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Economie

École publique : des milliards au tableau, des élèves au fond de la classe

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Un budget en hausse de 68 %, près de 200 000 postes créés, une méthode pédagogique saluée par la Banque mondiale : jamais un gouvernement marocain n’avait autant misé sur l’école. Et pourtant, dans les classements internationaux, les élèves du Royaume campent toujours dans les dernières rangées. Autopsie d’un paradoxe à l’heure où le gouvernement sortant rend sa copie.

Il y a, dans tout bilan de fin de règne, un moment de vérité. Pour l’école marocaine, il a eu lieu le 8 juin 2026, sous la coupole du Parlement. Ce jour-là, Aziz Akhannouch déroule devant les députés une litanie de chiffres flatteurs : des établissements par centaines, des enfants par millions, des milliards par dizaines. Le chef du gouvernement veut convaincre que la réforme n’est plus une promesse mais une réalité mesurable.

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Quelques mois plus tôt, pourtant, son propre ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Saad Berrada, avait lâché devant les élus un aveu rare dans la bouche d’un responsable : le Maroc figure désormais parmi les seize pays qui consacrent le plus de moyens à l’éducation au regard de leur richesse, mais il existe une contradiction flagrante entre cet effort budgétaire et la faiblesse des résultats. Tout le paradoxe du mandat tient dans cette phrase.

Le 23 septembre, les urnes ont tranché. Le RNI a quitté la primature, et c’est Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS, qui hérite depuis le 16 octobre d’un ministère élargi à la formation professionnelle. Avant que la nouvelle équipe n’imprime sa marque, l’heure est venue de dresser l’inventaire : ce qui a été investi, ce qui a été mesuré, et pourquoi l’écart entre les deux reste si béant.

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Un budget qui a presque doublé

Le premier marqueur du mandat est financier, et il est spectaculaire. Selon le chef du gouvernement sortant, le budget de l’Éducation nationale est passé de 58 Mds de DH en 2021 à 99 Mds prévus pour 2026, soit une progression de 68 %. Le projet de loi de finances 2026 affiche, lui, 97,1 Mds de DH, dans une enveloppe record de 140 milliards partagée avec la Santé, contre 118 milliards un an plus tôt. La seule masse salariale du secteur a bondi de 48 à près de 78 Mds de DH. Rarement l’école publique aura disposé d’une telle surface financière.

Cet argent s’est d’abord transformé en murs. Entre 2022 et 2025, 758 établissements scolaires ont été créés, dont 169 pour la seule rentrée 2025-2026, et le réseau des écoles communautaires, pensées pour regrouper les élèves des zones rurales dispersées, est passé de 226 à 349 unités. Le gouvernement revendique un taux de surcharge des classes ramené à 5,7 %. Surtout, les classes multiniveaux, ce fléau de l’école rurale où un instituteur jongle avec plusieurs années d’âge dans la même salle, ne représenteraient plus que 1,3 % des classes du primaire, contre 16,5 % auparavant.

Le préscolaire, chantier royal

La généralisation du préscolaire, priorité fixée par le Souverain, a connu une accélération nette. L’exécutif sortant affirme avoir dépassé un taux de couverture de 80 %, avec plus de 985 000 enfants accueillis et plus de 11 000 classes ouvertes. Un chiffre à manier avec prudence : l’UNICEF, se fondant sur les données ministérielles, retient pour sa part un taux de 72,7 %. Dans les deux cas, le saut est réel ; reste à savoir ce que l’on enseigne dans ces classes, souvent confiées à un réseau associatif que le gouvernement a d’ailleurs restructuré, ramenant le nombre d’associations gestionnaires de plus de 1 100 à 235.

Le filet social autour du cartable

Le mandat a également été celui de l’aide sociale à la scolarité. Le nombre d’élèves bénéficiant d’une aide directe est passé de 2,7 à 3,4 millions, dont près de 1,9 million en milieu rural. Les internats accueillent désormais 200 000 élèves, contre 126 000 en 2022 ; 750 000 enfants mangent à la cantine et 730 000 empruntent le transport scolaire. Pour un enfant de douar, ces dispositifs font souvent la différence entre le collège et l’abandon.

Le pari pédagogique : les écoles pionnières

Si le mandat doit laisser une signature, ce sera celle-ci. Lancé en septembre 2023 dans 626 écoles primaires, le programme des « écoles pionnières » est parti d’un constat brutal : lors du test de positionnement mené auprès de 300 000 élèves, près de huit sur dix ne maîtrisaient pas les savoirs fondamentaux censés être acquis l’année précédente, c’est-à-dire lire et calculer. La réponse : enseigner au bon niveau plutôt qu’au bon âge, selon la méthode dite TaRL, adossée à un enseignement explicite et à un suivi permanent des acquis sur la plateforme Massar.

