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Chronique

Législatives 2026 : du vote d’évaluation à la négociation postélectorale

Législatives Ali Lahrichi

Les législatives du 23 septembre 2026 ont modifié la hiérarchie partisane, mais leur intérêt dépasse largement le classement des formations. La participation, le recul de certains partis de gouvernement, la remontée du PJD et l’ouverture immédiate de la séquence des coalitions invitent à interroger une transformation plus profonde : la place croissante de l’évaluation dans le comportement électoral marocain et le passage, après le vote, d’une logique de compétition à une logique de négociation.

Le scrutin au-delà du classement des partis

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Les élections législatives du 23 septembre 2026 ont livré un nouvel équilibre parlementaire. Les résultats définitifs, proclamés après clôture des opérations de recensement, confirment les résultats généraux annoncés au lendemain du vote : le Parti Authenticité et Modernité (PAM) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement National des Indépendants (RNI) avec 66 sièges, le Parti de l’Istiqlal avec 65 sièges et le Parti de la Justice et du Développement (PJD) avec 54 sièges. À eux seuls, ces chiffres montrent un déplacement du centre de gravité partisan. Mais ils ne disent pas encore ce que les électeurs ont voulu exprimer, ni comment s’est recomposée leur relation aux partis.[1]

La comparaison avec 2021 donne une première indication. Le RNI, qui disposait alors de 102 sièges, recule nettement. L’Istiqlal, qui en détenait 81, perd également du terrain. Le PAM, au contraire, progresse par rapport à ses 87 sièges de 2021 et accède à la première place. Quant au PJD, il passe de 13 sièges en 2021 à 54 en 2026. Une telle configuration interdit les lectures trop simples. Il serait excessif d’assimiler chaque perte de siège à une sanction et chaque progression à une adhésion nouvelle. Les comportements électoraux sont toujours composites : ils combinent fidélités anciennes, appréciation des candidats, réseaux locaux, contexte socio-économique, mobilisation partisane et jugement porté sur l’action publique.[2]

C’est précisément pour cette raison que le scrutin de 2026 mérite d’être lu comme un objet de sociologie électorale. Au-delà du gagnant et des perdants, il permet d’interroger la manière dont les électeurs arbitrent entre continuité et changement. Il pose surtout la question de savoir si le vote marocain devient plus réversible, c’est-à-dire moins déterminé par une appartenance durable et davantage susceptible d’être révisé en fonction de l’expérience accumulée entre deux élections.

La participation : un chiffre à interpréter, non un verdict sur les citoyens

Le taux de participation communiqué au niveau national s’établit à 38,08 %. Ce chiffre appelle évidemment l’attention, d’autant qu’il est inférieur au taux enregistré en 2021. Pourtant, la comparaison brute doit être maniée avec prudence. En 2021, les élections législatives avaient été organisées le même jour que les élections communales et régionales, ce qui avait renforcé la mobilisation électorale. Les élections locales disposent en effet de ressorts spécifiques : proximité des candidats, réseaux familiaux et territoriaux, enjeux communaux immédiatement perceptibles et capacité de mobilisation de structures locales fortement implantées. En 2026, les législatives se sont déroulées seules, dans un environnement institutionnel différent.

L’abstention ne peut donc être réduite à une simple indifférence politique. Les travaux de Daniel Gaxie ont montré depuis longtemps que la participation dépend également du degré d’intégration au jeu politique, de la perception de sa propre compétence et du sentiment que le vote peut produire un effet. D’autres électeurs peuvent s’abstenir par mécontentement, par distance à l’offre partisane, par faiblesse de l’enjeu perçu ou parce qu’aucune candidature ne leur paraît suffisamment attractive. Le même comportement — ne pas voter — peut ainsi recouvrir des motivations très différentes.[3]

Cette distinction est essentielle. Si l’on veut comprendre le scrutin de 2026, la question ne doit pas seulement porter sur les électeurs restés à l’écart des urnes, mais aussi sur ceux qui se sont déplacés. Quels critères ont-ils mobilisés ? Ont-ils privilégié une appartenance partisane, une personnalité locale, une promesse programmatique, ou un jugement rétrospectif sur les cinq années écoulées ? À ce niveau, le taux de participation constitue un indicateur de mobilisation, mais non une explication du vote.

