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Chronique

Les données personnelles des Marocains : un « bien public » exposé aux quatre vents ?

données personnelles

Le Maroc traverse une phase de mutation numérique sans précédent. Sous l’impulsion de la stratégie « Digital Morocco 2030 », le Royaume ambitionne de digitaliser ses services pour gagner en productivité et en transparence.

Mais derrière cette vitrine de modernité, une faille persiste : la gestion des données personnelles, coincée entre un arsenal juridique ambitieux et des pratiques largement insuffisantes. Aujourd’hui, une question devrait nous tenir éveillés : la mise à nu systématique de notre vie privée. Au Maroc, nos données personnelles semblent être devenues un « bien public » : tout le monde s’en sert, tout le monde les stocke, et personne ne les protège.

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1. Un arsenal juridique en décalage avec l’usage
Sur le plan normatif, le Maroc n’a pas à rougir. L’article 24 de notre Constitution sacralise le droit à la vie privée. Avec la loi 09-08 et la création de la CNDP (Commission Nationale de contrôle de la protection des Données à caractère Personnel), le législateur a très tôt posé les jalons d’une protection robuste, calquée sur les standards internationaux.

Ladite loi impose des règles claires :
• collecter uniquement les données nécessaires,
• informer les citoyens de l’usage de leurs données,
• garantir leur sécurité,
• limiter leur durée de conservation.

Ces principes s’inscrivent dans une logique proche du règlement général européen sur la protection des données, considéré comme une référence mondiale.

Toutefois, l’économie de la donnée ne se décrète pas, elle s’éduque. Aujourd’hui, nous constatons un phénomène de « déperdition de conformité » : plus on s’approche du terrain et de la réalité de la pratique, plus la loi devient une feuille morte.

2. Administrations publiques : le paradoxe de l’État régulateur défaillant
Le principe « nul n’est censé ignorer la loi » s’applique d’abord à l’État. Pourtant, nombre d’administrations publiques et d’établissements publics (universités, écoles, ANAPEC, OFPPT, Entraide Nationale, collectivités territoriales, ministères…) continuent de collecter des masses d’informations sensibles sans protocoles de sécurité rigoureux. L’absence quasi généralisée de responsables et de procédures de protection des données dans ces structures transforme des bases de données stratégiques en vulnérabilités béantes. Le manque de sensibilisation du personnel administratif fait que la donnée, au lieu d’être traitée comme un actif confidentiel, est manipulée comme un simple formulaire papier sans valeur.

3. Le secteur touristique : le scandale de la « photocopie » à la réception
Dans le secteur hôtelier, la collecte de données dépasse souvent le strict nécessaire. L’une des dérives les plus flagrantes se niche dans nos infrastructures touristiques. Dans la majorité des établissements hôteliers, la vérification d’identité ne suffit plus : on exige une photocopie de la CIN. Cette copie systématique de la CIN ou du passeport est devenue une pratique banalisée.

Or, cette collecte pose plusieurs risques : stockage non sécurisé (documents papier ou fichiers numériques non protégés), accès non contrôlé et absence de politique claire de conservation ou de suppression. D’un point de vue économique, le risque est asymétrique. D’un côté, le client livre l’intégralité de son identité ; de l’autre, les garanties de protection sont quasi inexistantes. Ces documents sont souvent gérés par des employés (stagiaires, contrats ANAPEC, intérimaires…) dont la précarité et le manque de formation ne permettent pas de garantir une confidentialité absolue. Une faille organisationnelle qui transforme une obligation administrative en risque réel de fuite de données.

4. La sécurité physique versus la sécurité numérique
Le paradoxe atteint son paroxysme aux entrées de nos ministères et sièges sociaux. Pour assurer la sécurité physique des lieux, on sacrifie la sécurité numérique des citoyens. L’agent de sécurité — souvent extérieur à l’administration — consigne systématiquement nos données sur des registres papier. Dans certains cas, ces registres contiennent nos noms complets, nos numéros de CIN et les motifs de visite. En fait, ces registres peuvent être consultés par n’importe quelle personne.

Ce paradoxe souligne une faille structurelle : la crédibilité de notre souveraineté numérique et l’ambition d’un « Smart Government » se heurtent à la réalité archaïque des registres manuscrits, sans garanties de protection des données personnelles des citoyens. Peut-on réellement prôner la modernité administrative quand l’accès à nos institutions repose encore sur la précarité de la collecte et du traitement des données personnelles ?

5. La confiance, carburant de 2030
L’ambition « Digital Morocco 2030 » est une nécessité économique pour la croissance du Royaume. Mais cette transition ne pourra se faire sans le rétablissement d’un contrat de confiance entre le citoyen et les détenteurs de ses données.

Pour que la donnée ne soit plus ce « bien public » exposé aux quatre vents, il est urgent de passer de la théorie juridique à la pratique opérationnelle. La protection de la vie privée ne doit plus être vue comme un luxe réglementaire, mais comme le socle indispensable de l’économie de demain. Car dans l’arène numérique mondiale, la sécurité des données est la seule véritable monnaie d’échange.

Par : Mohamed Oueld Lfadel Ezzahou (mezzahou@yahoo.fr)

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