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Chronique

L’eau qui s’évapore : la fuite invisible du Maroc de la chaleur

Maroc eau

Le Maroc perd chaque année des centaines de millions de mètres cubes d’eau sans qu’aucune goutte n’ait été consommée, gaspillée ou détournée. Ce volume s’évapore, tout simplement, sous l’effet d’un soleil que nous célébrons par ailleurs comme notre principale ressource énergétique. Voilà le paradoxe marocain de l’été 2026 : l’astre qui doit sauver notre mix électrique est aussi celui qui vide silencieusement nos réservoirs.

Maroc eau

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Un impôt climatique que personne ne budgétise

Dans les débats publics sur l’eau au Maroc, on parle beaucoup de sécheresse, de pluviométrie déficitaire, de nappes en baisse. On parle beaucoup moins de ce qui se passe une fois que l’eau a été captée et stockée. Or c’est précisément là que se joue une partie du problème : un barrage n’est pas un coffre-fort étanche, c’est une surface ouverte, exposée, qui perd en continu sous l’effet de la chaleur et du vent.

Le Royaume conjugue aujourd’hui tous les ingrédients d’une équation défavorable : des ressources renouvelables internes déjà comptées au compte-gouttes, une pression par habitant critique selon l’AQUASTAT de la FAO et les indicateurs de la Banque mondiale, et des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes qui accélèrent la disparition de l’eau stockée avant même sa distribution.

Le résultat est un système hydraulique qui travaille contre lui-même : plus on retient l’eau longtemps pour anticiper la pénurie, plus on l’expose à l’évaporation qui aggrave cette même pénurie. Dans ce contexte, chaque mètre cube économisé compte autant que chaque mètre cube mobilisé.

Le phénomène n’est pas anecdotique. Des études anciennes évoquaient déjà des pertes combinées, évaporation et envasement confondus, de l’ordre de plusieurs milliards de mètres cubes par an à l’échelle nationale. Que ce chiffre ait varié depuis n’enlève rien à l’essentiel : nous perdons une ressource stratégique par un mécanisme que nous n’avons collectivement pris au sérieux que très récemment, alors que la science climatique nous alerte depuis des années sur l’intensification de ce cycle.

Le soleil, coupable et complice à la fois

L’ironie est presque cruelle : la même ressource solaire qui assèche nos barrages pourrait devenir l’instrument de leur préservation. C’est tout le pari du photovoltaïque flottant, une technologie qui consiste à recouvrir partiellement la surface d’un réservoir de panneaux solaires ancrés, produisant de l’électricité tout en réduisant l’exposition de l’eau à l’évaporation directe.

Le Maroc a franchi une étape symbolique avec le projet pilote du barrage Oued Rmel, à Tanger Med : plus de 400 plateformes flottantes, ancrées jusqu’à 44 mètres de profondeur, doivent progressivement recouvrir une partie du plan d’eau. Sur ce site, l’évaporation grimpe d’environ 3 000 m³ par jour en temps normal à près de 7 000 m³ par jour en été, et les porteurs du projet visent une réduction de ce phénomène de l’ordre de 30%. À terme, plus de 22 000 unités photovoltaïques doivent produire environ 13 mégawatts pour alimenter le complexe portuaire, dans une logique d’autoconsommation industrielle qui simplifie considérablement le montage financier du projet.

Ce chantier n’est pas isolé. Deux autres sites sont déjà à l’étude, à Lalla Takerkoust près de Marrakech et à Oued El Makhazine dans le nord, l’un des plus grands barrages du pays. Le Maroc rejoint ainsi un mouvement mondial déjà engagé en Chine, en Inde, en Égypte et en Iran, où cette double promesse eau-énergie séduit des gouvernements confrontés aux mêmes tensions hydriques et énergétiques.

Une technologie prometteuse, pas une baguette magique

Il serait pourtant naïf de présenter le solaire flottant comme une solution miracle. Les meilleures études internationales le confirment : l’efficacité de la réduction d’évaporation dépend fortement du taux de couverture, de la profondeur du plan d’eau, de l’exposition au vent et du type d’installation, avec des résultats qui varient de quelques points à plus de soixante-dix pour cent selon les configurations les plus favorables. Autrement dit, il n’existe pas de recette universelle : chaque barrage a sa propre physionomie et exige un diagnostic sur mesure avant toute installation.

Certains climatologues marocains rappellent d’ailleurs une évidence trop souvent oubliée dans l’enthousiasme technologique : on ne peut pas recouvrir intégralement un réservoir dont la géométrie évolue avec le niveau d’eau, sous peine d’endommager les infrastructures flottantes elles-mêmes. Ce plafond technique impose une approche sélective, ciblant les sites où le rapport bénéfice hydrique/coût énergétique est le plus favorable, plutôt qu’une généralisation précipitée à l’ensemble du parc de barrages.

À cela s’ajoute un coût qui n’a rien de négligeable : une centrale flottante coûte de 20 à 30% plus cher qu’une centrale terrestre équivalente, en raison des structures d’ancrage renforcées, de la résistance aux variations de niveau et de l’entretien contre la corrosion et le développement d’algues. Ce surcoût s’explique aussi par un vice de méthode plus profond : le bénéfice hydrique du flottant n’est aujourd’hui valorisé dans aucun contrat, aucun prix, aucun mécanisme de financement. On paie le solaire comme de l’électricité ; on ne paie jamais l’eau économisée.