Du vote d’appartenance au vote d’évaluation : une hypothèse à tester

La sociologie électorale s’est construite autour de plusieurs traditions majeures. L’école de Columbia a insisté sur l’importance des appartenances sociales et des groupes dans la formation des préférences électorales. L’école de Michigan a mis l’accent sur l’identification partisane comme orientation durable structurant le vote. Anthony Downs a, pour sa part, proposé une lecture davantage centrée sur l’arbitrage individuel et le calcul politique. Ces approches ne s’excluent pas : elles décrivent des dimensions différentes d’un comportement électoral qui n’obéit jamais à une seule logique.[4]

Pour lire le cas marocain contemporain, la tradition du vote rétrospectif est particulièrement stimulante. Avec V. O. Key, puis Morris Fiorina, l’électeur peut être compris comme un citoyen qui évalue l’action passée des gouvernants et ajuste son comportement en conséquence. Il n’a pas besoin de connaître dans le détail tous les programmes ou toutes les politiques publiques. Il peut raisonner à partir de son expérience : sa situation s’est-elle améliorée ? Le gouvernement a-t-il répondu à ses attentes ? Les engagements annoncés ont-ils été perçus comme tenus ? Le choix électoral devient alors une forme de jugement sur une séquence de gouvernement.[5]

Cette grille ne doit toutefois pas être appliquée mécaniquement au Maroc. Les fidélités partisanes, les notabilités, les réseaux territoriaux, les ressources de mobilisation et les dynamiques locales conservent un rôle majeur. Les travaux de Rémy Leveau et de Paul Pascon rappellent utilement le poids historique des structures sociales, territoriales et intermédiaires dans la formation des comportements politiques. L’enjeu n’est donc pas d’opposer brutalement un ancien électeur d’appartenance à un nouvel électeur rationnel. La transformation, si elle se confirme, serait plus subtile : l’appartenance ne disparaîtrait pas, mais elle deviendrait moins contraignante ; la fidélité partisane subsisterait, tout en devenant davantage conditionnelle.[6]

C’est en ce sens que le scrutin de 2026 peut nourrir l’hypothèse d’un vote d’évaluation. Le recul du RNI, la progression du PAM et la forte remontée du PJD montrent au minimum que les positions acquises en 2021 n’étaient pas figées. Une partie des électeurs a changé de choix, s’est remobilisée ou a redistribué son soutien. Pour savoir si cette mobilité traduit réellement une logique d’évaluation, il faudra cependant aller au-delà des résultats nationaux et observer les trajectoires circonscription par circonscription.

RNI, PAM, PJD : trois dynamiques électorales différentes

Le recul du RNI est la première dynamique à analyser. Passer de 102 sièges en 2021 à 66 en 2026 constitue un changement important de représentation parlementaire. Il serait néanmoins méthodologiquement fragile d’en déduire automatiquement que tous les électeurs perdus ont voulu sanctionner le bilan gouvernemental. Une analyse rigoureuse doit distinguer les effets du mode de scrutin, la concurrence locale, les candidats sortants, les différences de participation, les transferts vers d’autres formations et les contextes territoriaux. L’hypothèse d’une évaluation rétrospective du gouvernement mérite d’être testée, notamment à partir de variables telles que le pouvoir d’achat, l’emploi, la protection sociale, l’accès aux services publics et, plus largement, la perception de la performance de l’exécutif.

