Merci à Toto ! À plusieurs égards !

Ce soir-là du 28 juin 2025, j’ai participé au record des trois cent cinquante mille spectateurs venus assister au concert d’El Grande Toto.
J’y étais. Pas pour le spectacle. Je suis plus fan de Dizzy Dros et de Draganov que de Toto. J’avais des raisons pratiques. Mon épouse et moi-même avions besoin de vérifier que nos enfants étaient en sécurité. Parce qu’ils étaient là, quelque part dans cette foule immense, chacun et chacune avec leurs groupes d’amis respectifs.
Nous étions là, aussi, par curiosité. Nous voulions voir de nos propres yeux ce phénomène annoncé. Le premier rappeur marocain à faire la scène de l’OLM Souissi allait pulvériser tous les records. Pari tenu. Trois cent cinquante mille spectateurs ! Il fallait voir ça ! Nous étions vraiment très heureux d’être là. Nous étions ravis, admiratifs, surpris, bluffés… fiers de notre pays, de sa dynamique, de sa vitalité…
C’était admirable de voir autant de jeunesse rassemblée autour d’un artiste marocain, un soir de pure fête, dans la joie, dans l’ordre et la sécurité. Une expression collective de la liberté. Une forme de liberté d’autant plus précieuse que difficile à négocier. Une expression supplémentaire du génie marocain qui compose, associe, dose et concilie sa modernité et sa tradition.
Une jeunesse qui s’exprime librement, avec ses codes, son vocabulaire, son apparence, son style. Une jeunesse qui exprime ses aspirations, ses priorités, sa conception du monde. Une jeunesse qui négocie sa manière d’être dans ce Maroc de 2025, dans ce pays qui se positionne géographiquement, historiquement, économiquement, politiquement, culturellement et spirituellement, d’une manière tellement particulière. Tellement complexe aussi.
Pour bien apprécier ce moment du samedi 28 juin 2025, il faut dézoomer à partir de cette scène de l’OLM Souissi. Il faut prendre de la hauteur et contextualiser par rapport à l’état du monde ce soir-là.
Le 28 juin 2025, à Téhéran, s’étaient tenues les funérailles de la soixantaine de hauts militaires et de scientifiques tués par les frappes israéliennes pendant la guerre des « douze jours » qui avaient précédé.
Ce même jour, l’armée israélienne avait tué 35 palestiniens dont neuf enfants, dans des tirs aériens.
Le contexte mondial est particulier ce 28 juin 2025. C’est la loi de la force qui se déploie plus que jamais, aussi bien militairement qu’économiquement. Cette semaine-là, le président américain n’a pas eu besoin de l’aval du conseil de sécurité pour frapper l’Iran. Depuis son investiture à la tête de la première puissance mondiale, quelques mois auparavant, il ne fait aucun égard non plus aux accords et aux règles de l’OMC, et il réorganise le commerce mondial à sa guise, par la force.
La suprématie occidentale est absolue depuis au moins trois siècles. La culture occidentale s’exporte partout dans le monde, véhiculant ses propres valeurs et reconfigurant les sociétés, les peuples et les individus selon le modèle occidental.
Benchakroune, El Fizazi, El Omari et autres chroniqueurs et influenceurs plus ou moins suivis et écoutés ont commenté, critiqué, alerté. Le spectacle a fait réagir. Tant mieux !
Merci à Toto et à ses fans de nous avoir forcés à nous interroger sur notre positionnement.
Invité chez Momo, Toto s’est adressé aux plus anciens en leur disant : « soyez plus tolérants ! ».
Je ne suis pas critique d’art, encore moins sociologue, et je n’ai aucune compétence pour analyser le phénomène Toto, ni pour porter un jugement pertinent et utile sur les débats qu’il a suscité.
Je réagis juste en tant que père, ancien, citoyen et spectateur. Je témoigne en tant que papa, parce que certains parmi les commentateurs précités m’ont interpellé par rapport à mon rôle d’éducateur. Ils m’ont reproché que mes enfants aient assisté au concert de Toto. Je ne me défends pas. Je n’en ressens pas le besoin. Je n’assume aucune culpabilité. Je ressens cependant le besoin de témoigner. Naïvement ? Certainement ! Sincèrement, j’espère !
Certains, beaucoup, ont déploré la diffusion du spectacle sur 2M. Je crois que cent cinquante mille spectateurs ont le droit plus que quiconque d’exiger, en leur qualité de contribuables et de citoyens, la diffusion du spectacle de l’artiste le plus populaire du moment sur leur télévision. Du point de vue de la démocratie populaire, ce spectacle est plus légitime sur les chaînes de télévision marocaines que tous les meetings de tous les partis politiques confondus, parce ce qu’ils sont incapables de rassembler des militants aussi nombreux que les fans de Toto.
Et ce n’est pas sur les épaules de Toto ni de ses fans que doit peser le poids de la préservation des valeurs et des codes éthiques ou culturels.
N’exigeons pas non plus des parents plus qu’ils ne peuvent donner en termes d’éducation. Ceux parmi les anciens qui sont choqués par le langage employé par Toto et par la teneur des paroles de ses chansons doivent faire l’effort de comprendre qu’il s’agit de codes artistiques et de références linguistiques mondialisées, exportées par la surpuissance culturelle de ceux qui sont surpuissants militairement et économiquement. Je témoigne qu’il est lâche de rejeter sur les jeunes la responsabilité de l’impuissance de Belkhyat à rassembler autant de spectateurs autour de son ancien répertoire, ni autour d’Al Mounfarija et de son répertoire de nouveau barbu.
Nous sommes tous en train de négocier, collectivement, notre positionnement dans le monde. Nous souhaitons promouvoir nos valeurs, notre art, notre culture. Mais c’est une tâche ardue, difficile, complexe… nous ne sommes pas les leaders du monde. Le lead est entre les mains d’autrui. Prenons en conscience pour bien négocier.
Prenons conscience surtout que nos jeunes comprennent mieux que nous les codes culturels, éthiques et moraux qui leurs sont imposés, avec lesquels ils doivent composer, et qu’ils sont de ce fait mieux outillés pour être les bons négociateurs.
Accompagnons nos enfants ! Chantons ensemble, du Belkhyat et du Toto, bafouillons sur les mots qu’on ne doit pas prononcer, et rions-en !
Lorsque j’ai envoyé sur WattsApp la vidéo d’Adnane Benchakroun à mon fils de 15 ans, il m’a répondu ceci : « Très beau discours. Profond et sensé ! L’espace de liberté dans lequel l’art est sensé s’épanouir se perd parfois. Il n’y a pas de tutelle sur le goût, et l’art n’a pas de sens s’il ne provoque pas, ne dérange pas, ne choque pas parfois. L’artiste n’est pas un prédicateur, et une société ne se construit pas sur la censure, mais sur la confiance dans la capacité des gens à discerner, à débattre, et à accepter la différence. La réaction du monsieur (même si elle est alarmiste) montre que l’art fait réfléchir, car il le pousse à s’interroger, à réagir, à débattre sur ce qu’on montre aux enfants ».
Par Mohammed Mesmoudi,
Un papa conscient et un citoyen engagé
