Flash
Gouvernement El Mansouri Entre arithmétique de la majorité et sociologie du pouvoir 1.597 réseaux criminels de trafic de migrants et de traite des êtres humains démantelés entre 2021 et 2025 Institut marocain des administrateurs (IMA) : publication du panorama 2026 des pratiques ESG des émetteurs faisant appel public à l’épargne Averses orageuses avec risque de grêle et rafales de vent sous orages vendredi dans plusieurs provinces Émergences 2026 : Casablanca confirme son rôle de tremplin pour la nouvelle scène artistique africaine Conjoncture : la demande intérieure marocaine brave la crise énergétique [Entretien] A. Amara (CESE) : « Le citoyen doit être la boussole de la politique de santé » SM le Roi préside la cérémonie de nomination des membres du nouveau gouvernement Le déficit commercial s’aggrave de 15,5% en 2025 IA au Maroc : la CGEM appelle à passer du potentiel à l’impact économique
Chronique

Gouvernement El Mansouri Entre arithmétique de la majorité et sociologie du pouvoir

Ali lahrichi élections majorité sociologie électorale

Répartition des portefeuilles équilibres politiques et responsabilité gouvernementale

La sociologie électorale ne s’arrête pas à la fermeture des bureaux de vote. Elle se prolonge dans la construction de la majorité, la sélection des gouvernants et la distribution des responsabilités. Le gouvernement nommé le 16 octobre 2026 permet ainsi d’observer comment un résultat électoral devient un ordre politique, comment différents capitaux se convertissent en pouvoir gouvernemental et comment se prépare la prochaine évaluation citoyenne.

Publicité

La sociologie électorale après le scrutin

Publicité

Depuis le début de ce chantier consacré à la sociologie électorale marocaine, une même question nous accompagne : qu’est-ce qui relie véritablement le citoyen, le vote et le pouvoir ? L’analyse classique s’arrête souvent au choix exprimé dans l’urne. Elle mesure les voix, compare les taux de participation et répartit les sièges. Ces données sont indispensables, mais elles ne disent pas encore comment le suffrage devient gouvernement, comment une victoire électorale se transforme en capacité de décider, ni comment les responsabilités seront ensuite attribuées par les citoyens.

Notre démarche a progressivement déplacé le regard. Nous sommes partis des déterminants sociaux du vote, des appartenances, des territoires et des médiations décrites notamment par Paul Pascon et Rémi Leveau. Nous avons ensuite intégré les apports de la sociologie de la compétence politique, du vote rationnel et du vote rétrospectif. Ce déplacement nous a conduits à la figure du citoyen-évaluateur : un électeur qui ne rompt pas nécessairement avec ses appartenances, mais qui compare davantage les promesses, les performances perçues, l’offre politique et les conditions concrètes de son existence.

Les législatives du 23 septembre 2026 ont fourni un nouveau terrain d’observation. Dans nos précédentes analyses, nous avons suivi le passage du vote à l’évaluation, puis de l’évaluation à la négociation postélectorale. Après la proclamation des résultats, une autre compétition s’est ouverte : il ne s’agissait plus de gagner des voix, mais de construire une majorité. La nomination du gouvernement El Mansouri clôt cette phase et en ouvre une autre, plus exigeante encore : celle de la transformation d’une coalition parlementaire en action publique cohérente.

Des sièges au gouvernement

La coalition réunissant le Parti Authenticité et Modernité, le Parti de l’Istiqlal, l’Union Socialiste des Forces Populaires et le Parti du Progrès et du Socialisme totalise 207 sièges sur 395. Elle dépasse de neuf sièges la majorité absolue fixée à 198. Cette majorité est suffisante pour gouverner, mais elle n’est pas assez large pour rendre secondaires les désaccords, les absences ou les tensions entre partenaires. Sa solidité dépendra moins de son existence arithmétique que de sa discipline politique et de sa capacité à fabriquer un programme réellement partagé.

