Coupe du Monde, hydrogène, rails… : le Maroc fait-il une indigestion du capital ?

Ecrit par Soubha Es-Siari I
Le Maroc vit une accélération sans précédent. Coupe du Monde 2030, hydrogène vert, grands chantiers ferroviaires, dessalement… A chaque Loi de Finances, le budget d’investissement grimpe. Pourtant, une question cruciale taraude les économistes : le risque de demain est-il encore le manque d’investissements, ou la saturation de nos capacités d’absorption ?
Pour comprendre ce défi, un indicateur macroéconomique est à scruter : l’ICOR (coefficient marginal de capital). Cet outil mesure l’efficacité de l’investissement en calculant la quantité de capital nécessaire pour générer une unité de croissance supplémentaire. Plus l’ICOR est élevé, moins l’investissement est efficace. Au Maroc, ce coefficient révèle que le véritable goulet d’étranglement n’est plus l’argent, mais la capacité structurelle à absorber ces chantiers.
L’énigme marocaine : beaucoup de capital, trop peu de croissance
Le Maroc affiche un taux d’investissement parmi les plus élevés au monde, oscillant autour de 30 % à 32 % du PIB. Pourtant, la croissance économique moyenne s’est essoufflée sous la barre des 3 % ces dernières années.
Le verdict de l’ICOR est sans appel : le rendement de l’investissement public marocain est trop faible. Il faut injecter de plus en plus de capital pour obtenir le même niveau de richesse que d’autres pays.
D’après les économistes, une telle inefficience s’explique par une concentration massive du capital dans des infrastructures lourdes à long terme de rentabilité (autoroutes, ports, TGV). Si ces réalisations sont indispensables, elles s’apprêtent aujourd’hui à entrer en collision avec une multiplication simultanée de méga-projets privés et publics. C’est ici que le risque de saturation des capacités d’absorption devient une réalité physique et administrative.
Si le Maroc tente de mener de front tous ses chantiers sans réformer ses structures, l’ICOR va s’essouffler et se traduire par un gaspillage de ressources. Quatre barrières bloquent la productivité du capital :
- De prime abord, les ressources humaines. Sans une mise à niveau immédiate de la formation et une rétention des talents face à la fuite des cerveaux, les projets accuseront des retards majeurs. Un chantier à l’arrêt, c’est du capital immobilisé qui détruit l’ICOR.
- L’industrie lourde et l’accueil des grands événements nécessitent de l’eau. En situation de stress hydrique chronique, le Maroc doit surinvestir dans le dessalement de l’eau de mer.
- La lenteur administrative : Le rythme de l’administration reste le principal frein à l’agilité du capital privé. Les délais d’autorisation et la bureaucratie locale transforment les investissements en capital dormant, dégradant l’efficacité économique nationale.
Le diagnostic est clair : multiplier les investissements sans optimiser l’ICOR conduira inévitablement à des embouteillages sectoriels, des pénuries de main-d’œuvre et des retards de livraison critiques, notamment à l’approche de l’échéance de 2030.
Pour réussir ce virage historique, le royaume doit basculer d’une politique de volume à une politique de qualité et d’efficience. Cela implique de rationaliser les dépenses publiques via la nouvelle Charte de l’Investissement, de dynamiser le rôle du secteur privé pour remplacer l’État comme principal investisseur, et de faire de la formation professionnelle le cœur de la stratégie industrielle. C’est à ce prix que le Maroc fera baisser son ICOR, transformant le tsunami d’investissements en une croissance durable, inclusive et créatrice d’emplois.
La nouvelle Charte de l’Investissement et le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement (FM6I) ont été justement conçus pour remédier à l’ineffience historique du capital au Maroc, caractérisée par un ICOR anormalement élevé (voisin de 9,4 sur la période 2000-2019, contre une moyenne mondiale de 5,7).
Pour faire baisser l’ICOR (c’est-à-dire générer plus de croissance avec chaque dirham dépensé), ces deux leviers attaquent le problème sous deux angles complémentaires : le renversement du ratio public/privé et l’optimisation de la rentabilité des projets.
La Charte de l’Investissement (Loi-cadre 03-22) agit comme un filtre pour s’assurer que le capital ne se perd pas dans des investissements improductifs. Historiquement, l’investissement au Maroc est porté aux deux tiers par l’État. La Charte vise à inverser cette tendance pour que l’investissement privé représente les 2/3 du total. Le capital privé, par nature plus exigeant sur la rentabilité à court et moyen terme, fait mécaniquement baisser l’ICOR national.
Le Fonds Mohammed VI (FM6I) n’est pas un fonds de dépense, mais un fonds de co-investissement stratégique. Il améliore l’ICOR à travers l’ingénierie financière.
Doté initialement de 15 Mds de DH par l’État, le fonds s’associe à des sociétés de gestion nationales et internationales pour lever des fonds thématiques (PME, infrastructures durables, innovation). Pour 1 dirham public injecté, le FM6I cherche à attirer 2 à 3 dirhams privés. Cette multiplication réduit l’effort financier de l’État tout en maximisant l’impact sur le PIB, ce qui fait plonger l’ICOR vers le bas.
S’ailleurs, selon les projections de l’écosystème macroéconomique marocain (notamment le Haut-Commissariat au Plan), pour stabiliser une croissance robuste et pérenne à l’horizon 2030, le Maroc doit faire passer son ICOR de plus de 7 ou 8 à une moyenne cible de 4.
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