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Chronique

L’impératif de reconnaître le soufisme comme front de résistance face aux périls contemporains

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Edgar Morin est décédé. Le 29 mai 2026 est disparue une figure marquante de la sphère culturelle française qui a enrichi la pensée contemporaine et contribué à élever notre conscience collective des défis actuels et futurs ainsi que des responsabilités qui nous incombent.

Nous ?

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Nous, les habitants du village terre. La mondialisation implique que les destinées des habitants de tous les continents et de toutes les contrées sont liées. Un événement qui se produit au Moyen-Orient peut avoir des répercussions sur le quotidien des habitants de la planète entière. Une catastrophe écologique qui surviendrait en mer de Chine pourrait se ressentir mondialement à travers ses répercussions économiques. Les épidémies sont désormais impossibles à endiguer. Une guerre pourrait anéantir la vie sur terre en quelques heures.

Oui, il existe un « Nous » qui englobe tous les humains dans un intérêt commun et qui les oblige à penser leur avenir collaborativement. Selon Edgar Morin, « la mondialisation a créé un destin commun pour toute l’humanité, sans pour autant créer la moindre solidarité, ni la conscience commune que la terre est la patrie commune de toute l’humanité »[1].

Mais il y a des « Nous » multiples aussi, des « nous » antagonistes. Il y a une « mafiosisation » du monde qui désolidarise les humains aussi bien à l’échelle des pays qu’à l’échelle internationale. « La méthode mafieuse ne se résume pas simplement à une réalité criminelle. Elle constitue également une façon ancienne d’exercer le pouvoir, usant d’un cocktail mortel de pouvoir légal et illégal, employé par des minorités organisées au détriment de majorités désorganisées. Par conséquent, nous pourrions qualifier de mafiosisation du monde les phénomènes qu’on observe aujourd’hui dans de nombreux pays »[2].

La poursuite cupide des intérêts économiques et financiers par certaines élites minoritaires, mais néanmoins puissantes, rythme la marche des pays et du monde et risque, si elle atteint son paroxysme, de déclencher le chaos, voire un conflit global qui pourrait engendrer une catastrophe nucléaire.

Les lobbies de tous genres, pétroliers, industriels, pharmaceutiques, ceux du secteur de l’armement et autres, ne reconnaissent que le profit pour seul mobile de leurs stratégies et n’ont que peu d’égards aux considérations liées aux intérêts collectifs[3].

Plus généralement, la crédibilité politique s’effrite au fur et à mesure de « La régression mondiale qui met partout la démocratie en crise et crée la menace de sociétés de soumission d’un type nouveau où les individus sont totalement contrôlés par leurs phobies, leurs mails, la reconnaissance faciale »[4].

Les moyens de propagande électroniques ont rendu possible l’influence de la Russie sur les élections présidentielles aux Etats-Unis d’Amérique. Ainsi, on pouvait lire le titre suivant sur l’édition électronique du journal Le Monde du 31 octobre 2017 : « Interférence russe dans l’élection américaine : Facebook, Google et Twitter entendus au Sénat ».

Le niveau d’influence des outils cybernétiques sur les décisions individuelles et collectives transforme la planète en un véhicule sans chauffeur dans lequel sont installés les 8 milliards d’humains sans que personne ne sache qui gouverne, ni comment, ni vers quelle destination[5].

Nous sommes embarqués dans ce grand paquebot « terre » sans destination connue. Nous avons une préoccupation commune : la survie. Mais nous avons des idéaux divergents. Les « nous » antagonistes s’identifient géographiquement et/ou idéologiquement. Mais en même temps, une trame de fond s’affirme de plus en plus solidement comme le socle d’une homogénéisation du monde dans des caractéristiques mondialisées et généralisées.

Les nouvelles technologies tendent à effacer les particularités des sociétés et à les similariser en des sociétés anomiques, composées d’individus consommateurs dont les similitudes transcendent les frontières géographiques et idéologiques. « … dans notre modernité interconnectée, l’anomie – définie comme la rupture des liens sociaux et de la solidarité sociale – prend d’autres formes que l’aliénation ou la solitude. La destruction des liens de proximité et d’intimité (potentiels ou réels) semble au contraire largement liée à l’essor des réseaux sociaux, réels ou virtuels, à la technologie et à un formidable dispositif économique d’aides et de conseils en tout genre – psychologues de diverses obédiences, animateurs de talk-shows, industrie de la pornographie et des sex-toys, industrie de la santé et du bien-être, centres commerciaux et autres lieux de consommation – qui alimentent un processus permanent de création et de destruction des liens sociaux »[6].

La mafiosisation du monde, le règne de la propagande et l’effritement des liens sociaux, représentent des échantillons manifestes des maux qui infectent l’humanité et augurent d’un sombre avenir pour les générations futures, sur le plan environnemental, en matière de démocratie, des droits et des libertés, ainsi que du point de vue du bien-être individuel et collectif, appréhendé dans sa dimension matérielle et immatérielle.