Le déploiement a été fulgurant. De 626 écoles en 2023, le dispositif est passé à 2 626 en 2024-2025, puis à 4 626 à la rentrée 2025, soit environ la moitié des écoles primaires publiques, encadrées par 75 000 enseignants. Au collège, le modèle a été transposé dans 232 établissements en 2024, puis dans 786 un an plus tard, avec pour objectif d’atteindre 1 363 collèges et 80 % des écoles primaires à la rentrée 2026-2027.


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Les premiers résultats ont fait sensation. L’évaluation d’impact conduite par le laboratoire J-PAL, avec l’Université Mohammed VI Polytechnique et le Morocco Innovation and Evaluation Lab, conclut que les élèves des écoles pionnières font mieux que ceux de 82 % des écoles comparables en termes de progression après une seule année. Des chercheurs canadiens mesurent un effet moyen de 0,90 écart-type, ce qui placerait le programme parmi les interventions éducatives les plus efficaces jamais documentées dans les pays à revenu intermédiaire. Le gouvernement, de son côté, affirme que le taux de maîtrise des compétences de base y est passé de 11 % à 45 %, et que le taux d’abandon dans les collèges pionniers a été ramené de 8,4 % à 4,45 %.

Car la médaille a son revers. Les critiques, venues notamment d’inspecteurs et de spécialistes de l’évaluation, pointent trois fragilités. D’abord, les résultats spectaculaires ont été obtenus dans des écoles volontaires, et rien ne garantit qu’ils survivront à une généralisation menée au pas de charge dans des établissements qui n’ont rien demandé. Ensuite, la gestion du programme reste très centralisée, avec des fiches de leçons standardisées qui laissent peu de marge à l’initiative locale. Enfin, la question de l’indépendance de l’évaluation : l’exécutif s’était engagé à confier les évaluations standardisées à l’Instance nationale d’évaluation, avant de se tourner vers des cabinets privés et l’ONDH lorsque cette instance a émis des réserves. Les collèges pionniers n’ont pas non plus échappé aux statistiques gênantes : 2 544 abandons recensés dans les 232 établissements de la première vague dès 2024-2025.

Le pari humain : la crise des enseignants

Aucune réforme ne se fait sans ceux qui tiennent la craie. Le gouvernement sortant l’a compris, et les chiffres de recrutement en témoignent : 199 000 postes budgétaires créés entre 2021 et 2025 au profit de l’éducation nationale et du préscolaire, dont près de 100 000 destinés aux enseignants, puis 20 000 nouveaux postes en 2026, dont 19 000 pour la rentrée 2026-2027. Les plus de 115 000 enseignants « contractuels » recrutés par les académies régionales ont été intégrés, et 22 000 enseignants ont été promus au grade hors échelle.

Mais le mandat restera aussi celui de la plus grave crise sociale qu’ait connue l’école marocaine depuis des décennies. L’accord signé le 14 janvier 2023 avec les syndicats devait déboucher sur un statut unifié des personnels. Publié à l’automne, le texte met le feu aux poudres. Des coordinations d’enseignants, non signataires de l’accord et débordant les centrales syndicales, paralysent les établissements publics pendant des semaines. Le bilan est lourd : des millions d’élèves du public privés de cours pendant près d’un trimestre, quand leurs camarades du privé poursuivaient normalement leur année.

La sortie de crise a un prix. L’accord du 10 décembre 2023 accorde à tous les enseignants une augmentation nette de 1 500 dirhams par mois, versée en deux tranches de 750 dirhams en 2024 et en 2025, assortie d’indemnités complémentaires, notamment pour le secondaire et la correction des examens. Le chef du gouvernement la présente alors comme la plus importante revalorisation de l’histoire du Royaume. Elle l’est sans doute. Elle est aussi arrachée par la rue plutôt que proposée par l’État, et cette chronologie pèsera sur la confiance.

En amont, l’exécutif a tenté de professionnaliser le métier. Les inscrits en licence d’éducation dédiée au primaire sont passés de 353 en 2021 à 4 915 en 2025. Le plafonnement à 30 ans de l’âge de recrutement, mesure très contestée adoptée en début de mandat, a fini par être mis en révision à l’été 2026, un aveu implicite que la mesure avait davantage clivé qu’elle n’avait amélioré le vivier.

