Transformer l’IA en avantage compétitif : les clés de Jamal Basrire

Interviewé par Soubha Es-Siari I
L’intelligence artificielle et le cloud ne sont plus de simples options technologiques, mais les véritables moteurs de la transformation des entreprises. Pourtant, si 60 % des dirigeants identifient désormais ces leviers comme prioritaires selon la 29e CEO Survey, le chemin vers une maturité opérationnelle reste semé d’embûches. Entre dépendance technologique et impératif de souveraineté, comment transformer ces outils en réels avantages compétitifs sans sacrifier la sécurité ? Jamal Basrire livre son analyse sur les défis d’une autonomie numérique pragmatique et la nécessité d’une gouvernance structurée pour ne plus simplement « subir » les innovations de demain.
EcoActu.ma : Les résultats de la 29ème édition de la CEO Survey révèlent que près de 60 % des dirigeants identifient l’IA et le cloud comme des leviers structurants de transformation. Ces entreprises sont-elles suffisamment outillées pour accompagner cette transformation qui n’est pas exempte de risques ?
Jamal Basrire : Pas encore totalement. Il y a une prise de conscience très nette, mais l’outillage reste inégal. Beaucoup d’entreprises ont engagé des initiatives, mais sans toujours disposer d’une vision structurée intégrant à la fois les enjeux technologiques, réglementaires et business.
Le principal enjeu aujourd’hui n’est pas l’accès à la technologie, qui est globalement disponible, mais la capacité à l’intégrer correctement : gouvernance des données, gestion des risques, architecture adaptée, compétences internes. Or, ce sont précisément ces dimensions qui restent encore en construction dans de nombreuses organisations.
Donc oui, les leviers sont identifiés, mais la maturité opérationnelle doit encore progresser pour transformer ces technologies en véritable avantage compétitif, et non en source de complexité ou de risque.
La souveraineté numérique s’impose désormais comme un enjeu central. Peut-on réellement parler de souveraineté quand l’essentiel de nos composants (puces) et logiciels vient des États-Unis ou de Chine ?
Si l’on définit la souveraineté comme l’autonomie technologique totale, alors non, elle n’existe quasiment nulle part aujourd’hui. Mais ce n’est plus ainsi qu’elle est appréhendée.
La souveraineté numérique repose désormais sur un principe plus pragmatique : la capacité à décider, à contrôler et à sécuriser ses usages critiques, même dans un environnement technologique globalisé.
Autrement dit, il ne s’agit pas de tout produire localement, mais de ne pas subir ses dépendances. Cela passe par des choix d’architecture, des stratégies multicloud, une bonne gestion des données sensibles et la capacité à maintenir ses opérations en cas de rupture.
La souveraineté est donc moins une question d’origine des technologies qu’une question de maîtrise et de gouvernance.
La souveraineté numérique est-elle possible sans une maîtrise totale de la chaîne de sécurité (du code source aux serveurs) ?
Une maîtrise totale est difficilement atteignable dans un système numérique mondialisé. En revanche, ce qui est indispensable, c’est une maîtrise ciblée des points critiques.
Toutes les briques n’ont pas le même niveau de sensibilité. L’enjeu pour les entreprises est d’identifier ce qui est stratégique (données, algorithmes, opérations essentielles) et de concentrer leurs efforts de sécurisation et de contrôle sur ces éléments.
La souveraineté ne se construit donc pas par une logique exhaustive, mais par une logique de priorisation intelligente des risques.
C’est cette capacité à arbitrer qui fait aujourd’hui la différence entre une posture théorique et une souveraineté réellement opérationnelle.
Sur le plan réglementaire, quelle appréciation pouvons-nous en faire du cadre au Maroc ? Est-il adéquat pour accompagner l’adoption de la politique Cloud ou est-il sujet à des améliorations ?
Le Maroc dispose d’un cadre qui va globalement dans le bon sens, avec des orientations claires sur le cloud, la protection des données et la cybersécurité. La Cloud First Policy, par exemple, est un signal fort qui aligne le Royaume avec les meilleures pratiques internationales.
Cependant, le défi se situe davantage dans l’opérationnalisation que dans les textes eux-mêmes. On observe encore des difficultés liées à la classification des données, à l’interprétation des exigences réglementaires ou à leur application homogène.
Pour accélérer, il est essentiel de renforcer la lisibilité du cadre, d’accompagner les entreprises dans sa mise en œuvre et de maintenir un dialogue continu entre régulateurs et acteurs économiques. C’est cette articulation qui permettra de transformer le cadre réglementaire en levier d’adoption, et non en frein.
Quelles sont les attentes de PwC de Gitex Africa, prévu du 7 au 9 avril à la ville ocre Marrakech ?
Gitex Africa représente un moment clé pour passer du diagnostic à l’action. Après les échanges engagés en marge de la CEO Survey, l’enjeu est désormais d’illustrer concrètement les trajectoires possibles pour les entreprises marocaines.
Pour PwC, c’est l’occasion de contribuer à cette dynamique en mettant en avant des solutions concrètes, notamment autour du cloud souverain et de l’IA, mais aussi en facilitant les échanges entre acteurs publics, entreprises et partenaires technologiques.
À court terme, l’objectif est clair : accélérer la prise de décision, lever certaines hésitations et montrer que la transformation digitale peut être engagée de manière progressive, structurée et sécurisée. Gitex doit être un catalyseur, pas seulement une vitrine.