La progression du PAM obéit à une autre dynamique. Le parti gagne des sièges et devient la première formation de la Chambre des représentants. Cette première place a une conséquence institutionnelle importante puisque l’article 47 de la Constitution prévoit la nomination du Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants, au vu de leurs résultats. Mais arriver premier ne signifie pas disposer seul d’une majorité parlementaire. Le résultat électoral ouvre donc immédiatement une seconde séquence, celle de la construction d’une coalition.[7]

Le PJD constitue, quant à lui, le cas le plus spectaculaire en termes de variation par rapport à 2021. Son passage de 13 à 54 sièges signale une remobilisation substantielle, sans pour autant autoriser à parler d’un simple retour à la situation d’avant 2021. Il faut en déterminer la nature : réactivation d’un électorat ancien, vote d’opposition, mobilisation idéologique, vote protestataire, effet de candidats, reconquête urbaine ou combinaison de plusieurs facteurs. Les 54 sièges de 2026 appartiennent à un contexte différent de celui des succès antérieurs du parti. La comparaison historique est indispensable, mais elle ne doit pas conduire à postuler que le même électorat, pour les mêmes raisons, serait revenu au même parti.

Ces trois trajectoires illustrent ainsi trois questions différentes : comment un parti de gouvernement perd-il une partie de son avantage électoral ? Comment une formation alliée au gouvernement sortant peut-elle progresser et prendre la première place ? Comment un parti lourdement battu cinq ans plus tôt peut-il reconstruire une représentation parlementaire importante ? Ces questions ne relèvent pas seulement du commentaire politique. Elles offrent un programme de recherche sur la volatilité, la fidélité partisane, le vote rétrospectif et les effets des implantations territoriales.

Quand la campagne électorale cède la place à la logique des coalitions

La séquence ouverte après le scrutin permet également d’observer un autre mécanisme classique de la science politique : la différence entre la compétition électorale et la négociation gouvernementale. Durant la campagne, les partis doivent se différencier. Ils accentuent leurs désaccords, défendent leur bilan ou dénoncent celui de leurs concurrents et cherchent à convaincre les électeurs qu’ils représentent une alternative identifiable. Cette logique peut conduire à des confrontations très fortes, y compris entre des formations ayant gouverné ensemble.

Les relations entre le RNI et le PAM l’ont clairement montré pendant la période précédant les élections. Les deux partis, alliés au sein de la majorité sortante, ont échangé publiquement accusations et critiques. La campagne a donc produit une mise à distance politique entre deux partenaires gouvernementaux. Or, dès le lendemain du scrutin, le vocabulaire change. Fatima-Zahra El Mansouri a déclaré que le PAM ne posait pas de « lignes rouges » concernant les alliances et restait ouvert aux formations politiques nationales, les futures coalitions devant être discutées au sein des instances du parti. Ce changement de registre ne doit pas nécessairement être interprété comme une contradiction. Il correspond au passage d’un jeu politique à un autre.[8]

Avant l’élection, la rationalité dominante consiste à maximiser les voix et les sièges en se distinguant des autres. Après l’élection, il faut réunir une majorité parlementaire suffisamment cohérente pour gouverner. Les théories des coalitions, de William Riker à Michael Laver et Norman Schofield, ont précisément montré que les choix postélectoraux dépendent de l’arithmétique parlementaire, des positions programmatiques, de la distribution des ressources gouvernementales et des stratégies des partis. La campagne est un moment de concurrence ; la formation d’un gouvernement est un moment de négociation.[9]

La formule peut être résumée simplement : avant le 23 septembre, il fallait gagner des voix ; après le 23 septembre, il faut construire une majorité. Cette distinction éclaire aussi la position du PJD. Abdelilah Benkirane a déclaré, à titre personnel, qu’il n’était pas question pour lui de participer à un gouvernement dirigé par le PAM, tout en renvoyant la décision institutionnelle aux instances de son parti. Le contraste est intéressant : d’un côté, le parti arrivé premier affiche une ouverture coalitionnelle ; de l’autre, le PJD peut chercher à valoriser sa remontée électorale dans une posture d’opposition. Là encore, il s’agit de stratégies distinctes dont les effets ne pourront être évalués qu’à mesure que les négociations avanceront.