L’angle mort du financement

C’est précisément là que se situe le vrai verrou stratégique. Le Maroc dispose pourtant d’une ingénierie financière solide en matière d’énergies renouvelables : montages mixtes associant prêts concessionnels et financements commerciaux, comme dans le récent programme Noor Atlas structuré avec Masen et Bank of Africa, ou encore la première émission obligataire verte marocaine lancée dès 2016 pour financer des infrastructures solaires.

Ce savoir-faire pourrait parfaitement s’appliquer au solaire flottant sur barrages. Le problème n’est donc pas un déficit de compétences financières, mais une absence de doctrine : aucun mécanisme actuel n’indexe le financement ou la rémunération d’un projet flottant sur les volumes d’eau effectivement préservés. Tant que cette variable restera hors radar économique, les investisseurs continueront de juger ces projets uniquement à l’aune de leur rentabilité électrique, pénalisant structurellement une technologie dont l’intérêt principal est ailleurs.

Une piste mérite d’être explorée sérieusement : des contrats de performance eau-énergie, où une fraction du financement serait liée aux économies hydriques mesurées, à l’image des mécanismes de paiement pour services environnementaux déjà expérimentés dans d’autres secteurs. Les guichets climatiques internationaux, à commencer par le Fonds Vert pour le Climat dont le Maroc a déjà bénéficié pour plusieurs projets d’adaptation, offrent un terrain naturel pour ce type d’innovation contractuelle.

Des bénéfices qui dépassent la seule goutte d’eau

Réduire à la seule dimension hydrique l’intérêt du photovoltaïque flottant serait sous-estimer son potentiel. Le refroidissement naturel des panneaux par la proximité de l’eau améliore leur rendement électrique de 7 à 15% par rapport à une installation terrestre équivalente, un gain non négligeable dans un contexte où la performance énergétique conditionne la compétitivité de tout projet solaire.

L’exposition réduite à la poussière, un fléau constant pour les installations terrestres en zone semi-aride, allège la maintenance et améliore la captation lumineuse sur la durée. En limitant la pénétration lumineuse dans l’eau, ces installations freinent également la prolifération d’algues qui dégrade habituellement la qualité de la ressource stockée, un avantage indirect mais réel pour les usages potables et agricoles.

Enfin, cette technologie ne consomme aucun foncier supplémentaire, à l’heure où les terrains disponibles pour les grands projets solaires deviennent une ressource de plus en plus disputée entre agriculture, urbanisation et transition énergétique. Ces bénéfices systémiques justifient à eux seuls un investissement stratégique, indépendamment même du gain hydrique.

Ce que la prudence scientifique nous impose

Il serait pourtant malhonnête de balayer les zones d’ombre qui subsistent. Des chercheurs internationaux s’interrogent légitimement sur les effets à long terme de ces installations sur la photosynthèse du phytoplancton, sur les équilibres biogéochimiques des plans d’eau et sur les trajectoires des espèces migratrices. Des opérateurs comme EDF ont d’ailleurs engagé depuis plusieurs années des programmes de modélisation environnementale dédiés, preuve que la communauté scientifique elle-même considère ce sujet comme non stabilisé.

Le Maroc ne peut se permettre d’ignorer cette prudence méthodologique. Chaque nouveau projet devrait s’accompagner d’une étude d’impact rigoureuse, d’un suivi indépendant des paramètres écologiques et d’une évaluation transparente des résultats hydriques réellement obtenus, plutôt que des estimations théoriques annoncées en amont des chantiers.

L’urgence d’une doctrine nationale pour notre souveraineté hydrique

Le Maroc a franchi une étape symbolique avec ses premiers projets pilotes. Mais un pilote reste un pilote : il ne dessine pas encore une politique publique. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la technologie, ni même le financement, mais une cartographie stratégique nationale identifiant les barrages où le rapport coût-bénéfice hydro-énergétique est le plus favorable, assortie d’un cadre contractuel qui valorise enfin économiquement l’eau économisée.

Le gouvernement dispose de tous les leviers pour transformer un empilement de projets pionniers en véritable politique de résilience hydrique : gouvernance intégrée par bassin déjà recommandée par le Conseil économique, social et environnemental, mobilisation des guichets climatiques internationaux, et surtout une volonté d’articuler enfin la stratégie de l’eau et la stratégie énergétique, trop longtemps pensées en silos séparés.

Le Maroc ne pourra jamais faire pleuvoir davantage par décret. Mais il peut, dès aujourd’hui, cesser de perdre par négligence ce qu’il a eu tant de mal à stocker. Dans un pays où l’eau conditionne la stabilité agricole, économique et sociale, chaque mètre cube préservé par une politique intelligente vaut davantage que dix mètres cubes mobilisés dans l’urgence d’une crise. Le vrai choix n’est donc plus technique : il est politique, et il ne souffre plus l’attente.

Ecrit par Mohammed BENAHMED, Expert international en stratégies de développement

territorial durable et financement. Lauréat du Prix de l’Économiste pour la recherche

en économie, gestion et droit (1re édition 2005).

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