La composition gouvernementale révèle la première traduction de cet accord. Le nouvel exécutif compte 32 membres : une cheffe du gouvernement, vingt ministres et onze ministres délégués. Sa lecture exige toutefois de distinguer deux réalités que les décomptes rapides confondent souvent : l’appartenance personnelle d’un ministre à un parti et l’attribution politique du portefeuille dans la négociation de la majorité. Certains titulaires ne sont pas encartés, mais dirigent un département revenu au quota d’une formation. Cette combinaison montre que la formation d’un gouvernement marocain ne procède jamais d’une seule logique. Elle articule la représentation de la majorité, la continuité de l’État, la compétence sectorielle et la recherche d’équilibres entre centres de pouvoir.

Le PAM forme naturellement le premier noyau de l’équipe et détient la chefferie du gouvernement. L’Istiqlal, l’USFP et le PPS disposent chacun de blocs de responsabilités négociés selon leur poids dans la majorité, parfois confiés à des militants identifiés, parfois à des profils non encartés proposés dans leur périmètre politique. Cette photographie ne doit donc pas être lue comme un simple partage de postes. Deux ministères n’ont ni la même capacité budgétaire, ni la même visibilité, ni le même pouvoir d’arbitrage. Le nombre des maroquins ne suffit pas à mesurer le poids gouvernemental d’un parti.

La hiérarchie réelle des portefeuilles

La distribution des responsabilités fait apparaître une hiérarchie plus significative que le décompte brut. Autour de Fatima Ezzahra El Mansouri, le PAM contrôle plusieurs pôles centraux : l’Économie, les Finances et la Performance publique avec Fouzi Lekjaa ; la Justice avec Abdellatif Ouahbi ; l’Agriculture, la Pêche maritime et la Souveraineté alimentaire avec Khalid Hatimy ; l’Enseignement supérieur avec Azzeddine El Midaoui ; la Jeunesse, la Culture et les Sports avec Mohamed Mehdi Bensaid ; l’Aménagement du territoire et la fonction de porte-parole avec Samir Belfkih. Le parti dirige également les départements consacrés à la famille, à l’égalité, aux relations avec le Parlement, à l’habitat et à la jeunesse déléguée.

Cette présence installe le PAM au centre de l’orientation économique, de la coordination politique, de la production normative et de l’encadrement social. Sa victoire électorale se convertit ainsi en un capital gouvernemental particulièrement dense. Le parti ne détient pas seulement le plus grand nombre de responsabilités partisanes ; il occupe des positions depuis lesquelles se définissent les arbitrages budgétaires, les priorités territoriales et une partie du récit public de l’action gouvernementale.

L’Istiqlal dispose pour sa part d’un ensemble économique et infrastructurel cohérent. Nizar Baraka conserve l’Équipement, désormais associé à l’Eau et aux Forêts. Ryad Mezzour dirige un vaste ministère regroupant l’Industrie, le Commerce, l’Investissement et l’Inclusion économique. Abdessamad Kayouh prend en charge le Transport et la Logistique. Omar Hejira reçoit le Commerce extérieur et Madiha Khayr la Formation professionnelle et la Qualification. Le Tourisme, l’Artisanat et l’Économie solidaire s’inscrivent également dans le périmètre négocié par l’Istiqlal : le ministère est confié à Jalal Charaf, dont aucune appartenance partisane publique n’est établie à ce stade, tandis que l’Istiqlalien Abdeljabbar Errachidi est chargé de l’Artisanat et de l’Économie solidaire. Ce cas illustre précisément la différence entre encartement personnel et attribution politique d’un département. Il existe ici une continuité fonctionnelle allant de l’infrastructure à la production, puis de la production aux marchés, aux compétences et aux services.

L’USFP et le PPS disposent d’un poids numérique plus réduit, mais sont présents dans des secteurs directement exposés aux attentes sociales. Cinq portefeuilles sont attribués à l’USFP : la Santé et la Protection sociale avec Youns Bjijou, l’Emploi et le Dialogue social, la Pêche maritime, le Préscolaire et la lutte contre la déperdition scolaire, ainsi que la Réforme de l’Administration. Le PPS prend en charge l’Éducation nationale, l’Énergie et l’Inclusion sociale. La valeur politique de ces portefeuilles sera considérable : ce sont précisément les domaines dans lesquels les citoyens éprouvent quotidiennement la présence ou l’absence de l’État.

