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Economie Nationale

Ménages : un pouvoir d’achat à crédit, des prix en roue libre ?

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Face à une vie chère qui s’est imposée comme l’une des premières préoccupations des Marocains, le programme gouvernemental 2026-2031 fait du pouvoir d’achat un axe central de son action. Aides au logement, extension de la protection sociale, allègement de certaines dépenses essentielles : les annonces ne manquent pas. Mais à la lecture du document, une interrogation persiste : la stratégie proposée permet-elle réellement d’agir sur les prix ou cherche-t-elle surtout à aider les ménages à en supporter les effets, en somme une démarche intenable et inefficace ?

La réponse du gouvernement repose d’abord sur un constat simple : lorsque les revenus progressent peu, réduire les dépenses contraintes peut constituer un levier efficace pour améliorer le quotidien des ménages.

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Le logement arrive ainsi en tête des mesures annoncées. L’exécutif promet de prolonger le dispositif d’aide directe à l’acquisition de logements, avec l’objectif d’atteindre au moins 300.000 bénéficiaires d’ici à la fin de la législature. Les aides resteraient fixées à 100.000 DH pour les logements dont le prix ne dépasse pas 300.000 dirhams, et à 70.000 DH pour ceux compris entre 300.000 et 700.000 DH.

Le programme prévoit également la mise en place d’une offre de logement locatif abordable destinée notamment aux jeunes, aux étudiants, aux jeunes couples et aux salariés appelés à changer régulièrement de ville pour des raisons professionnelles.

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L’autre grand chantier concerne la santé. Le gouvernement entend réduire le reste à charge des ménages grâce à l’élargissement de la couverture sociale, au développement du tiers payant et à une prise en charge plus large des soins. L’objectif est clair : limiter les dépenses directes des familles lorsqu’elles ont besoin de se soigner.

À cela s’ajoutent plusieurs mesures plus indirectes : généralisation du transport scolaire en milieu rural, amélioration des services d’internat et de restauration scolaire, ou encore renforcement de divers dispositifs sociaux. Autant de dépenses qui, à terme, pourraient peser un peu moins lourd dans le budget des ménages.

En filigrane, une philosophie se dessine : plutôt que d’agir directement sur les revenus, le gouvernement choisit avant tout de s’attaquer à certaines charges afin de préserver le pouvoir d’achat effectif des familles.

Mais une question demeure : peut-on durablement protéger le pouvoir d’achat sans s’attaquer aux mécanismes qui alimentent la hausse des prix ?

Le programme promet certes un renforcement du contrôle des marchés, une lutte contre la spéculation, davantage de concurrence et une modernisation des circuits de distribution afin de réduire les surcoûts supportés par les consommateurs.

Pour autant, les engagements restent relativement généraux. Le document ne fixe aucun objectif chiffré de baisse des prix alimentaires ou des prix à la consommation. Il ne comporte pas non plus de cible explicite en matière d’inflation, ni d’indicateur permettant de mesurer l’effet concret des mesures proposées sur le coût de la vie.

À bien des égards, la stratégie proposée donne le sentiment de s’attaquer aux symptômes plutôt qu’à la maladie : compenser la hausse des prix plutôt que s’attaquer aux ressorts qui l’alimentent. 

Pourtant, les causes structurelles de la vie chère sont bien identifiées. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a rappelé à plusieurs reprises que les dysfonctionnements des circuits de commercialisation agricoles figurent parmi les principaux facteurs de renchérissement des produits alimentaires.

Multiplication des intermédiaires, faible organisation des producteurs, poids de l’informel et insuffisance de la régulation contribuent à tirer les prix vers le haut. Selon le CESE, certaines denrées peuvent même voir leur prix multiplié par trois ou quatre entre leur sortie de l’exploitation agricole et leur arrivée chez le consommateur. L’institution recommande notamment une réforme des marchés de gros, un encadrement plus strict du rôle des intermédiaires, le développement des circuits courts et davantage de transparence dans la formation des prix.

Cette analyse rappelle une réalité souvent reléguée au second plan : la bataille du pouvoir d’achat est aussi une bataille de régulation.

Car au-delà des aides publiques, la question porte sur le fonctionnement même des marchés. Réorganiser les circuits de commercialisation, renforcer les contrôles, lutter contre les comportements spéculatifs et favoriser une concurrence effective constituent autant de leviers susceptibles d’avoir un impact direct sur les prix payés par les ménages.

