Le Maroc des territoires : quand Errachidia juge Rabat

Le budget est voté, l’exécution reste à conquérir
Ce 24 juillet 2026, Le Groupe Le Matin et la Région de Draa Tafilalet ont organisé à Errachidia le 9e Morocco Today Forum, sous le thème « VISION D’UN ROI : Le Maroc des territoires, pour une émergence intégrée et inclusive ». Le choix de cette ville n’est pas anodin : porte du grand Sud-Est, longtemps perçue comme périphérique, elle devient pour l’occasion le centre symbolique d’une réflexion nationale sur la justice spatiale et l’émergence des territoires.
Ce choix géographique porte en lui un message fort : celui d’une volonté de faire dialoguer les grandes ambitions nationales avec les réalités vécues loin des grands centres urbains. Errachidia rappelle ainsi que la régionalisation avancée ne se mesure pas seulement dans les cercles décisionnels de la capitale, mais dans la capacité du pays à irriguer, concrètement, chacun de ses territoires.

Le discours du Trône de 2025 avait nommé sans détour le mal qui nous ronge : un « Maroc à deux vitesses ». Un an plus tard, l’appareil central peine encore à sortir de ses silos pour rejoindre le terrain où se joue, très concrètement, la justice spatiale que la Vision Royale appelle de ses vœux. On ne rattrape pas un demi-siècle de centralisme par un simple changement d’organigramme ; il faut un changement de posture, et celui-ci ne se décrète pas dans une circulaire.
Le 9 avril 2026, le Conseil des Ministres a pourtant annoncé un geste financier d’une ampleur inédite : 210 milliards de dirhams sur huit ans pour les Programmes de développement territorial intégré (PDTI). Sur le papier, c’est une rupture de méthode : l’État renonce à son rôle d’acteur omnipotent pour endosser celui d’architecte-facilitateur.
On peut affirmer sans détour : l’argent est là, la Vision est là. Mais ces 210 milliards resteront une simple ligne comptable si nous n’attaquons pas de front l’ingénierie de l’exécution. Le risque n’est pas seulement budgétaire ; il est politique. Une promesse non tenue dans les territoires périphériques nourrit un sentiment d’abandon que ni les discours ni les chiffres macroéconomiques ne pourront jamais compenser.
Des caisses pleines, des chantiers muets
Nous vivons un paradoxe institutionnel intenable. En 2025, l’État a réussi la prouesse administrative de transférer 100% des budgets prévus vers les Régions. Les caisses locales débordent. Mais sur le terrain, l’exécution physique des projets plafonne alors que des fonds dormaient en trésorerie inemployée et que des douars attendaient toujours leur raccordement aux services essentiels, des écoles non achevées, des pistes rurales impraticables durant les intempéries, des projets d’irrigation suspendus faute de maîtrise d’ouvrage locale suffisamment aguerrie. Le décalage entre la vitesse de la décision budgétaire et la lenteur de la mise en œuvre physique constitue le principal risque systémique de notre régionalisation avancée. On peut voter des milliards en un Conseil des Ministres ; on ne construit pas un dispensaire en un trimestre si l’ingénierie locale n’est pas au rendez-vous.
Le citoyen d’Errachidia, de Zagora ou de Safi a cessé depuis longtemps de mesurer l’action publique à l’aune des milliards annoncés dans la presse. Il la juge à la distance qui le sépare du dispensaire le plus proche, à la fiabilité de son accès à l’eau, à la capacité de sa commune à survivre à la prochaine crue. La question n’est plus « combien l’État va-t-il dépenser ? » Elle est : « comment le territoire transforme-t-il ce budget en dignité humaine mesurable ? ».
Un logiciel sans processeur
Le manuel PDTI élaboré par la Direction Générale des Collectivités Territoriales est, sur le plan méthodologique, une réussite. C’est un logiciel de planification de dernière génération, conçu pour harmoniser le SRAT et le PDR. Mais c’est précisément là que se niche le drame silencieux de notre décentralisation : nos territoires disposent d’un excellent logiciel, mais leur processeur est en panne.
Ce processeur, ce ne sont pas des serveurs. Ce sont des femmes et des hommes. C’est la maîtrise d’ouvrage locale, l’ingénierie financière, la capacité à structurer des partenariats public-privé complexes et à capter la finance climat internationale. On ne pilote pas un « territoire entrepreneur » avec une mentalité de guichet administratif. Transformer nos Agences Régionales d’Exécution des Projets en Sociétés Anonymes est, sur le papier, une initiative pertinente. Mais elle restera une coquille juridique vide si nous n’y injectons pas des managers de projets capables de dialoguer d’égal à égal avec les investisseurs privés et les bailleurs internationaux.
