique.
Après avoir rappelé ces contextes futurs du Maroc et de l’Afrique, analysons les mythes d’hier à l’aune de ces données.
1° Mythe : L’émigration est une fuite désespérée
A l’horizon 2050, les mobilités seront davantage circulaires et professionnelles. L’Europe privilégiera l’immigration choisie, contrôlant de façon stricte ses frontières. Le Maroc attirera lui-même des migrants africains qualifiés.
La migration deviendra de plus en plus un outil d’adaptation économique et climatique. Pas seulement un exutoire. Si nous persistons à voir l’émigration comme une fuite, nous ne comprendront pas pourquoi le Maroc devra lui-même attirer des migrants.
2° Mythe : La migration est une perte sèche
A l’horizon 2050, le monde rentre dans une logique de diaspora connectée, de télétravail transnational et de double ancrage.
La migration ne sera plus perçue comme une perte ou un gain. Ce sera une circulation humaine dans un sens comme dans l’autre.
Si le Maroc devient un pays d’immigration africaine, il bénéficiera d’un apport de cerveaux du continent, de transfert de compétences et du retour des talents. Il devra gérer l’intégration professionnelle des nouveaux arrivants.
La vraie question ne sera plus « combien de cerveaux partent ? », mais « comment circulent les compétences ? »
3° Mythe : Le Maroc se vide de sa jeunesse
A l’horizon 2050, si l’Europe se ferme partiellement, la pression migratoire africaine augmente sur le Maroc. Il pourrait alors devenir un espace d’installation durable pour les migrants africains et verra émerger une nouvelle jeunesse africaine au Maroc. Certaines de ses villes pourraient être totalement multiculturelles. La jeunesse marocaine coexistera avec une jeunesse africaine installée.
La question ne sera plus « Le Maroc se vide-t-il ? », mais plutôt « le Maroc se diversifie-t-il ? »
Nous avons longtemps vécu avec ces trois mythes. Aujourd’hui, nous devons nous préoccuper, dès à présent, de l’avenir migratoire du Maroc à l’horizon 2050. Le Maroc ne sera plus seulement un pays d’émigration. Il sera surtout un pays de mobilités multiples.
A l’horizon 2050, le Maroc sera confronté à une équation nouvelle : continuer à gérer l’émigration de ses propres jeunes, accueillir des migrants africains et faire face aux migrations internes liées au climat.
Autrement dit, la migration ne sera plus un phénomène périphérique, mais une donnée structurelle de notre avenir.
Si nous restons prisonniers des mythes, nous subirons ces dynamiques migratoires. Si nous les dépassons, nous pourrons transformer la mobilité humaine en levier stratégique.
Le Maroc devra alors relever trois défis : continuer à offrir des perspectives à ses propres jeunes pour que partir soit un choix et non une nécessité ; intégrer dignement ceux qui s’installeront sur son territoire ; adapter son économie, son école, sa politique urbaine à une société plus mobile et plus diverse.
Pour cela, il devra actionner les leviers d’une bonne gouvernance des mobilités, pour ne pas avoir à en subir les conséquences.
Il devra renforcer son développement socio-économique, notamment le système scolaire et le système de santé et de la Protection sociale (tenant compte du vieillissement population). Il devra améliorer l’environnement professionnel en renforçant les opportunités d’emploi et en instaurant une méritocratie réelle. De même que les conditions de l’habitat doivent être améliorées en prévoyant des logements en nombre suffisant et surtout adaptés aux personnes âgées habitant souvent seules.
Il devra s’adapter aux conditions climatiques changeantes et les considérer comme priorité nationale, en particulier en investissant dans l’eau et dans l’agriculture résiliente et en renforçant la résilience des communautés.
Il devra également instaurer une politique migratoire proactive et inclusive en développant des cadres légaux pour la régularisation contrôlée, en promouvant une politique d’intégration réfléchie, en encourageant l’intégration des migrants, en favorisant leur contribution économique par leur accès au marché du travail formel et leur protection sociale et en mettant en place des mécanismes d’incitation au retour pour les migrants marocains dans les pays d’accueil.
Il devra enfin engager une approche de coopération africaine autour des circuits de mobilité légale d’une part et de la reconnaissance des qualifications et de formation professionnelle (coopération éducative et académique).
En fin de compte, Le vrai danger pour le Maroc n’est pas que ses jeunes partent.
Le vrai danger serait de ne pas comprendre que le XXIᵉ siècle est celui de la mobilité permanente : le Maroc (comme tout autre pays) ne pourra pas empêcher ceux qui partent ; il ne pourra pas arrêter ceux qui arrivent ; mais il pourra choisir la manière d’organiser ces dynamiques migratoires.
En définitive, la grande question n’est pas : « Comment freiner la migration ? » La grande question est : « comment gouverner les mobilités pour qu’elles servent le développement, la stabilité et la dignité humaine ? »
Si nous répondons à cette question avec lucidité, ni l’émigration, ni l’immigration, ni le transit durable ne seront une menace. Ils deviendront une opportunité.
Ecrit par Chakib Guessous

