Maroc-BRICS+ : quel avenir ?

Écrit par Imane Bouhrara I
Dans un contexte mondial en reconfiguration et une gouvernance unipolaire en panne, le Maroc doit bien négocier ses relations avec les nouvelles forces montantes et le « Sud global ». Particulièrement le BRICS+ qui en plus de deux décennies amorce un nouveau virage auquel le Maroc ne peut rester indifférent. Quelle posture du Maroc qui cherche à se tailler une place convenable pour jouer efficacement son rôle d’acteur régional influent et défendre au mieux ses intérêts stratégiques vis-à-vis du BRICS Plus?
Les enjeux et les défis du Maroc sont multiples : la défense de son intégrité territoriale et des relations avec son voisinage régional ; la réussite de ses souverainetés de vie (ressources hydriques et énergétiques, alimentation, santé, éducation, cybersécurité) ; la gestion de sa démographie et des flux migratoires entrants et sortants ; le maintien de son équilibre culturel d’un Maroc diversifié et multiethnique ; et la vie en paix et en harmonie avec le monde entier… le tout dans un contexte mondial agité, une gouvernance multilatérale qui connait une triple crise : de faisabilité, d’efficacité et de légitimité.
Devant cette métamorphose du système mondial, le Maroc fera-t-il jouer son substrat historico-géographique pour déterminer son positionnement dans le nouveau monde bipolaire ? Ou bien continuera-t-il à gérer ses intérêts de manière pragmatique comme cela lui réussit bien depuis l’accès au trône du Roi Mohammed VI, en renforçant davantage son pouvoir de négociation internationale ?
Et quelle posture, vu le leadership du Royaume qui a signé son retour en force en Afrique avec des projets structurants aussi bien pour l’Afrique de l’Ouest que le Sahel, face à l’émergence, encore tatillonne, d’un « Sud Global », dont le Groupement des BRICS plus, devenant une réalité dès le 1er janvier 2024 ?
Cette problématique avait déjà fait l’objet d’une étude de l’IRES en 2012 mais vu les développement récents, l’Institut a actualisé son analyse des nouvelles relations et alliances avec les BRICS plus (Groupement et pays) qui se feront au regard des gains à engranger dans la voie du relèvement de ces défis et de la consolidation du rayonnement de la puissance régionale qu’assume le Royaume. La montée en puissance des BRICS+ constitue pour le royaume un facteur supplémentaire tant de compétition que de partenariat.
En effet, le groupement des BRICS est passé officiellement à partir du 1er janvier 2024 de cinq puissances émergentes à dix, se transformant ainsi au BRICS+ (BRICS PLUS). Ce doublement numérique du groupe émergent traduit également une modification significative et symbolique du poids général des BRICS+ et plus largement du « Sud Global » sur l’échiquier mondial.
Ainsi, le sommet de Johannesburg, tenu en août 2023, avait marqué un tournant majeur pour le groupement des BRICS. Pour la première fois depuis la constitution du noyau en 2009, les 5 pays du groupement se sont accordés sur le principe d’un élargissement mettant ainsi fin à une stabilité organique qui a duré près de 14 ans. Ainsi, ce sommet s’est soldé par six invitations officielles à rejoindre le groupement, adressées à six Etats : l’Arabie Saoudite, l’Argentine, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis, l’Ethiopie et l’Iran. Sur ces six invitations formulées, seule l’Argentine a décliné l’offre, rappelle l’IRES.
BRICS+, quel potentialités économiques et politiques ?
En effet, malgré les incertitudes caractérisant l’évolution des rapports de force mondiaux en général et celle du groupement des BRICS+ en particulier, le Royaume du Maroc se doit de se donner un cap stratégique pour gérer et développer ses relations politiques, économiques et stratégiques avec ses partenaires membres du groupe afin de défendre ses intérêts stratégiques.
Pour l’IRES, ce cap doit permettre de répondre clairement à la question de la pertinence de l’adhésion du Royaume au groupe et de dresser en parallèle les contours d’une coopération Maroc – BRICS+ conforme à ses principes de politique étrangère et compatible avec les divers défis géopolitiques et géoéconomiques de l’époque.
D’autant qu’il parait évident que le groupe des BRICS+ traverse une période charnière de son histoire. Animés par de fortes ambitions économiques et politiques, les BRICS+ cherchent à constituer un pôle de puissance alternatif au G7.
A partir du 1er janvier 2024, le nouveau groupement des BRICS+ compte près de 3.600 millions d’habitants, soit plus de 45% de la population mondiale.