2026 comme laboratoire de la sociologie électorale marocaine

L’intérêt scientifique du scrutin de 2026 se trouve finalement moins dans une conclusion définitive que dans les hypothèses qu’il permet de tester. Il serait prématuré d’affirmer que le Maroc est passé d’un vote d’appartenance à un vote d’évaluation. Une transformation de cette ampleur ne peut être établie à partir d’une seule élection. En revanche, plusieurs indices justifient que cette hypothèse soit examinée avec méthode : recul de partis qui avaient fortement progressé en 2021, remontée rapide d’une formation lourdement sanctionnée lors du scrutin précédent, mobilité apparente de certaines circonscriptions et fragmentation du rapport de forces parlementaire.

Le véritable travail commence donc après l’annonce des résultats. Il faut descendre à l’échelle des circonscriptions, comparer les élus de 2011, 2016, 2021 et 2026, suivre les continuités et les défaites, mesurer la mobilité partisane, distinguer les territoires urbains et ruraux, observer les effets de notabilité et reconstituer les trajectoires des candidatures. Il faut également confronter les résultats aux données de participation, aux caractéristiques socio-économiques des territoires et, lorsqu’elles existent, aux enquêtes sur les motivations des électeurs. Les sièges donnent la photographie ; l’analyse territoriale permet de comprendre le mouvement.

C’est à cette condition que l’on pourra déterminer si l’électeur marocain devient plus volatil, plus rétrospectif et davantage disposé à réviser son choix. La notion de vote d’évaluation n’implique pas que le citoyen abandonne ses appartenances. Elle signifie plutôt que la relation au parti peut devenir plus transactionnelle et conditionnelle : le soutien est accordé, évalué, retiré ou reconduit en fonction de l’expérience politique.

Le scrutin du 23 septembre 2026 ne permet donc pas de proclamer la naissance d’un « nouvel électeur marocain ». Il permet quelque chose de plus utile sur le plan scientifique : formuler une hypothèse robuste et construire les instruments permettant de la vérifier. Si l’analyse détaillée des circonscriptions confirme que les électeurs changent plus fréquemment de parti en fonction du bilan perçu, de l’offre locale et de l’efficacité attribuée aux gouvernants, nous pourrons alors parler d’une évolution profonde de la relation électorale. L’appartenance ne disparaîtrait pas ; elle cesserait simplement d’être une fidélité automatique. Le vote resterait une identité, mais deviendrait aussi, de plus en plus, un jugement.

              Par Ali Lahrichi, Professeur de Droit et Sciences politiques – Doyen ISPJS – Mundiapolis

[1]Ministère de l’Intérieur, communiqué du 25 septembre 2026 sur les résultats définitifs des élections législatives du 23 septembre 2026 ; voir également Maroc.ma/MAP, « Législatives 2026 : le PAM en tête avec 97 sièges, selon les résultats provisoires », 24 septembre 2026.

[2]Ministère de l’Intérieur, résultats officiels des élections législatives du 8 septembre 2021 : RNI 102 sièges, PAM 87, Istiqlal 81 et PJD 13.

[3]Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Seuil, 1978.

[4]Paul F. Lazarsfeld, Bernard Berelson et Hazel Gaudet, The People’s Choice, New York, Columbia University Press, 1944 ; Angus Campbell, Philip E. Converse, Warren E. Miller et Donald E. Stokes, The American Voter, New York, Wiley, 1960 ; Anthony Downs, An Economic Theory of Democracy, New York, Harper & Row, 1957.

[5]V. O. Key Jr., The Responsible Electorate: Rationality in Presidential Voting, 1936-1960, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1966 ; Morris P. Fiorina, Retrospective Voting in American National Elections, New Haven, Yale University Press, 1981.

[6]Rémy Leveau, Le Fellah marocain, défenseur du trône, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976 ; Paul Pascon, Le Haouz de Marrakech, 2 vol., 1977.

[7]Constitution du Royaume du Maroc de 2011, art. 47 : le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats.

[8]SNRT News, « Législatives 2026/Fatima Zahra El Mansouri : pas de “lignes rouges” concernant les alliances », 24 septembre 2026.

[9]William H. Riker, The Theory of Political Coalitions, New Haven, Yale University Press, 1962 ; Michael Laver et Norman Schofield, Multiparty Government: The Politics of Coalition in Europe, Oxford, Oxford University Press, 1990.

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