Mirage de la croissance sans emplois : L’urgence d’un nouveau pacte pour l’intégration de la jeunesse

Le nouveau gouvernement s’installe à un carrefour institutionnel et économique périlleux. Alors que le Projet de Loi de Finances (PLF) 2027 ambitionne de consolider les fondations de l’État social et de sécuriser les investissements souverains, la dernière note d’information du Haut-Commissariat au Plan (HCP) relative au troisième trimestre 2026 vient dissiper toute illusion de confort macroéconomique.
Le verdict statistique est clinique : l’économie marocaine a détruit 173.000 emplois nets en l’espace d’un seul trimestre. Le taux de chômage strict remonte inéluctablement à 10,5%. Plus inquiétant encore, l’inadéquation entre notre dynamique d’investissement en capital et notre capacité à absorber notre jeunesse en situation de NEET (ni à l’emploi, ni en enseignement, ni en formation) menace de muer notre dividende démographique en une véritable impasse historique.
L’employabilité ne peut plus être une simple variable d’ajustement ; elle est devenue la pierre angulaire et l’épreuve de vérité absolue de nos politiques publiques.
Anatomie d’une hémorragie : La sous-utilisation chronique du capital humain
Les chiffres fraîchement publiés par le HCP exigent une lecture lucide, affranchie des discours conjoncturels. La baisse nette de 1,6% du volume des personnes en emploi (tombant à 10,47 millions d’actifs occupés) et l’augmentation drastique du nombre de chômeurs stricts, qui culmine désormais à 1,224 million, illustrent une incapacité structurelle de notre appareil productif à sécréter une valeur inclusive. Pire encore, le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre a bondi à 19,6%, plongeant 2,4 millions de nos concitoyens dans une précarité systémique.
Cette vulnérabilité profonde n’est malheureusement pas une anomalie passagère, mais la réplique d’une faille structurelle. Déjà lors des chocs macroéconomiques précédents, comme en 2020, les données officielles alertaient sur une hausse drastique du chômage frappant prioritairement les jeunes de 15 à 24 ans, dont le taux avait alors violemment bondi à 31,2%. De même, le chômage des diplômés, qui atteignait 18,5% en 2020, témoigne d’une crise de l’insertion qui s’installe dans la durée. Le sous-emploi, qui avait franchi la barre des 10,7% au niveau national il y a quelques années, continue aujourd’hui de fragiliser une frange massive de nos actifs, affaiblissant la résilience de notre demande intérieure.
Les signaux d’alerte d’une génération en rupture
Les statistiques du HCP ne font, en réalité, que quantifier un malaise que l’actualité récente a exposé avec une brutalité inouïe. Les signaux émis par notre jeunesse, particulièrement la Génération Z, ne relèvent plus de la simple revendication économique ou de l’impatience sociale ; ils traduisent une rupture systémique avec notre modèle d’intégration. L’image tragique des tentatives d’exode massif vers l’enclave occupée de Sebta ne saurait être reléguée au rang de simple fait divers migratoire ou sécuritaire. Elle constitue le symptôme extrême d’un désespoir territorialisé. Lorsqu’une frange significative de la jeunesse marocaine préfère le risque vital à l’attentisme local, c’est l’essence même de notre pacte social et de notre capacité à projeter de l’espoir qui est frontalement interpellée.
Ce déficit criant de perspectives se double d’une passivité civique préoccupante. Le taux de participation aux élections législatives, plafonnant à 38 %, agit comme le baromètre d’un désaveu institutionnel profond. Cette abstention massive illustre une crise de confiance aiguë envers l’intermédiation politique traditionnelle, perçue comme incapable d’infléchir le quotidien des jeunes en situation de vulnérabilité. Pour ces millions de NEETs, les projections macroéconomiques et les subtilités budgétaires du PLF 2027 demeurent d’une abstraction inaudible tant qu’elles ne se traduisent pas par une mobilité sociale tangible. Face à ce risque de décrochage citoyen et démocratique, le nouveau gouvernement est sommé de comprendre que la création d’emplois n’est plus seulement un agrégat économique : c’est l’ultime protection contre la désintégration de la cohésion nationale.
L’agriculture en sursis, l’industrie comme unique lueur de souveraineté
L’analyse sectorielle du trimestre écoulé révèle la brutalité des mutations de notre écosystème économique. Le secteur primaire (agriculture, sylviculture et pêche), historiquement considéré comme le premier filet de sécurité social du monde rural, s’effondre avec une perte sèche de 145.000 postes nets (soit une contraction de 5,6% en un trimestre). Cette perte massive, bien que catalysée par le stress hydrique et les aléas climatiques, traduit avant tout l’obsolescence d’un modèle de survie agricole non « technologisé ». Parallèlement, le secteur des services, premier pourvoyeur national avec plus de 5,15 millions d’actifs, a également cédé 96.000 emplois, démontrant la fragilité d’une économie tertiaire trop souvent cantonnée à de la faible valeur ajoutée.