Sur le plan économique, les BRICS+ représentent désormais plus de 31% du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (les BRICS+ dépassent officiellement les G7 en termes de part du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat)). Si le nouveau groupement émergent inclut trois des dix plus grandes puissances économiques mondiales (Chine, Inde, Brésil), la Chine concentre à elle seule plus de 50% de son poids économique. L’Inde vient en deuxième position avec seulement 20% du poids total du groupement émergent.
Dans le secteur énergétique, l’élargissement du groupe émergent marque l’entrée de trois pays membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) : l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Iran qui représentent à eux seuls plus de 21% de la production mondiale de pétrole.
Dans ses échanges commerciaux avec le reste du monde, les dix pays des BRICS+ totalisent plus de 6.000 milliards de dollars d’exportations annuelles. Ils fournissent ainsi plus de 24% de la demande internationale.
Concernant les investissements directs étrangers (IDE), les pays des BRICS+ ont investi en 2022 plus de 240 milliards de dollars dans le monde et ont accueilli près de 375 milliards de dollars.
Une ombre pourtant au tableau, si la majorité des pays des BRICS+ disent vouloir développer le multilatéralisme, la coopération internationale et la représentativité des pays en voie de développement dans les instances et organismes internationaux, les priorités géopolitiques individuelles demeurent divergentes voire contradictoires dans certains dossiers, comme la guerre en Ukraine ou la guerre commerciale entre les USA et la Chine.
Aussi, l’influence des BRICS+ dans le monde reste-t-elle en grande partie la somme des influences individuelles des pays du groupement.
En somme, en parallèle de l’amplification de son poids, le groupe émergent conserve et renforce à travers cet élargissement ses deux caractéristiques fondamentales : la disparité des réalités et la divergence des agendas de ses membres.
L’étude de l’IRES apprécie les relations entre les Maroc et les BRICS+ au niveau bilatéral puis en les comparant dans un deuxième temps au niveau global par rapport aux relations du Royaume avec le groupe des G7, pour arriver à la conclusion suivante :
Les relations avec certains pays sont denses, diversifiées et prometteuses pour l’avenir, il n’en est pas de même avec d’autres, dont le nombre est réduit et avec lesquels nos relations sont limitées, voire, conflictuelles et chancelantes. C’est une situation qui détermine dans une large mesure la stratégie à adopter à l’égard des BRICS plus. L’approche bilatérale primera sur l’approche « groupe » dans son ensemble tant il est vrai que ce dernier est loin d’être un groupe homogène et que sa stratégie est en évolution. Pour ce qui est du choix entre les G7 et les BRICS plus, il penche tantôt en faveur du premier pôle, tantôt en faveur du second en fonction de l’horizon temporel pris en considération et des aspects relationnels considérés. Ainsi, si le G7 reste le partenaire commercial et financier le plus important du Maroc, le groupe BRICS+ prend du poids à grande vitesse.
Par ailleurs, les pays du G7 sont dotés d’une influence de premier plan sur l’ensemble des organisations du système international, avec notamment trois membres permanents au Conseil de Sécurité de l’ONU (Etats-Unis, France, Royaume-Uni) aux côtés de la Chine et de la Russie.
Par ailleurs, l’IRES constate que le BRICS+ n’a non seulement pas encore démontré sa capacité à délivrer les différentes promesses annoncées, mais celui-ci n’a même pas encore réussi à faire converger les intérêts de ses membres autour d’un agenda clair et précis.
Les discours et déclarations de ses leaders lors des différents sommets ne peuvent en aucun cas cacher les fossés existants entre les membres du groupe et les niveaux de dépendance élevés vis-à-vis des pays du G7 sur les plans économique, politique et sécuritaire. Une dépendance qui rend tout discours de rivalité avec le G7 peu crédible, précise l’IRES.
En parallèle, la perte de vitesse de l’Occident dans le monde dont les signes se multiplient sur plusieurs niveaux et la défiance grandissante des opinions publiques des pays du Sud vis-à-vis des Etats-Unis et de ses alliés européens et occidentaux ne suffisent point pour sous-estimer la puissance et l’influence imposantes des G7 dans de nombreux domaines et dans plusieurs régions du monde. Certes, le monopole de puissance occidental est plus que jamais disputé par de nouvelles puissances émergentes, mais cette influence demeure encore réelle, perceptible et agissante et se projette résolument dans plusieurs décennies à venir.
Maroc-BRICS+, quel avenir ?
