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Chronique

Fardeau de l’inertie bureaucratique : l’urgence d’une déconcentration systémique

bureaucratique

Le nouveau gouvernement s’installe dans un climat d’attentes sociétales pressantes et d’exigences institutionnelles inédites. Si les projecteurs de l’actualité braquent logiquement leur faisceau sur les équilibres macroéconomiques du Projet de Loi de Finances 2027 et la nouvelle génération de stratégies nationales, une menace endogène, bien plus insidieuse que les chocs exogènes, pèse sur l’avenir du pays : l’inertie de l’appareil administratif central. Lors de l’ouverture de la session d’automne du Parlement, le 9 octobre dernier, le diagnostic dressé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI fut sans appel, martelant qu’« aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration ».

Cette injonction catégorique ne relève pas d’un simple recadrage technique ou procédural ; elle pointe du doigt la faille sismique de notre modèle de gouvernance. Le Maroc a pensé, financé et légiféré son ambition d’émergence. Il a bâti un Nouveau Modèle de Développement (NMD) salué pour sa clairvoyance. Pourtant, l’exécution trébuche inlassablement sur les marches des ministères à Rabat. L’hypercentralisation est devenue un goulot d’étranglement qui asphyxie la croissance, décourage l’investissement productif et alimente le ressentiment territorial. L’heure n’est plus aux séminaires de réflexion sur l’aménagement du territoire, la sécurité hydrique ou la transition technologique, mais au démantèlement chirurgical d’un centralisme bureaucratique devenu obsolète et ruineux.

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Le mirage de l’exécution depuis la capitale : Quand Rabat étouffe les territoires

La genèse des politiques publiques au Maroc souffre d’un vice de conception structurel : la croyance irrationnelle selon laquelle une stratégie conçue dans les directions centrales peut épouser, sans distorsion, la complexité des réalités locales. Cette verticalité descendante (top-down) génère une déperdition d’énergie phénoménale. L’action territoriale, véritable enjeu de la prochaine étape selon les Hautes Orientations, exige d’identifier les vrais problèmes de chaque région directement sur le terrain, pour y apporter des réponses adaptées chirurgicales et réalistes.

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Or, le retard endémique dans l’opérationnalisation de la décentralisation et de la déconcentration affecte frontalement l’efficacité des programmes de développement socio-économique. Aujourd’hui encore, des projets vitaux pour des provinces éloignées attendent le paraphe d’un directeur central ou l’arbitrage d’un secrétaire général à Rabat, paralysés dans un circuit de validation labyrinthique. Cette confiscation du pouvoir de décision déresponsabilise les acteurs locaux, qui se transforment en simples courroies de transmission au lieu d’assumer un rôle de véritables managers territoriaux.

Gouverner la complexité du Maroc post-crises exige de faire confiance à l’intelligence des territoires. L’amélioration de la qualité des services publics, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation ou de l’accès aux infrastructures de base, ne se décrète pas par circulaire interministérielle. Elle se construit par une ingénierie de proximité, ancrée dans le vécu quotidien des citoyens, et portée par des responsables provinciaux et régionaux dotés d’une véritable autonomie d’action.

La Charte de la Déconcentration : De l’alibi juridique au transfert effectif

Adoptée il y a plusieurs années pour accompagner le vaste chantier de la Régionalisation avancée, la Charte nationale de la déconcentration administrative s’est heurtée à un mur de résistance passive. La haute administration, par réflexe conservateur ou par instinct de préservation de ses sphères d’influence, a opposé une force d’inertie redoutable. Les délégations de signature octroyées aux walis, gouverneurs et directeurs régionaux se sont souvent révélées cosmétiques, vidées de leur substance par l’absence d’un transfert concomitant des budgets et des compétences humaines.

L’injonction royale marque une rupture définitive avec cette inertie. La mise en œuvre pleine et entière de cette Charte implique une bascule budgétaire historique : la réaffectation massive des ressources financières et du capital humain du Centre vers les provinces et les régions. Il s’agit de renverser la pyramide. Les administrations centrales doivent impérativement se recentrer sur leurs missions régaliennes exclusives : la conception stratégique, l’élaboration des normes, le contrôle de légalité et l’évaluation a posteriori. Tout le reste — la programmation, l’exécution, les achats publics, le recrutement de proximité — doit être transféré effectivement vers l’échelon déconcentré.

Tant que les directions régionales des différents ministères devront « quémander » des rallonges budgétaires à Rabat pour réparer une route rurale, colmater une fuite sur un réseau d’irrigation, réhabiliter les salles d’eau d’une école ou équiper un centre de santé, le Nouveau Modèle de Développement restera une promesse suspendue. Le transfert des compétences, c’est l’unique voie de survie de notre cohésion territoriale.