Le sujet ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’alimentation. Les hydrocarbures demeurent eux aussi au cœur des interrogations récurrentes sur les marges, les mécanismes de formation des prix et l’intensité de la concurrence. Dans ce contexte, beaucoup attendent un rôle plus affirmé des autorités de contrôle et du Conseil de la concurrence afin de renforcer la transparence et de prévenir les comportements anticoncurrentiels.

Dans cette optique, le rôle du Conseil de la concurrence apparaît plus central que jamais. Au-delà de sa mission de sanction des pratiques anticoncurrentielles, l’institution est appelée à devenir un acteur clé de la transparence des marchés, de la surveillance des marges et de la lutte contre les comportements susceptibles d’alimenter artificiellement la hausse des prix. Pour de nombreux observateurs, la préservation du pouvoir d’achat ne pourra durablement reposer sur les seules aides publiques ; elle suppose également une régulation plus efficace de l’économie et une concurrence plus dynamique dans les secteurs qui pèsent le plus lourdement sur le budget des ménages.

Faute de quoi, l’État pourrait se retrouver dans une logique de rattrapage permanent : des prix qui augmentent appellent davantage de mesures de soutien ; ces mesures mobilisent des ressources budgétaires croissantes ; mais l’amélioration ressentie par les citoyens demeure limitée dès lors que les hausses de prix absorbent rapidement les compensations accordées. Un cercle vicieux où les dépenses publiques augmentent, tandis que le sentiment de perte de pouvoir d’achat persiste… et avec la frustration des citoyens.

Cette stratégie fondée sur la compensation suscite également des interrogations.

Les controverses apparues ces dernières années autour de certaines aides sectorielles ont ravivé le débat sur les bénéficiaires réels du soutien public. Les discussions ayant accompagné différentes mesures liées à l’approvisionnement du marché du bétail ou à certaines filières agricoles, notamment à l’approche de l’Aïd Al-Adha, ont mis en lumière les craintes d’effets d’aubaine et les soupçons de rentes au profit de certains opérateurs.

Pour les critiques de ces dispositifs, la question n’est pas uniquement celle du volume des aides engagées. Elle est aussi celle de leur transmission effective au consommateur final. Une politique destinée à protéger le pouvoir d’achat perd en effet une partie de son efficacité lorsque l’effort public est absorbé par les mécanismes de marché ou par des intermédiaires sans impact visible sur les prix.

Une autre question traverse ainsi l’ensemble du programme : jusqu’où la logique de compensation peut-elle se substituer à une véritable politique des prix ? Car si les mécanismes qui alimentent la vie chère demeurent inchangés, l’État risque de se retrouver dans une course permanente derrière les hausses de prix, contraint d’augmenter régulièrement les aides pour préserver le pouvoir d’achat des ménages.

Or cette stratégie a un coût. À mesure que les prix progressent, les besoins de soutien public augmentent également, exerçant une pression croissante sur les finances de l’État. Le risque est alors de voir s’installer un cercle peu vertueux : des prix qui continuent de grimper conduisent à davantage d’aides publiques ; ces aides pèsent sur les marges budgétaires sans toujours produire un gain tangible pour les ménages ; et l’insatisfaction persiste malgré l’effort financier consenti.

Dès lors, sans action plus vigoureuse sur la concurrence, les circuits de distribution, le rôle des intermédiaires, les situations de rente ou encore les pratiques spéculatives, les subventions risquent de ressembler à des réponses défensives plutôt qu’à une solution durable au problème du coût de la vie. Autrement dit, soutenir le pouvoir d’achat sans agir suffisamment sur les prix peut parfois donner le sentiment de livrer une bataille dont les gains sont constamment effacés par les hausses qui suivent.

Au final, le programme gouvernemental semble davantage miser sur une stratégie d’atténuation de la vie chère que sur une trajectoire clairement définie de baisse des prix.

Le pari est celui d’un État social plus protecteur, capable d’alléger le poids du logement, de la santé ou d’autres dépenses essentielles. Un pari qui n’est pas sans logique. Mais pour les ménages, la question reste entière : les prix vont-ils réellement ralentir ?

Car au bout du compte, le verdict se lira moins dans le montant des aides annoncées que dans les étiquettes affichées sur les marchés, dans les commerces de proximité ou à la pompe. Tant que les prix continueront de donner le sentiment d’échapper à toute maîtrise durable, le risque est grand de voir l’État dépenser davantage pour compenser une vie chère que les citoyens continueront pourtant de subir.


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