Dans son analyse l’IRES, qui établit les différents scénarios futurs du BRICS+ ou trajectoires de développement, relève que le Royaume du Maroc se doit de se donner un cap stratégique pour gérer et développer ses relations politiques, économiques et stratégiques avec ses partenaires membres du groupe afin de défendre ses intérêts stratégiques. Ce cap doit permettre de répondre clairement à la question de la pertinence de l’adhésion du Royaume au groupe et de dresser en parallèle les contours d’une coopération Maroc – BRICS+ conforme à ses principes de politique étrangère et compatible avec les divers défis géopolitiques et géoéconomiques de l’époque.
Mais la base des données livrées par l’étude, il parait évident que :« L’adhésion du Maroc aux BRICS+ ne lui confère aucun avantage stratégique ou économique significatif à horizon 2035 ».
Pour appuyer ce choix, trois niveaux d’argumentaires peuvent être présentés.
Sur le plan politique : grâce à son engagement international et à son travail sérieux durant de longues décennies, le Maroc a réussi à cumuler des relations d’amitié et des alliances stratégiques avec de nombreux pays du G7 qui lui ont permis de construire des coopérations politiques, économiques, stratégiques et sécuritaires bénéfiques. Du fait de sa géographie et de sa culture-carrefour, le Maroc a su saisir les opportunités présentées pour développer et diversifier son économie et assoir sa position de puissance régionale d’équilibre. Ce rapprochement multidimensionnel du bloc occidental s’est fait sans nul besoin d’adhérer complètement ni à l’alliance militaire de l’OTAN ni à l’alliance politique de l’Union Européenne. Grâce à ses statuts avancés auprès de ces structures lui conférant des avantages économiques et stratégiques significatifs, le Maroc a gardé une distance raisonnable vis-à-vis du bloc occidental lui permettant de dialoguer et de nouer des partenariats librement avec des puissances émergentes. Adhérer aujourd’hui au groupe des BRICS+ et adopter son discours et son agenda hostiles à l’Occident reviendrait donc à rompre avec cette tradition d’équilibre en se sur-rapprochant du groupe émergent avec comme conséquence de marquer un éloignement stratégique du Royaume vis-à-vis de ses alliés historiques.
Sur le plan économique : le tissu économique marocain demeure densément lié aux économies européennes, notamment celles de l’Espagne et de la France. La réalité géographique, les investissements croisés, les échanges commerciaux et les très forts liens humains font du Maroc un partenaire économique solide du G7 et vice versa. En outre, l’engagement financier conséquent dans l’économie marocaine des institutions de Bretton Woods, avec qui le Maroc entretient d’excellentes relations, conjugué aux giga-accords d’investissements avec les puissances financières des BRICS+ comme celui avec les EAU ou avec la Chine à travers l’initiative « One Belt, One Road » réduisent considérablement l’attractivité des financements de la NBD, principal avantage économique d’une éventuelle adhésion du Royaume aux BRICS+.
Sur le plan stratégique : l’essentiel des armements marocains, notamment les armes et les engins les plus sophistiqués, proviennent aujourd’hui des pays du G7 et de leurs alliés, notamment des Etats-Unis, de la France et d’Israël.
Ces derniers sont eux-mêmes fournisseurs de plusieurs puissances des BRICS+ comme l’Inde, l’Arabie-Saoudite ou les EAU. Concernant la question stratégique du Sahara marocain, force est de constater que les pays du G7 et leurs alliés sont parmi les principaux soutiens du Maroc sur la scène internationale. En témoigne la position tranchante des Etats-Unis et les postures très constructives de l’Espagne et de la France. Bénéficiant déjà du soutien fort et constant de l’Arabie Saoudite et des EAU, une adhésion du Maroc aux BRICS+ n’aurait pas d’impact significatif sur la position de la Russie, allié historique de l’Algérie ni sur celles de l’Iran ou de l’Afrique du Sud et leurs agendas profondément hostiles au Maroc. Enfin, les intérêts russes et chinois en Afrique sont souvent divergents de la vision du Royaume pour le continent, voire non conformes aux principes de co-développement durable, équitable et inclusif que prône le Maroc dans son espace continental, poursuit l’IRES.
Néanmoins, si l’adhésion complète du Maroc au groupe des BRICS+ ne constitue pas le format optimal pour développer ses relations avec les puissances du Sud Global conformément à ses intérêts stratégiques, le Royaume devrait adopter une feuille de route claire et ambitieuse vis-à-vis du groupement pour faire valoir tous les avantages possibles d’une coopération multidimensionnelle mutuellement bénéfique.

