Je vote, je ne vote pas ?

Quelle reprise, quelle rentrée, après un été tumultueux et au terme d’un quinquennat plus que mouvementé, bouclé sur une note bien triste avec ce qui s’est passé à Sebta et Mlilya. Nous y voilà : l’heure du bilan — très mitigé — et l’heure du vote.
Sur le plan pratique, le ministère de l’Intérieur a levé toutes les barrières administratives et logistiques pour faciliter l’inscription sur les listes électorales, les changements d’adresse et, bien évidemment, la distribution des avis, opération en cours jusqu’au 22 septembre.
Mais au-delà des questions techniques et logistiques, c’est le vote lui-même qui pose aujourd’hui question : voter ou ne pas voter ? Si non, avec quelles conséquences ? Si oui, pour quelle formation, quel candidat et quel programme — ou plutôt quelles promesses électorales ? De toute façon, opérer un choix n’a jamais été facile, surtout face à l’enjeu de ces élections.
Pourtant, dans ces conditions, nul ne peut se substituer au citoyen : ni médias, ni partis politiques, ni réseaux sociaux, ni tous ceux qui, ici et là, prétendent lui expliquer ce qu’il devrait penser ou faire.
Ne pas voter : un message, mais aussi une limite
Le vote étant un instrument de pouvoir pour les citoyens, ne pas voter, c’est renoncer à exercer ce droit et se soumettre, en définitive, au choix d’autres citoyens. Certes, l’abstention peut elle-même traduire un message : lassitude, déception, rejet de l’offre politique, voire protestation. Mais ce message a une limite : il ne désigne personne, ne sanctionne directement personne et, surtout, n’empêche nullement les autres de choisir.
C’est aussi sonner, peu à peu, le glas d’une véritable compétition entre « élites » politiques. Car une compétition sans électeurs, ou avec des électeurs qui se détournent massivement du jeu, finit nécessairement par perdre une partie de sa substance. Pourquoi renouveler l’offre, rechercher les meilleurs profils, défendre de véritables programmes et rendre des comptes si l’on considère que, de toute façon, une grande partie des citoyens restera en dehors du jeu politique ?
Et enfin, ne pas voter, c’est s’isoler davantage de la participation politique citoyenne. En somme, c’est rester sur le banc des spectateurs, bien que les conséquences soient directement subies par ce même citoyen-spectateur. Le paradoxe est là : ne pas participer à la décision ne protège aucunement de ses effets.
Nul besoin non plus de rappeler tous les théoriciens sur l’importance du vote et les conséquences de l’abstentionnisme. Car la théorie est une chose, la réalité en est une autre, et la réalité marocaine est tout autre.
Voter : une décision plus difficile qu’il n’y paraît
Voter n’est pas plus facile.
Le scepticisme, la lassitude, la déception, la crédulité, la facilité aussi, parfois la paresse, amplifiés par les réseaux sociaux, les médias et des discours politiques çà et là totalement contradictoires — parfois très contreproductifs — rendent véritablement la tâche difficile à tous : partis politiques, médias et, surtout, citoyens.
Nous vivons, en outre, un étrange paradoxe : jamais l’information n’a été aussi abondante et jamais il n’a peut-être été aussi difficile de savoir à laquelle se fier. Tout circule, tout se commente, tout se partage. Une affirmation devient parfois une vérité parce qu’elle a été répétée mille fois ; une image sortie de son contexte suffit à condamner ; une promesse bien présentée peut faire oublier un bilan ; et quelques secondes sur un réseau social peuvent peser davantage qu’un programme que presque personne ne prendra le temps de lire, d’évaluer et de juger digne de confiance — ou non.
Dans ces conditions, accéder à une information juste avant de décider de voter et de choisir un candidat, protéger son libre arbitre dans l’octroi de la légitimité à un acteur plutôt qu’à un autre, croire encore en la capacité de changement de cet acte simple — glisser un bulletin dans une urne — relèvent presque du parcours du combattant.
Et puis, que demande-t-on réellement à celui qui vote ? D’y croire ? D’y adhérer ? De choisir le meilleur ? Encore faudrait-il savoir selon quels critères et disposer d’une offre permettant véritablement de le faire. Peut-être faut-il être plus modeste : regarder, comparer, se souvenir, questionner.
Qu’a-t-on promis ? Qu’a-t-on fait ? Qui était là lorsque les décisions difficiles devaient être prises ? Qui assume son bilan et qui préfère l’oublier au moment où commence une nouvelle campagne électorale ? Qui regarde le citoyen et l’écoute toute l’année, et non pas seulement lorsqu’on le lorgne pour obtenir son bulletin ?
Le quinquennat qui s’achève devrait au moins offrir cela : une matière à juger. Les promesses appartiennent à demain ; le bilan, lui, appartient déjà au citoyen. Encore faut-il que celui-ci puisse le lire au milieu du bruit, des justifications, des accusations réciproques et de cette étrange amnésie qui accompagne souvent les périodes électorales, où la majorité et l’opposition se confondent parfois jusqu’à crier « Fronde » — contre qui ? Contre des moulins à vent, tel Don Quichotte.
Reste alors le candidat. Car on vote pour un parti, certes, mais aussi — et souvent au Maroc — pour des femmes et des hommes appelés à nous représenter. Et là encore, la question se complique : la proximité suffit-elle ? La notoriété ? L’appartenance partisane ? Le parcours ? La compétence ? L’intégrité ? Sans doute un peu de tout cela. À chacun d’établir sa propre hiérarchie, à condition que le choix reste le sien.
C’est dire combien il est difficile d’opérer un choix dans un tel climat, lorsque l’on se trouve dans une situation de dissonance cognitive : ne pas être satisfait de ce qui existe, ne pas être totalement convaincu par ce qui est proposé, avoir envie de sanctionner sans nécessairement savoir à qui accorder sa confiance.
Alors, que faire ?
Alors, je vote, je ne vote pas ?
Personne ne devrait répondre à cette question à la place du citoyen. Lui dire que voter ne suffit pas à résoudre ses hésitations. Il faut aussi entendre les raisons de celui qui doute, de celui qui ne croit plus aux promesses, de celui qui estime avoir déjà voté sans voir les changements espérés. Le mépris de l’abstentionniste serait d’ailleurs probablement la meilleure manière de conforter son abstention.
Mais il faut également lui rappeler une évidence : s’il ne choisit pas, d’autres le feront à sa place. Le vide électoral n’existe pas. L’urne sera comptée avec les bulletins qui y auront été déposés, non avec les intentions, les colères ou les déceptions de ceux qui seront restés chez eux.
Personnellement, je vote, non par certitude, non par naïveté, encore moins par enthousiasme aveugle. Je vote malgré le doute, malgré l’impression persistante que ma voix ne changera probablement rien — sauf si d’autres, eux aussi, décident que nos voix comptent.
Éternel optimisme ? Plutôt un réalisme têtu (et aussi à la mémoire de celles et ceux qui ont milité pour que nous ayons ce droit) : la nature a horreur du vide et, jusqu’à preuve du contraire, c’est dans ce pays que nous vivons, que nous continuerons à vivre et que nos enfants devront, eux aussi, apprendre à croire au possible.
Alors, peut-être que voter ne signifie pas croire que tout changera du jour au lendemain. Peut-être est-ce simplement refuser de se retirer entièrement de la décision, de laisser à d’autres le soin de parler, de choisir et d’engager ce qui, demain, nous concernera tous.