L’investissement productif pris en otage par le labyrinthe bureaucratique

Le coût économique de ce déficit de déconcentration est exorbitant. La promotion de l’investissement productif, érigée en priorité nationale absolue, est intimement liée au processus de régionalisation. L’État a consenti des efforts colossaux, à travers la nouvelle Charte de l’Investissement, pour attirer les capitaux nationaux et étrangers, en instaurant des primes territoriales visant à réduire les disparités spatiales et sociales. Cependant, l’investisseur ne s’installe pas dans des textes de loi ; il s’installe sur un territoire physique.

Aujourd’hui, malgré la réforme salutaire des Centres Régionaux d’Investissement, le parcours du combattant de l’entrepreneur bute encore trop souvent sur la nécessité de requérir l’avis de multiples commissions centrales. Des mois de négociations locales peuvent être réduits à néant par un veto technique émis depuis un bureau de la capitale, par un fonctionnaire déconnecté de la réalité de la région concernée.

Ce ping-pong administratif détruit la valeur temps de l’investissement. Pour que le secteur privé puisse assumer son rôle d’acteur stratégique de la transformation économique et de pourvoyeur d’emplois, il a besoin d’interlocuteurs locaux qui détiennent le pouvoir décisionnel formel d’engager l’État. L’investisseur exige de la visibilité, de la célérité et de la certitude juridique. Seule une déconcentration poussée à son paroxysme permettra de transformer nos régions en véritables plateformes de compétitivité, capables de négocier, de contractualiser et de fermer des deals industriels, financiers et commerciaux en toute autonomie.

Le pacte de contractualisation : L’ingénierie de la redevabilité

Pour surmonter ces dysfonctionnements, le Discours Royal trace une feuille de route institutionnelle très claire : il est indispensable de mieux organiser les relations entre l’État et les régions, en instaurant des mécanismes innovants de coordination et de contractualisation.

La contractualisation est la clé de voûte de cette architecture. L’État central doit conclure des contrats-programmes contraignants avec les Régions, fixant des objectifs clairs de développement socio-économique, assortis d’indicateurs de performance (KPI) mesurables et de budgets sécurisés. En contrepartie de cette liberté d’exécution, les institutions régionales devront rendre des comptes. Ce changement de paradigme exige de lever immédiatement les obstacles qui entravent le fonctionnement des Conseils régionaux, en clarifiant définitivement la ligne de démarcation entre les compétences propres, partagées et transférées, et en les dotant d’une ingénierie territoriale de haut niveau (ressources humaines pointues, ingénieurs, juristes, financiers, urbanistes).

Cette nouvelle architecture permettra d’instaurer une culture de la redevabilité qui fait cruellement défaut aujourd’hui. Quand les responsabilités sont diluées entre le Centre et la Périphérie, l’échec n’a jamais de paternité. Avec la contractualisation, chaque acteur devra assumer le bilan de son action devant les instances de contrôle et, in fine, devant les citoyens.

Justice spatiale et confiance citoyenne : L’enjeu de la pérennité

En définitive, le combat pour la déconcentration et la régionalisation avancée effectives dépasse de loin le cadre strict de l’organisation administrative ; c’est un enjeu fondamental de justice spatiale et de pérennité démocratique. Les Marocains vivant dans les zones enclavées, les communes moyennes, les périphéries ou le monde rural ne perçoivent la présence de l’État qu’à travers la qualité des services publics qui leur sont prodigués localement.

Le retard accumulé dans la mise en œuvre de ces réformes nourrit le sentiment d’abandon et fracture le pacte social. Remettre le pouvoir d’agir au cœur des territoires, c’est restaurer la confiance des jeunes dans les institutions de leur pays. C’est leur prouver que l’échelle sociale n’est pas brisée en restaurant la crédibilité du pacte méritocratique, et que les opportunités de bâtir un avenir meilleur ne sont pas le monopole exclusif de l’axe Casablanca-Rabat-Tanger.

Le gouvernement de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri se trouve face à une épreuve de vérité redoutable. Les chantiers pharaoniques qui attendent le Royaume — de la gestion de la sécurité hydrique à la transition énergétique, en passant par les préparatifs des grands rendez-vous internationaux — ne pourront être pilotés depuis une tour de contrôle centrale isolée de sa base. Vaincre la résistance de l’appareil bureaucratique, imposer la déconcentration par la force de la volonté politique, et libérer les énergies territoriales : tel est le véritable tournant attendu. Il n’y aura de puissance économique émergente et fiable que si elle prend racine, équitablement et solidement, dans chacune des douze régions du Royaume.

                                                                                                                  Par Mohammed Benahmed, Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement

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