Cette montée en compétence ne s’improvise pas. Elle exige un plan national de formation accélérée des cadres territoriaux, une politique de rémunération suffisamment attractive pour retenir les meilleurs profils en région plutôt qu’à Rabat, et surtout une délégation réelle du pouvoir de décision, sans laquelle aucune Société Anonyme régionale ne pourra jamais fonctionner comme une véritable entité entrepreneuriale. Trop souvent, la réforme statutaire n’a pas été suivie d’un transfert effectif d’autonomie décisionnelle, ce qui vide de sa substance l’ambition initiale.
L’ingénierie de l’impact doit désormais supplanter la consultocratie des catalogues de projets standardisés. Le développement ne se décrète pas par injection de milliards depuis la capitale ; il se gagne par la capacité d’une ingénierie locale à rendre chaque dirham immédiatement utile au citoyen.
La géographie ne signe jamais de compromis
Le Maroc affronte une urgence absolue : le stress hydrique et la vulnérabilité climatique. Les récentes tragédies urbaines nous l’ont rappelé de la manière la plus brutale possible : la géographie physique ne négocie jamais avec la lenteur bureaucratique. Le PDTI doit imposer un « ratio de résilience » obligatoire à chaque infrastructure. Chaque route, chaque pont, chaque réseau d’assainissement construit sans intégrer la mémoire hydrologique du territoire est une bombe à retardement budgétaire. Nous avons trop souvent reconstruit à l’identique ce que les crues avaient détruit, sans jamais interroger le tracé initial ni la conception technique. Cette répétition de l’erreur coûte, année après année, davantage que l’investissement initial dans une résilience bien pensée.
L’attractivité d’une région comme Drâa-Tafilalet ne se décrétera jamais par de simples abattements fiscaux. Elle se construira par la bancabilité. L’investisseur privé cherche la certitude juridique, la sécurité foncière, un « time-to-market » réduit. C’est pourquoi qu’il est crucial de créer un « fast-track foncier » régional. Que sa vocation soit oasienne, industrielle ou touristique, chaque province doit pouvoir offrir au secteur privé un cadre sécurisé, auditable et opérationnel en un temps record, et non en années d’incertitude administrative.
Le digital comme bouclier de vérité
Le digital et l’intelligence artificielle ne sont plus des gadgets réservés aux métropoles occidentales. Dans le Maroc des territoires, le digital doit devenir le bouclier absolu de la redevabilité, l’arme la plus efficace contre l’opacité et l’inertie.
L’IA doit s’imposer comme l’outil du pilotage prédictif de la convergence territoriale. Imaginons un tableau de bord où le Wali ou le Gouverneur suit, en temps réel, l’avancement physique d’un PDTI et son impact social, tout en anticipant les chocs climatiques grâce à des modèles hydrologiques prédictifs. Mieux encore : que le citoyen puisse lui-même suivre, depuis son smartphone, ce que devient chaque dirham investi en son nom. Cette redevabilité digitale est la clé de voûte de la confiance publique. Elle permet d’optimiser l’investissement, d’anticiper la saturation des réseaux et de protéger des infrastructures déjà fragiles. Elle est, littéralement, le cockpit de la convergence.
Un tel dispositif ne relève plus de la science-fiction administrative. Plusieurs pays émergents ont déjà expérimenté des plateformes similaires de pilotage territorial en temps réel, avec des résultats probants sur la réduction des délais d’exécution et l’amélioration de la satisfaction citoyenne. Le Maroc dispose des compétences numériques nécessaires ; il lui manque encore la volonté institutionnelle d’imposer cette transparence à l’ensemble de la chaîne d’exécution, y compris aux échelons où l’opacité a longtemps servi de zone de confort administratif.
L’heure du courage d’exécuter
Le Maroc se trouve à la croisée des chemins. La nouvelle génération de PDTI à laquelle le Souverain a appelé de ses vœux, est une opportunité générationnelle, un capital d’amorçage pour notre souveraineté régionale. Mais la convergence territoriale n’est pas une émotion politique déclamée dans les forums. C’est une ingénierie de précision, qui se mesure en chantiers livrés, en dispensaires ouverts et en crues anticipées.
Faisons de cette 9e édition du Morocco Today Forum le point de départ d’une convergence irréversible. Le Maroc des territoires ne se construira pas par un ruissellement passif et bureaucratique du centre vers la périphérie. Il s’imposera par l’émergence outillée, audacieuse et techniquement infaillible de ses provinces. Nous avons l’argent. Nous avons la Vision. Ce qui nous manque encore, c’est le courage de l’exécution et l’exigence de l’ingénierie d’impact.
Il est temps de bâtir ce processeur territorial qui nous fait défaut. Il est temps que l’État passe enfin le relais aux territoires entrepreneurs — non par un discours, mais par des actes vérifiables, mesurables, et visibles depuis chaque douar. À l’instar d’autres capitales des régions périphériques, Errachidia, aujourd’hui, ne demande pas de nouvelles promesses. Elle demande des livrables. Et c’est cette exigence-là, simple et non négociable, qui doit désormais guider chaque décision publique concernant nos territoires.
Écrit par Mohammed Benahmed,
Expert international en stratégies de développement durable et financement,
&
lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005