Le gouvernement comme espace de conversion des capitaux

La composition du gouvernement peut également être lue à partir des capitaux mobilisés par les personnes nommées. Dans nos travaux sur les carrières politiques, nous avons distingué le capital partisan, le capital électoral, le capital territorial, le capital professionnel, le capital bureaucratique et le capital symbolique. L’accès au gouvernement ne récompense pas un seul de ces capitaux. Il résulte de leur combinaison et de leur conversion.

Les dirigeants et parlementaires apportent une légitimité partisane et électorale. Les élus locaux disposent d’un ancrage territorial et d’une connaissance des réseaux de médiation. Les hauts fonctionnaires, responsables d’institutions et experts sectoriels disposent d’un capital technique et bureaucratique. D’autres personnalités cumulent plusieurs ressources : expérience gouvernementale, visibilité publique, maîtrise d’un secteur, proximité avec les appareils partisans et capacité à incarner une politique.

Cette approche permet de dépasser l’opposition trop simple entre politiques et technocrates. Le gouvernement El Mansouri est hybride, mais cette hybridation n’est pas une anomalie. Elle constitue une technique de gouvernement. Les partis apportent la légitimité issue du suffrage et la médiation avec la société ; les profils institutionnels assurent la continuité, l’expertise et la stabilité de secteurs sensibles. La question décisive n’est donc pas de savoir si le gouvernement est politique ou technocratique, mais si ces deux légitimités peuvent travailler ensemble sans produire de centres de décision concurrents.

Renouvellement politique et continuité institutionnelle

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri constitue un changement historique : pour la première fois, une femme dirige le gouvernement marocain. Cette nomination possède une portée symbolique forte, mais elle est aussi la conséquence politique de la première place obtenue par son parti. Le symbole rejoint ici la règle institutionnelle : le leadership gouvernemental revient à une responsable du parti arrivé en tête.

Le changement au sommet s’accompagne néanmoins d’une continuité manifeste dans les fonctions régaliennes. Abdelouafi Laftit demeure à l’Intérieur, Nasser Bourita aux Affaires étrangères, Ahmed Toufiq aux Habous et Abdeltif Loudyi à l’Administration de la Défense nationale. Cette stabilité réduit le risque de rupture dans les orientations stratégiques et dans la conduite administrative de dossiers sensibles. Le message est clair : renouveler le leadership politique ne signifie pas interrompre la continuité de l’État.

La représentation féminine appelle toutefois une lecture nuancée. Sept femmes siègent dans une équipe de 32 membres, soit environ 22 %. La présence d’une femme à la tête de l’exécutif constitue une rupture importante dans l’histoire politique nationale, mais elle ne réalise pas à elle seule la parité gouvernementale. Le sommet change plus vite que l’ensemble de la structure. Ce décalage rappelle que la progression de la représentation féminine doit être évaluée à la fois par l’accès aux positions suprêmes et par la densité de la présence des femmes dans tous les niveaux de responsabilité.

Des intitulés qui annoncent une doctrine

Les nouveaux intitulés ministériels ne sont pas neutres. Associer les finances à la performance publique signifie que l’évaluation, la convergence et la mesure des résultats sont appelées à devenir des critères explicites de gouvernement. Introduire la souveraineté alimentaire dans le champ de l’agriculture traduit la volonté de relier la production agricole aux vulnérabilités internationales, à la sécurité des approvisionnements et aux effets du changement climatique.

La création d’un ministère consacré à l’Intelligence artificielle, à la Transformation numérique et à la Réforme de l’Administration place la technologie au cœur de la modernisation de l’État. De même, la présence de ministres délégués chargés du préscolaire, de la déperdition scolaire, de la formation professionnelle et de l’inclusion sociale montre une volonté de nommer précisément certaines fractures. Nommer un problème ne garantit pas sa résolution, mais oblige politiquement à le rendre visible et à en mesurer le traitement.