Le Maroc n’est pas à l’abri. Le confinement et la quarantaine, en tant que méthodes de lutte contre les pandémies sanitaires, ne sont pas envisageables en l’occurrence. Demeure l’immunisation.

À cet égard, la question à poser est la suivante : le Marocains disposent-t-ils de ressources culturelles et d’un patrimoine spirituel à même de leur garantir un niveau d’immunisation raisonnable ?

Autrement dit, la société marocaine a-t-elle un idéal de bien-être à défendre et les ressources pour ce faire face à la menace ?

Les marocains s’identifient-ils à l’affirmation extrêmement éloquente de Jean-Paul Charnay ? « Puisque la justification la plus profonde de l’Islam est le bien qu’il apporte à l’homme, les musulmans doivent maintenir leur effort missionnaire, non plus par la guerre, mais par l’exemple, la persuasion intime, la controverse érudite irréfutable. Le devoir de chaque musulman est de témoigner, de rendre compte de la vérité. Ce devoir repose sur un parallélisme espéré entre la maîtrise de la parole et l’intention du cœur »[7].

C’est là la ligne de front qu’incarne le soufisme face aux maux et aux malheurs qui affligent l’humanité.

Le Maroc est de ce point de vue dépositaire d’une mission : contribuer à éclairer l’avenir, le nôtre, nous tous, les habitants du village « terre ».

L’héritage spirituel, politique et culturel du Maroc fait qu’il est porteur de l’étendard de la miséricorde : « (Ô Muhammad !) Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde pour l’Univers »[8].

L’Islam a façonné ce pays à travers 12 siècles d’histoire durant lesquels le système socio-politique s’est construit sur la base de fondements et d’attributs qui lui ont permis d’asseoir sa stabilité et de bâtir des institutions solides, en mesure de veiller à la préservation de sa cohésion.

Les fondements religieux que sont le Crédo Achârite, le Fiqh Malékite et le Soufisme Sunnite, sous l’égide de la Commanderie des croyants, en plus de maintenir la société marocaine, confèrent aujourd’hui au Maroc une voix légitime lorsqu’il s’agit de débattre à l’international autour des préoccupations et des questionnements contemporains du monde.

En effet, sur des questions d’ordre éthique, juridique et philosophique, comme celles relatives à la gestation pour autrui, à la biotechnologie, à la mort médicalement assistée, le Maroc dispose d’un patrimoine riche prédisposant ses jurisconsultes, ses philosophes, ses sociologues… à apporter un éclairage pertinent et singulier aux débats mondiaux.

Le Soufisme Sunnite marocain n’est pas en reste pour participer pertinemment à la stabilité sociale et aux réponses à proposer aux préoccupations universelles. C’est un patrimoine immatériel qui bénéficie du soutien direct de Sa Majesté le Roi, Commandeur des croyants, que Dieu l’assiste, et qui irrigue la pensée, la doctrine et l’action.

Le rôle du Soufisme dans l’histoire du Maroc a été et continue à être très déterminant. Il a contribué à maintenir la ferveur religieuse tout en préservant la religiosité de l’extrémisme.

Si le Crédo Achârite et le Fiqh Malékite assurent la pureté de la foi et des rites, le Soufisme Sunnite se veut une méthode d’éducation fondée sur l’invocation (le Dikr) intense et la guidance d’un maître avec comme aspiration la purification intérieure et la vénération de Sidna Mohammed que la prière et la paix soient sur lui. L’objectif des voies soufies c’est que leurs disciples accèdent à la rectitude morale et éthique et finissent par incarner l’exemplarité prônée dans la citation ci-avant de Jean-Paul Charnay.

À cet égard, le Cheikh défunt de la Tariqa Qadiria Boudchichia, feu Sidi Jamal que Dieu le reçoive en Sa Miséricorde, résumait la voie en ces mots : « Le projet de la Tariqa c’est que chaque disciple devienne une miséricorde pour l’Univers ».

Le Cheikh actuel de la Tariqa Qadiria Boudchichia, docteur Mounir Qadiri Boudchiche, poursuit le même projet et préside à l’avenir de cet héritage divin sous le sceau de la filiation dont il est dépositaire[9].

Son œuvre témoigne qu’il a été lui-même une miséricorde pour l’Univers depuis sa tendre jeunesse et qu’il le demeure. Il a participé, sous la guidance de ses Maîtres, son grand-père Sidi Hamza et son père Sidi Jamal, que Dieu les reçoive en Sa Miséricorde, à l’essor de la Tariqa à travers le monde entier. Des milliers de personnes ont rencontré l’Islam à travers les activités de la Tariqa lorsque Sidi Mounir résidait en Europe, ainsi qu’à travers le rayonnement de la rencontre mondiale du soufisme, accueillie annuellement par la Zaouiya-mère à Madagh, à proximité de la ville de Berkane à l’est du pays, et à l’occasion de laquelle interviennent des éminences mondiales autour de sujets universels et de l’apport attendu de l’Islam et du Soufisme au bien-être de l’humanité.

