Élections législatives 2026 : le social au cœur des programmes, la faisabilité au cœur du débat

À quelques jours des élections législatives du 23 septembre 2026, une tendance se dégage clairement de l’examen des programmes électoraux : la question sociale occupe désormais une place centrale dans le discours des principales formations politiques. Emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation, logement, protection sociale et insertion des jeunes constituent les principaux axes autour desquels s’articulent les propositions.
Cette centralité du social n’est pas surprenante. Elle correspond d’abord à l’évolution des préoccupations de la société marocaine. La question de l’emploi, particulièrement celle des jeunes, est devenue un enjeu majeur. Les données disponibles montrent l’ampleur du défi : selon le Haut-Commissariat au Plan, le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans avait atteint 37,2 % en 2025. Dans ce contexte, l’emploi, la formation et l’insertion professionnelle occupent logiquement une place importante dans les programmes de 2026.
Cette situation doit également être replacée dans la continuité du chantier de l’État social engagé au cours des dernières années, notamment à travers la généralisation de la protection sociale, de l’Assurance maladie obligatoire et des mécanismes d’aide sociale. Les partis politiques ne peuvent donc plus se limiter à des promesses générales de développement économique. Ils sont désormais appelés à expliquer comment la croissance et l’investissement peuvent se traduire concrètement par une amélioration des conditions de vie.
Il existe également une dimension politique. Après les engagements pris lors des élections de 2021, notamment en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de réduction des inégalités, la question n’est plus seulement de savoir ce que les partis proposent, mais aussi ce qui a été réalisé et ce qui doit être corrigé ou approfondi. Le social devient ainsi un terrain majeur de la demande de résultats.
Pour autant, l’analyse des programmes de 2026 ne permet pas de parler d’une différenciation radicale entre les formations politiques. On observe plutôt un socle commun de préoccupations accompagné de différences dans les moyens proposés, les priorités et les instruments d’intervention.
La création d’emplois, l’insertion des jeunes, la formation professionnelle, le soutien à l’entrepreneuriat, l’amélioration du pouvoir d’achat, la santé, l’éducation et la réduction des disparités territoriales apparaissent dans plusieurs programmes.
La question des jeunes illustre particulièrement cette convergence. Plusieurs partis proposent des dispositifs destinés aux jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, les fameux « NEET », ainsi que des mécanismes favorisant leur première expérience professionnelle. L’USFP prévoit notamment l’insertion de 200 000 jeunes par an dans l’emploi ou l’entrepreneuriat, ainsi que le soutien à 50 000 entreprises de jeunes sur cinq ans. Le parti fixe également un objectif de réduction du chômage des jeunes à moins de 10 %.
Le PPS propose, pour sa part, de réduire de dix points le chômage des 15-29 ans au cours de la prochaine mandature, de garantir à chaque jeune une première expérience professionnelle et de mettre en place des parcours d’insertion individualisés pour les NEET, avec notamment la création d’un Fonds national de la jeunesse.
Le PAM consacre également une place importante à la jeunesse dans son programme, avec un « Pacte pour la jeunesse » doté de 50 milliards de dirhams, intégré à une enveloppe globale de 350 milliards de dirhams sur cinq ans consacrée à ses différents pactes.
Ces exemples montrent que la différenciation entre les partis apparaît moins dans le diagnostic que dans la manière de répondre aux problèmes sociaux. Les formations politiques convergent sur les difficultés à traiter, mais proposent des mécanismes différents en matière d’emploi, de soutien aux entreprises, de pouvoir d’achat, de formation et d’intervention de l’État.
Une autre caractéristique des programmes de 2026 réside dans leur niveau de chiffrage. Plusieurs formations présentent désormais des objectifs quantifiés et des enveloppes financières destinées à donner davantage de consistance à leurs engagements.
Le programme du PPS est particulièrement significatif à cet égard. Il comporte 220 engagements et 996 mesures, avec 575 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires et 622 milliards de recettes supplémentaires annoncées. Le programme détaille également des mesures concernant les services publics, la santé, l’éducation, l’emploi et la redistribution.
L’USFP présente de son côté 20 engagements, dont plusieurs sont assortis d’objectifs chiffrés : 200 000 jeunes insérés chaque année dans l’emploi ou l’entrepreneuriat, 50 000 entreprises de jeunes accompagnées sur cinq ans, un taux d’insertion de 80 % après la formation professionnelle et 10 % des marchés publics réservés aux start-up et entreprises innovantes.