Le verdict des indicateurs : l’hémorragie du décrochage

Le premier thermomètre de l’échec scolaire est le nombre d’enfants qui quittent l’école sans diplôme. En avril 2025, le ministre Berrada évaluait à près de 280 000 le nombre d’élèves abandonnant chaque année, dont 160 000 au collège. Pour l’année 2024-2025, l’UNICEF en dénombre 276 179, soit une baisse de 6,2 % saluée par le ministère. La tendance est donc favorable, mais l’objectif inscrit dans la feuille de route gouvernementale pour l’emploi, ramener ce flux à 200 000 en 2026, reste hors de portée. Le collège demeure le maillon faible : il concentre 52 % des abandons. Le redoublement, lui, touche encore 12 % des élèves.

En aval, le constat est plus sombre encore. Le Haut-Commissariat au Plan dénombre 1,5 million de jeunes de 15 à 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit un jeune sur quatre. En élargissant aux 15-29 ans, ils sont 2,9 millions, selon un rapport présenté en avril 2026. Trois sur quatre n’ont aucun diplôme qualifiant. L’école fabrique encore, chaque année, une cohorte de décrochés que le marché du travail ne sait pas absorber.

Reste le baccalauréat, dont le taux de réussite a atteint un record de 83,3 % en 2025. Un succès en trompe-l’œil, selon plusieurs spécialistes, pour qui l’inflation des notes nationales contraste trop violemment avec les évaluations internationales pour être prise au pied de la lettre.

Sur le plan international : la lanterne rouge

C’est là que le contraste devient cruel. Au classement PISA 2022 de l’OCDE, publié en décembre 2023, le Maroc se classe 71e sur 81 pays en mathématiques, 79e en compréhension de l’écrit et 76e en sciences, reculant de neuf places dans ces deux derniers domaines. Seuls 18 % des élèves marocains de 15 ans atteignent le niveau 2 en mathématiques, seuil minimal de compétence, contre 69 % en moyenne dans l’OCDE ; quasiment aucun n’atteint les niveaux d’excellence.

L’enquête TIMSS 2023, publiée en décembre 2024, confirme le diagnostic. Le Maroc y occupe la 56e place sur 58 pays. Le primaire progresse légèrement, de 384 à 393 points en mathématiques et de 375 à 390 points en sciences, mais le collège recule, avec 378 points en mathématiques et un score de 327 points en sciences, très loin de la moyenne internationale fixée à 500. Quant à la lecture, l’enquête PIRLS 2021 avait déjà classé le Royaume 56e sur 57, avec 59 % des élèves de primaire sous le niveau minimum de maîtrise.

En toile de fond, la Banque mondiale estimait avant le début du mandat que 66 % des enfants marocains de dix ans ne savaient pas lire et comprendre un texte simple, et qu’un élève marocain perdait plus de quatre années de scolarité une fois celle-ci corrigée de la qualité réelle des apprentissages.

Les élèves testés par PISA 2022 et TIMSS 2023 n’avaient bénéficié d’aucune des mesures de la feuille de route 2022-2026 : l’enquête TIMSS s’est déroulée en mai 2023, quatre mois avant l’ouverture de la première école pionnière. Ces classements jugent donc l’héritage reçu par le gouvernement sortant bien plus que son action propre. Le véritable verdict viendra des éditions PISA 2025 et PIRLS 2026, dont les résultats sont attendus. Ce sont elles qui diront si les gains mesurés localement résistent à l’épreuve de la comparaison mondiale.

Le temps de l’école n’est pas celui des élections

Une réforme pédagogique produit ses effets sur une génération d’élèves, pas sur un mandat. Le gouvernement sortant a lancé sa mesure phare à mi-parcours, en septembre 2023, et l’a généralisée dans la dernière ligne droite. Il quitte le pouvoir au moment précis où ses résultats auraient pu commencer à se lire dans les enquêtes internationales. Ce décalage nourrit à la fois l’impatience des citoyens et l’incapacité de l’exécutif à prouver son action par autre chose que ses propres chiffres.

Un trimestre perdu, une confiance abîmée

La crise du statut unifié a coûté bien plus que des semaines de cours. Elle a révélé une gouvernance du dialogue social qui négocie avec des syndicats dépassés par leur base, cède sous la pression puis paie au prix fort. Elle a surtout installé, chez les parents, l’idée que l’école publique pouvait fermer pendant que l’école privée restait ouverte. Les revalorisations, réelles, sont arrivées après la grève, non avant ; elles ont acheté la paix sociale sans restaurer pleinement l’adhésion des enseignants au projet de réforme.