Cependant, suite au décès de Sidi Jamal, que Dieu le reçoive en Sa Miséricorde, la Tariqa boudchichia a souffert d’une propagande caractérisée dans le but de nuire à son image et de freiner son élan. Ce fut un test difficile. Mais je suis en mesure de témoigner, de l’intérieur, en ma qualité de disciple de cette voie divine depuis mon enfance, que l’épreuve a été surmontée divinement et que la Tariqa a gagné en incandescence.

Pour conclure ce papier, et en guise de missive, j’emprunte des lignes de la conclusion du livre cité précédemment, « Propagande » : « Face à cette propagande totale, il est bien-sûr nécessaire d’œuvrer au renforcement de l’esprit critique, notamment en exposant les ressorts et les techniques de la manipulation pour permettre au plus grand nombre de mieux s’en prémunir. Toutefois, cela ne saurait suffire. L’ère de la post-vérité s’apparentant à un nouveau Moyen-âge de l’esprit, il convient aussi de retrouver, plus largement, le chemin de l’humanisme et des lumières. Il s’agit de faire sortir l’individu « de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable », selon la formule de Kant, de recréer un espace public préservé, de « sauver les médias », et peut-être aussi de réinventer la propagande pour qu’elle serve ces nobles buts. Comme l’écrit Edward Bernays, « la propagande ne cessera jamais d’exister » et « les esprits intelligents doivent comprendre qu’elle leur offre l’outil moderne dont ils doivent se saisir à des fins productives, pour créer de l’ordre à partir du chaos » »[10].

Mohammed Mesmoudi,

chercheur en sciences juridiques et politiques

[1] Edgar Morin, https://youtube.com/shorts/li9WRok7UEo?si=WKzsMOL5cfGM1mV9

[2] Le dernier des juges, Roberto Scarpinato, entretiens avec Anna Rizzello, 2011

[3] « De plus en plus d’acteurs cherchent à influencer la loi. Dans le même temps, la confiance des citoyens envers les responsables politiques n’en finit plus de chuter. 4 Français sur 5 estiment que les responsables politiques sont trop influencés par les lobbies.

Le manque de transparence dans la fabrique de la décision publique participe à cette perte de confiance et au sentiment partagé que les responsables politiques seraient “sous influence”.

Si le lobbying concerne tous les secteurs d’activités, les sujets environnementaux arrivent tout en haut de la liste des terrains d’influence.  Des positions contradictoires s’affrontent au travers d’intenses actions de lobbying, parfois très opaques, loin du regard des citoyens ». Transparency International France, site officiel.

[4]Edgar Morin,  https://youtube.com/shorts/li9WRok7UEo?si=WKzsMOL5cfGM1mV9

[5] « Nous sommes donc bien rentrés dans l’âge de la propagande totale, une propagande cybernétique, de plus en plus automatisée et touchant un nombre croissant d’individus connectés à Internet. Fondée sur une connaissance de chacun allant bien au-delà des informations dont la Stasi pouvait disposer sur les citoyens est-allemands, tant quantitativement que qualitativement, elle repose sur des outils numériques permettant d’offrir à chaque internaute, à son insu, une propagande individualisée d’une redoutable efficacité. Si nous en sommes arrivés là, ce n’est pas seulement du fait du progrès des sciences et des mutations du système technicien, c’est aussi parce que l’espace public s’est rétréci et affaibli, du fait principalement de la crise des médias traditionnels et de la polarisation de la vie politique, dans un contexte de concentration croissante des médias et de crise des démocraties ». David Colon, Propagande, La manipulation de masse dans le monde contemporain, Flammarion, 2021.

[6] Eva Illouz, La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain, Editions du Seuil, 2020.

[7] Jean-Paul Charnay, l’Islam et la guerre, De la guerre juste à la révolution sainte, Fayard, 1986.

[8] Sourate AL-Anbiyâ, 107.

[9] « Sixièmement : Rappeler l’intérêt remarquablement attaché par les Marocains à la deuxième mission dont s’acquitta le grand Prophète par la poursuite de la purification des âmes. Cet intérêt fut porté par des établissements d’éducation spirituelle, qui se constituèrent en confréries soufies à travers tout le territoire marocain. Comme on le sait, la quintessence de cette éducation réside dans l’amour du prophète, finalité ultime vers laquelle convergent toutes les filiations spirituelles dont se réclament ces confréries dans leur quête de la proximité du Seigneur et la perpétuation de l’exemple du prophète, paix et salut soient sur Lui, dans sa soumission totale à Dieu ». Extrait de la Lettre Royale adressée le 15 septembre 2025 au Conseil des Oulémas au sujet de la commémoration de l’anniversaire du 15ème siècle de la naissance du Prophète Sidna Mohammed que la prière et la paix soient sur Lui.

[10] David Colon, Propagande, La manipulation de masse dans le monde contemporain, Flammarion, 2021.

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