Le PAM a également chiffré son programme autour de quatre grands pactes, pour un montant global annoncé de 350 milliards de dirhams sur cinq ans, dont 150 milliards pour le pouvoir d’achat et 50 milliards pour la jeunesse.
Cela traduit une évolution importante du discours électoral. Les programmes ne se contentent plus toujours d’énoncer des principes généraux. Ils cherchent davantage à présenter des objectifs mesurables, des enveloppes financières et des mécanismes d’intervention.
Il faut toutefois éviter de confondre le degré de précision d’une promesse avec sa faisabilité. Un objectif chiffré n’est pas automatiquement un objectif financé, et une enveloppe annoncée ne constitue pas à elle seule une garantie de réalisation.
C’est précisément ici que se situe, à mon sens, l’un des principaux enjeux des élections de 2026.
La première question est celle de la faisabilité financière. Lorsqu’un programme prévoit plusieurs centaines de milliards de dirhams de dépenses supplémentaires, il faut nécessairement identifier les sources de financement, les recettes attendues, les économies éventuelles, les effets sur le déficit et la dette, ainsi que la compatibilité de ces engagements avec les équilibres macroéconomiques.
La deuxième question est celle de la faisabilité administrative. Une politique sociale nécessite des administrations capables de la concevoir, de l’exécuter, de la contrôler et de l’évaluer. Il ne suffit donc pas de mobiliser des ressources financières : il faut également disposer des capacités institutionnelles permettant de transformer les crédits budgétaires en résultats concrets.
La troisième question est celle de la faisabilité économique. La création d’emplois dépend de nombreux facteurs : croissance économique, investissement privé et public, productivité, formation, compétitivité des entreprises et capacité des secteurs économiques à absorber une main-d’œuvre supplémentaire.
Cette problématique est particulièrement importante lorsqu’il s’agit de promesses relatives à l’emploi des jeunes. Un chiffre comme 200 000 insertions annuelles doit être apprécié non seulement comme un objectif politique, mais également à travers les mécanismes permettant de l’atteindre : quels secteurs vont recruter ? Quelle part relèvera de l’emploi salarié et quelle part de l’entrepreneuriat ? Quel accompagnement financier et institutionnel sera proposé ? Comment mesurer l’insertion durable ?
Il faut également souligner que l’évolution des programmes de 2026 n’est pas une rupture totale avec 2021. Une partie des propositions actuelles constitue plutôt un approfondissement, une adaptation ou une correction des politiques déjà engagées. La protection sociale, l’emploi des jeunes, la réduction des inégalités territoriales et l’amélioration des services publics figuraient déjà parmi les grandes préoccupations de la précédente échéance électorale. Les programmes de 2026 cherchent davantage à les traduire en dispositifs et en objectifs quantifiés.
La véritable évolution réside donc peut-être moins dans le fait que les partis parlent davantage du social que dans la transformation du social en politiques publiques à objectifs mesurables.
Le débat électoral devrait ainsi dépasser la simple comparaison du nombre de promesses. Il devrait porter sur leur cohérence : combien cela coûte-t-il ? Qui finance ? Quel est le calendrier ? Quelle administration sera responsable ? Quels sont les indicateurs de résultat ? Et surtout, comment les citoyens pourront-ils vérifier, dans deux ou trois ans, ce qui aura réellement été réalisé ?
C’est là que se situe la question de la responsabilité politique. Un programme électoral ne devrait pas être considéré uniquement comme un catalogue de promesses, mais comme un engagement public susceptible d’être évalué à partir de résultats vérifiables.
Les élections législatives de 2026 montrent ainsi que le social est devenu un élément central de la compétition programmatique. Mais derrière la multiplication des engagements sociaux se pose une question fondamentale : comment passer de la promesse à la politique publique, et de la politique publique au résultat concret ?
La crédibilité des programmes ne dépendra donc pas uniquement de l’ampleur des engagements annoncés. Elle dépendra également de leur cohérence financière, de la capacité institutionnelle à les mettre en œuvre, du calendrier prévu et des mécanismes d’évaluation et de reddition des comptes. Le véritable enjeu du débat social de 2026 est ainsi moins la quantité des promesses que leur capacité à devenir des politiques publiques effectivement financées, exécutées et évaluées.
Écrit par Khalid Cherkaoui Semmouni
Professeur de droit constitutionnel
Directeur du Centre de Rabat pour les Études politiques et stratégiques