Le collège, angle mort de la réforme

La stratégie a d’abord porté sur le primaire, avec des résultats encourageants. Mais c’est au collège que les élèves décrochent massivement, que les scores internationaux reculent et que les distances, le coût du transport et les contraintes familiales pèsent le plus, surtout en milieu rural et pour les filles. Les collèges pionniers ne couvrent qu’un tiers du réseau, et les élèves y arrivent avec des lacunes accumulées que quelques années de remédiation ne suffisent pas à combler.

S’évaluer soi-même : le piège de l’autosatisfaction

Le mandat a introduit une culture de la donnée, ce qui est un progrès. Mais l’essentiel des indicateurs de réussite a été produit, commandé ou relayé par le ministère lui-même, tandis que l’instance d’évaluation du Conseil supérieur de l’éducation était tenue à distance lorsqu’elle se montrait critique. Le cas du baccalauréat, aux taux de réussite record, illustre ce risque : un système qui se note lui-même finit par se décerner de bonnes notes. Sans évaluation indépendante et publique, la parole gouvernementale peine à convaincre, même lorsqu’elle dit vrai.

Une école à deux vitesses qui se creuse

Pendant que l’école publique se réformait, l’école privée a continué de s’imposer comme le refuge des classes moyennes. Le Conseil de la concurrence y dénombrait déjà un million d’élèves, environ 15 % des effectifs, avec des pointes à 30 % dans certaines villes de l’axe Kénitra–El Jadida. Chaque famille qui part emporte avec elle une capacité de pression et d’exigence dont l’école publique est privée. L’économiste Larabi Jaïdi, dans une note du Policy Center for the New South, faisait de cette perte de confiance des familles l’un des symptômes centraux de l’échec des réformes successives.

La massification contre la fidélité

Passer de 626 à 4 626 écoles pionnières en deux ans, et viser 80 % des écoles l’année suivante, relève de l’exploit logistique. C’est aussi un pari risqué : former des dizaines de milliers d’enseignants à une méthode exigeante, assurer un encadrement de qualité par les inspecteurs, maintenir l’intensité du suivi qui a fait le succès des premières cohortes. L’histoire des réformes éducatives est pleine de prototypes brillants dilués par une généralisation trop rapide. Le Maroc lui-même en a fait l’expérience avec la Charte de 2000 et le Programme d’urgence de 2009.

À l’automne 2025, la jeunesse a rendu son propre verdict. Dans plusieurs villes du Royaume, le collectif GenZ 212 a fait de l’école publique, aux côtés de la santé, l’un des deux piliers de sa contestation, réclamant un enseignement moderne, gratuit et équitable, réconcilié avec le marché du travail. Le message était sans ambiguïté : les milliards annoncés ne se voyaient pas encore dans les salles de classe. La loi de finances 2026, avec sa hausse historique des budgets sociaux, a été largement lue comme une réponse à cette colère. Elle est arrivée tard, à la veille d’une élection que la majorité sortante a perdue.

Le bilan éducatif du gouvernement sortant se prête, plus encore que celui de la santé, à deux lectures également fondées.

Ses défenseurs font valoir qu’aucun exécutif n’avait autant investi dans l’école, ni osé regarder en face la crise des apprentissages en publiant des tests de positionnement accablants. Ils rappellent qu’une méthode pédagogique marocaine est désormais citée par la Banque mondiale comme un modèle de réforme fondée sur les preuves, que le préscolaire s’est généralisé, que le décrochage recule et que les enseignants ont obtenu la plus forte revalorisation de leur histoire. Selon eux, les classements internationaux mesurent un passé que ce gouvernement n’a pas créé, et le nouvel exécutif récoltera ce qui a été semé.

Ses détracteurs répondent que les familles ne jugent pas une étude d’impact mais le niveau de leurs enfants. Ils soulignent que le Maroc reste dans le dernier décile mondial, qu’un quart de million d’élèves quittent encore l’école chaque année, qu’un jeune sur quatre ne fait rien, et qu’un trimestre entier a été sacrifié à une crise sociale mal anticipée. Pour eux, l’essentiel de la réussite revendiquée repose sur des chiffres produits par le gouvernement lui-même, et la généralisation précipitée menace de diluer le seul succès indiscutable du mandat.

La vérité se situe sans doute entre ces deux récits. Le gouvernement sortant lègue à son successeur un prototype prometteur et une généralisation à haut risque, des moyens considérables et une confiance à reconstruire. À Nabil Benabdallah de démontrer que l’on peut changer de majorité sans changer de cap, et que les milliards inscrits au tableau finiront, enfin, par se lire dans les cahiers des élèves.

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