De la logique d’attraction des investissements à l’impératif de bâtir une industrie à fort impact sur le développement

Le Maroc traverse aujourd’hui une étape déterminante de son parcours industriel. Grâce à une vision stratégique de long terme, le Royaume est parvenu à structurer des écosystèmes industriels performants, à attirer des investissements de qualité et à renforcer son intégration dans les chaînes de valeur mondiales, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique, de l’industrie agroalimentaire et des énergies renouvelables.
Cette trajectoire constitue indéniablement une réussite. Toutefois, derrière cette dynamique encourageante se dessine un paradoxe économique qui mérite une analyse approfondie. Le Maroc a réussi à bâtir une base industrielle compétitive, mais l’impact de cette transformation sur la création d’emplois et sur l’élargissement du tissu productif national demeure en deçà des attentes. En effet, la performance industrielle ne saurait être évaluée uniquement à l’aune du volume des investissements mobilisés ou du nombre de projets annoncés. Elle doit également être appréciée à travers sa capacité à générer une valeur ajoutée nationale, à renforcer les capacités productives locales et à intégrer durablement les petites et moyennes entreprises dans la dynamique de croissance.
Aujourd’hui, l’industrie ne constitue pas encore le principal moteur de la croissance économique marocaine. Malgré une contribution d’environ 15 % au produit intérieur brut, le secteur industriel ne représente qu’une part limitée de la croissance annuelle, alors que le secteur primaire – agriculture et pêche maritime –, dont la contribution au PIB avoisine 11 %, continue d’exercer une influence déterminante sur l’évolution du taux de croissance. Une campagne agricole favorable demeure ainsi capable de modifier significativement les performances macroéconomiques nationales, révélant la persistance d’une dépendance structurelle vis-à-vis des aléas climatiques.
Parallèlement, de nombreuses petites et moyennes entreprises marocaines restent confrontées à des contraintes structurelles qui freinent leur montée en gamme. La faible intégration dans les chaînes d’approvisionnement industrielles, les difficultés d’accès au financement, l’insuffisance des investissements dans l’innovation et les technologies, ainsi que l’inadéquation persistante entre les compétences disponibles et les besoins du marché du travail limitent leur capacité à devenir de véritables acteurs de la transformation industrielle.
Or, une industrie nationale solide ne peut reposer exclusivement sur la présence de grands groupes internationaux ou d’unités de production tournées vers l’exportation. Elle suppose l’existence d’un tissu industriel national dense, innovant et compétitif, capable de créer de la valeur localement, de développer ses propres capacités technologiques et d’offrir des emplois qualifiés, durables et à forte valeur ajoutée.
Le véritable défi du modèle industriel marocain consiste désormais à passer d’une logique d’industrie d’accueil à une logique d’industrie d’intégration. Il s’agit d’évoluer d’une politique centrée sur l’attraction de projets industriels vers la construction d’écosystèmes industriels pleinement intégrés, dans lesquels les PME nationales deviennent des partenaires de la croissance plutôt que de simples sous-traitants périphériques.
Cette évolution implique également une meilleure articulation entre politique industrielle, politique de l’emploi et politique de formation. L’industrie du XXIᵉ siècle requiert des compétences nouvelles, des profils hautement qualifiés et un capital humain capable d’accompagner les mutations technologiques, numériques et environnementales qui redessinent la compétitivité mondiale.
Personne ne peut nier l’ampleur de la transformation industrielle qu’a connue le Maroc au cours des deux dernières décennies. Le Royaume s’est imposé comme un pôle industriel régional de référence dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment l’automobile, l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique. Toutefois, toute politique de développement doit être évaluée avec objectivité : il convient de reconnaître les succès obtenus, tout en identifiant lucidement les insuffisances qui persistent.
En dépit de la progression soutenue des investissements industriels et des exportations manufacturières, les retombées sur le marché du travail demeurent limitées. Le chômage continue d’affecter particulièrement les jeunes et les diplômés de l’enseignement supérieur. Selon l’approche fondée sur le sous-emploi et la sous-utilisation de la main-d’œuvre, ces taux atteignent respectivement près de 29 % et 19 %. Cette situation interroge la capacité réelle de la croissance industrielle à générer un volume suffisant d’emplois durables et inclusifs.
Par ailleurs, une part importante de la valeur ajoutée industrielle demeure concentrée dans les activités d’assemblage et de sous-traitance. Les taux d’intégration locale, le transfert de technologies et l’appropriation des savoir-faire industriels restent encore insuffisants dans plusieurs filières, limitant ainsi les effets multiplicateurs de l’investissement sur l’économie nationale.
L’intégration des petites et moyennes entreprises constitue également un enjeu majeur. Les grands groupes bénéficient davantage des opportunités offertes par les investissements internationaux et les chaînes de valeur mondiales, tandis que les entreprises nationales continuent de faire face à des difficultés d’accès au financement, à l’innovation, aux marchés et aux dispositifs d’accompagnement.
Les disparités territoriales demeurent également marquées. Les investissements industriels restent fortement concentrés dans l’axe Casablanca–Rabat–Tanger, alors que plusieurs régions disposent d’un potentiel économique qui gagnerait à être davantage valorisé à travers une politique industrielle territorialisée, capable de créer localement richesse, emplois et attractivité.
À ces défis s’ajoute celui du capital humain. Plusieurs industries de nouvelle génération commencent à faire face à une pénurie de compétences techniques et d’ingénieurs spécialisés. Dans le même temps, certaines entreprises subissent une hausse des coûts de production et de logistique qui affecte leur compétitivité. Quant à la recherche scientifique et à l’innovation industrielle, elles n’ont pas encore atteint un niveau permettant au Maroc de franchir une nouvelle étape : passer du statut de pays producteur à celui de pays concepteur, développeur et innovateur de technologies et de produits à haute valeur ajoutée.
La prochaine phase du développement industriel marocain devra ainsi dépasser la seule logique d’attraction des investissements pour privilégier celle de leur impact économique et social. Le véritable succès industriel ne se mesure pas uniquement par la valeur des exportations ou le volume des capitaux investis. Il s’apprécie également à travers le nombre d’emplois créés, le niveau d’intégration locale, l’intensité technologique des activités, la diffusion de l’innovation, la réduction des disparités territoriales et, plus largement, l’amélioration durable du niveau de vie des citoyens.
Le Maroc a incontestablement franchi un cap majeur dans son industrialisation. Le défi des prochaines années sera désormais de construire une industrie davantage intégrée, plus innovante, plus souveraine et plus inclusive, capable de transformer durablement la croissance économique en développement partagé.
Ecrit par Youssef Guerraoui Filali
Président du Centre Marocain de Gouvernance et de Management (CMGM)