Cette architecture crée en même temps un risque de fragmentation. Plusieurs grands ministères regroupent des politiques qui disposent chacune de leurs acteurs, de leurs administrations et de leurs temporalités. Les ministres délégués peuvent accroître la spécialisation, mais ils multiplient aussi les interfaces de coordination. La réussite dépendra donc moins de l’organigramme que de la circulation effective de la décision entre la cheffe du gouvernement, les ministres, les ministres délégués et les administrations.

La coordination comme premier test

La coalition rassemble des partis qui partagent désormais la responsabilité gouvernementale, mais qui conservent leur histoire, leurs clientèles, leurs intérêts organisationnels et leurs ambitions électorales. À mesure que l’échéance de 2031 se rapprochera, chacun cherchera naturellement à préserver son identité et à valoriser ses propres résultats. Le risque classique des gouvernements de coalition apparaît alors : revendiquer collectivement les succès tout en individualisant les échecs.

La majorité de 207 sièges impose à cet égard une discipline particulière. Une divergence entre partenaires ne restera pas limitée au Conseil de gouvernement ; elle pourra se traduire dans le travail parlementaire, les amendements, les commissions et le vote des textes. La cohésion doit donc être construite en permanence. Elle exige des mécanismes d’arbitrage, un calendrier partagé et une communication capable d’expliquer qui décide, selon quelles priorités et avec quels indicateurs.

Le véritable programme commun ne sera pas seulement le document présenté devant le Parlement. Il se formera dans les arbitrages budgétaires, la sélection des réformes, le rythme de leur mise en œuvre et la capacité à résister aux logiques de département. Une majorité devient gouvernement lorsqu’elle cesse d’être une addition de partis pour se transformer en centre de décision.

Le retour du citoyen évaluateur

C’est ici que la composition du gouvernement rejoint directement notre hypothèse du citoyen-évaluateur. À partir du moment où les portefeuilles sont distribués, les responsabilités deviennent identifiables. Le citoyen pourra apprécier les résultats en matière de pouvoir d’achat, d’emploi, d’école, de santé, de services publics, de protection sociale et de développement territorial. Mais dans une coalition, l’attribution de la responsabilité devient plus complexe : qui sera récompensé pour une réussite ? Qui supportera le coût politique d’un échec ? Le ministre, son parti, la cheffe du gouvernement ou l’ensemble de la majorité ?

Cette question est essentielle. Le vote rétrospectif suppose que l’électeur puisse relier une performance à un responsable. Or les grands ministères transversaux, les compétences partagées et la présence de ministres délégués peuvent rendre cette attribution plus difficile. La clarté de l’action publique devient donc une condition de la responsabilité démocratique. Un gouvernement ne doit pas seulement agir ; il doit permettre aux citoyens de comprendre qui porte la décision, quels objectifs ont été fixés et quels résultats ont été obtenus.

La prochaine élection se prépare ainsi dès le premier jour du gouvernement. Les citoyens ne jugeront pas uniquement les promesses formulées en 2026. Ils compareront les attentes, les réalisations, les contraintes invoquées et les effets observés dans leur vie quotidienne. La coalition dispose d’un mandat ; elle entre maintenant dans le temps de la preuve.

Conclusion

Le gouvernement El Mansouri est le produit d’une séquence complète : expression du vote, recomposition des rapports de force, négociation de la majorité, sélection des personnes et distribution des portefeuilles. Il combine un renouvellement historique au sommet, une forte présence du parti arrivé en tête, une représentation négociée des alliés et une continuité institutionnelle dans les fonctions stratégiques.

Sa composition montre que l’arithmétique électorale n’est jamais qu’un commencement. Les sièges doivent devenir programme, le programme doit devenir coordination et la coordination doit devenir résultat. C’est dans ce passage que se construit ou se défait la confiance. La sociologie électorale ne s’achève donc pas lorsque le citoyen dépose son bulletin. Elle se poursuit lorsqu’il observe, compare, attribue les responsabilités et prépare déjà son prochain jugement.

L’arithmétique a permis de construire une majorité. Seule l’efficacité de l’action publique permettra de construire la confiance.

Écrit par Ali Lahrichi
Professeur de Droit et Sciences politiques – Doyen ISPJS – Mundiapolis

Publicité
Gouvernementmajoritésociologie électorale

Laisser un commentaire

error: Content is protected !!