L’une des plus grandes surprises affichées par l’économie marocaine fin 2023 réside dans la réduction notable du déficit du solde de la balance des paiements à -9 milliards de DH, soit -0.6% du PIB nationale.
Mieux encore, la résilience avec le reste du monde se renforce davantage au premier trimestre 2024 avec un possible solde pour la première fois positif, et ce depuis la période (2001,2006), la seule et dernière période excédentaire où l’économie avait également réalisé ses meilleures performances en termes de croissance économique.
C’est cette belle coïncidence croissance et excédent qui incite à rouvrir le débat sur les sources de croissance économique au Maroc et par conséquent à la redéfinition de notre modèle de croissance.
Il va sans dire que notre économie a longtemps souffert d’un déficit chronique au niveau du solde de la BP à l’exception de la très petite parenthèse ouverte entre 2001 et 2006. Les taux de croissance à l’époque en donnaient raison en suivant le même cheminement avec un taux moyen sur la période de 5.6% et qui relate, entre autres, d’excellentes performances annuelles avec des taux supérieurs à 7% en 2001 et 2006.
La période suivante qui s’entame à partir de 2007 marque le début d’un fléchissement au niveau de la BP et qui va continuer de creuser jusqu’à -9% du PIB en 2012. Dès lors, les trajectoires autrefois haussières de la croissance économique s’essoufflent très vite oscillant généralement entre 2 et 4%, en l’occurrence après 2010.
De leur part, Les économistes marocains n’attribuent que peu d’importance à cette période excédentaire et à l’effet qu’elle aurait pu avoir sur les taux de croissance, quoi qu’ils affirment presque à l’unanimité que nous possédons une économie très ouverte au monde avec un taux d’ouverture commercial à plus de 100% du PIB dépassant de loin la plupart des économies émergentes et avancées (brésil à 40%, USA à 27% et l’inde à 50%).
Dans la région, seule la Tunisie qui possède un taux d’ouverture supérieur au nôtre. Cependant, nombreux parmi eux qui attribuent les bifurcations des taux de croissance au Maroc, qualifiés en dents de scie, aux fluctuations de la valeur ajoutée agricole, certes très volatile, mais ne représente réellement que 10 à 15% du total du PIB et qui a tendance à se rétrécir au fil des années.
Mais si l’on revient au début des années 2000, les années tout de même très généreuses en pluviométrie, on constate que c’étaient plutôt les mouvements des VA non agricoles qui avaient propulsé la croissance du PIB, notamment à travers leur composante tertiaire.
En 2001 par exemple, quand la VA agricole avait enregistré son record de +19.1% sa contribution à la croissance était seulement à de 2,5 points au moment où l’économie s’est accrue de plus 7 points, accroissement tiré par les composantes non agricole. En règle générale, la contribution moyenne des VA agricoles sur une plus longue période devrait rester inférieure ou égale à 1 point de croissance comme il a été constaté sur toute la première décennie des années 2000.
On arrive donc à une première constatation : l’influence de la pluviométrie et donc de la VA agricole sur le PIB n’est en réalité qu’un cas particulier de notre modèle de croissance, celui lorsque les valeurs ajoutées non agricoles se retrouvent freinées voire pénalisées à la suite de la succession des années de déficit externe.
Quel effet pourrait avoir le solde de la balance des paiements sur les VA non agricoles ?
Si la VA agricole avait réussi à expliquer les fluctuations des taux de croissance entre 2010 et 2022 (seconde période), c’est bien parce que les autres branches non agricoles subissaient des pertes de points de croissance, ces dernières restent tributaires de l’investissement au moment où le secteur agricole, en l’occurrence dans sa composante céréalière, n’est dépendant que des quantités de précipitations pluviométriques et qui n’ont besoin d’aucun investissement, ou presque.
La fatigue qui a frappé de plein fouet les VA non agricoles durant la deuxième décennie puise son origine dans le renchérissement du coût de l’investissement, alors que ce dernier était largement disponible, en constante évolution et alimenté par des capacités d’épargne en abondance durant la période excédentaire de 2001-2006.
Le schéma s’inverse à partir de 2007 lorsque les capacités de financement « bon marché » vont se dissiper et jusqu’en 2012 l’investissement qui augmentait toujours sans que l’épargne ne le suivît devenait très couteux puisqu’il était financé essentiellement par de la dette, et ceci devenait insoutenable pour une économie qui à peine commence à émerger.
En d’autres termes, l’économie après 2007 (Etat, ménages, entreprises) vivait au-dessus de ses ressources et une fois les décideurs se sont rendu compte de la paradoxalité de la situation, ils ont commencé à infléchir le sens de l’investissement année après l’autre afin de rétablir l’équilibre épargne-investissement (voir graphique).
Mais l’épargne ne se redressa plus et ne revint jamais à son ancienne cadence « faute du déficit ». Le gouvernement installé après 2011 ignorant « la source du mal » s’est attaqué, à travers des politiques économiques austères aux dépenses publiques : baisse de l’investissement, coupes sur les salaires, sur les retraites, compensation entre autres.
Ce qui a aggravé encore davantage la situation et de l’épargne et de la consommation des ménages et par la même occasion plombé la trésorerie des entreprises. En parallèle, le service de la dette externe a continué à grimper matraquant, de sa part, les autres compartiments des dépenses de l’Etat et l’on se retrouve dans une situation d’endettement non pour investir mais pour payer la dette de l’année antérieure. En résumé, c’était ce à quoi ressemblait le cercle vicieux dont vivait l’économie nationale de la deuxième décennie.
2001-2006 : Le grand oubli de la littérature économique nationale
Les années 2001-2006 constituent sans doute « le grand oubli » de la littérature économique contemporaine car elles nous amènent à réfléchir sur la trajectoire qu’aurait pu emprunter l’économie marocaine si la mouvance excédentaire avait perduré dans le temps, peut-être qu’à terme (avec des taux de croissance proche de 6% sur une vingtaine d’année) le PIB national auraient atteint quelques 2.500 milliards de DH au lieu des 1.400 en 2023, la part du Pib agricole auraient été réduite à 5% ou 7% et l’écart de développement avec les autres économies émergentes seraient bien réduit.
Mais aujourd’hui, le pire est peut-être derrière nous et une nouvelle brèche est en train de s’ouvrir. L’expérience de l’ouverture commerciale brusque avait entraîné certes de nombreuses cassures et il a fallu du temps pour comprendre qu’il fallait agir sur l’offre et non la demande et qu’il fallait détruire l’ancien pour créer le nouveau.
L’offre exportable en biens et services, plus diversifiée et plus compétitive qu’il y a 15 ans, couvre à l’heure actuelle 84% du total des importations, le reste est comblé par les généreuses Transferts des Marocains du monde et en moindre partie par les investissements internationaux (IDE). Une telle situation qui reste tenable jusqu’à nouvel ordre !
Par Youssef Mahassin,
Conseiller en emploi à l’ANAPEC
chargé de l’accompagnement à la création d’entreprise