À contre-courant de cette conjoncture morose, seul le secteur industriel fait figure de rempart stratégique, avec la création nette de 69.000 postes (une progression de 4,8%). Cette dynamique industrielle valide une thèse macroéconomique fondamentale : la véritable souveraineté du Royaume et la résorption pérenne du chômage des jeunes passeront inéluctablement par l’accélération de notre transition vers un capitalisme productif et de transformation manufacturière, tournant définitivement le dos à l’économie de guichet.
L’illusion du tout-État et le nouveau cahier des charges du secteur privé
Face à ce diagnostic d’urgence, le PLF 2027 déploie un bouclier budgétaire volontariste. L’intégration de milliers de nouveaux postes budgétaires dans la fonction publique, fléchés vers l’enseignement, la santé et les forces de sécurité, constitue une consolidation vitale de notre architecture institutionnelle. Toutefois, ce volontarisme atteint aujourd’hui ses limites mathématiques. L’État-providence, malgré un effort d’investissement global frôlant les 400 milliards de dirhams, ne dispose ni de la profondeur financière, ni de la vocation pour absorber indéfiniment les cohortes de primo-demandeurs d’emploi. L’historique récent nous rappelle d’ailleurs que l’augmentation du nombre de chômeurs ayant déjà travaillé est un phénomène récurrent en période de contraction, nécessitant des mécanismes de reclassement que la fonction publique ne peut assumer seule.
L’injonction se tourne donc, de manière intransigeante, vers le secteur privé. Bénéficiaire de la Charte de l’Investissement, du foncier aménagé et des primes territoriales, le patronat est mis en demeure d’opérer sa transformation. L’absorption de l’employabilité initiale et l’intégration des NEETs ne relèvent plus du simple affichage RSE, mais de la condition sine qua non de la stabilité de l’environnement des affaires. Les entreprises marocaines doivent impérativement briser le plafond de verre de l’expérience exigée à l’embauche. Il est urgent de structurer des parcours d’intégration agiles, d’assumer une part du risque lié à la formation des jeunes recrues, et de co-construire avec l’université des cursus directement alignés sur les besoins des chaînes de valeur industrielles et technologiques.
La fracture territoriale : L’agilité régionale comme ultime recours
Enfin, la géographie du chômage dévoilée par le HCP signe l’arrêt de mort de l’hyper-centralisation de nos politiques publiques. Les fractures territoriales sont devenues insoutenables : comment justifier qu’une région comme Dakhla-Oued Ed-Dahab affiche un taux de participation record de 64,7% avec un chômage résiduel de 4,6%, tandis que Guelmim-Oued Noun suffoque sous un chômage strict de 17,2% et un taux vertigineux de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteignant 38,7% ? Les pôles urbains historiques ne sont pas épargnés, avec des taux de chômage alarmants dans l’Oriental (13,7%) et à Casablanca-Settat (13%).
Ces disparités béantes exigent une déconcentration systémique immédiate et radicale. La gestion de l’emploi des jeunes échappe aux directives circulaires rédigées depuis les ministères de la capitale. L’ingénierie de l’insertion doit être intégralement transférée aux acteurs régionaux. C’est aux Conseils Régionaux, en synergie avec les Centres Régionaux d’Investissement, d’assumer cette maîtrise d’ouvrage. En s’appuyant sur des dispositifs digitaux scalables et une cartographie chirurgicale des bassins d’emplois locaux, les régions doivent devenir de véritables managers territoriaux de l’employabilité.
Le temps de la redevabilité contractuelle
La mandature actuelle n’a plus le luxe de l’attentisme. L’intégration de notre jeunesse n’est pas un volet annexe du programme gouvernemental ; c’est le socle exclusif de notre résilience nationale. L’État a tracé la voie et mobilisé des ressources historiques. Il est grand temps d’imposer un véritable pacte de redevabilité : chaque dirham d’incitation fiscale, chaque subvention et chaque marché public doit désormais être conditionné, de manière stricte et chiffrée, à la création d’emplois nets et durables. C’est par cette ingénierie de l’insertion que le Maroc transformera son défi démographique en une véritable souveraineté économique.
Par Mohammed Benahmed, Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement. Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005.



