Le citoyen-évaluateur : vers une nouvelle relation au politique au Maroc ?

« Qu’avez-vous fait de mon vote ? »
La question pourrait paraître presque banale. Elle ne l’est pas. Pendant une campagne électorale, le citoyen est traditionnellement placé devant l’avenir : les partis lui parlent de ce qu’ils feront, les candidats de ce qu’ils changeront, les programmes de ce qui devrait advenir. La politique électorale possède ainsi une grammaire particulière : elle conjugue volontiers les verbes au futur.
Mais une démocratie ne peut vivre uniquement de futurs successifs. Arrive nécessairement un moment où celui auquel on demande à nouveau sa confiance peut retourner la question : avant de me dire ce que vous ferez de mon prochain vote, qu’avez-vous fait du précédent ?
Cette interrogation conduit à regarder autrement les transformations possibles du comportement électoral au Maroc. Non pas pour annoncer la disparition d’un électeur ancien et l’apparition miraculeuse d’un électeur nouveau : les sociétés politiques ne se transforment pas ainsi. Les appartenances sociales, le territoire, la famille, les réseaux de proximité, l’identification partisane lorsqu’elle existe, la personnalité du candidat, les notabilités locales, les mécanismes de mobilisation et les règles électorales continuent de peser sur les comportements.
Mais à côté de ces déterminants — et parfois à travers eux — pourrait prendre davantage de place une autre manière de se situer face au politique : évaluer.
C’est cette hypothèse que je propose de désigner par la figure du citoyen-évaluateur. Il ne s’agit ni d’un nouvel électeur idéal ni d’un citoyen devenu subitement expert en politiques publiques. Il s’agit plus simplement d’un citoyen dont le rapport au politique incorpore davantage le jugement porté sur les résultats qu’il perçoit de l’action publique, sur leur rapport avec ses attentes et sur la responsabilité qu’il attribue à ceux qui gouvernent.
La nuance est importante : le citoyen-évaluateur n’efface pas le citoyen d’appartenance. Il peut être les deux à la fois.
L’électeur marocain n’est pas né en 2026
Il faut ici se garder d’un travers assez fréquent lorsqu’on analyse les transformations politiques : considérer tout changement comme l’entrée dans une forme supérieure de modernité. L’histoire de la sociologie électorale devrait pourtant nous rendre plus prudents.
André Siegfried avait très tôt montré que le vote avait une géographie. Les chercheurs de Columbia ont ensuite souligné le poids du milieu social et des réseaux d’appartenance. L’école de Michigan a insisté sur l’identification partisane. Anthony Downs a introduit dans l’analyse électorale la comparaison des choix et des utilités. V. O. Key, puis Morris Fiorina, ont développé une autre intuition particulièrement féconde : l’électeur peut regarder en arrière et juger ceux qui ont gouverné. Le vote devient alors, au moins en partie, rétrospectif.[1][2]
Mais importer mécaniquement cette construction au Maroc n’aurait guère de sens. Paul Pascon nous a appris à regarder la société marocaine à partir de ses propres structures, de ses territoires, de ses transformations et de ses formes particulières de médiation. Rémy Leveau, notamment dans Le Fellah marocain, défenseur du trône, a montré tout ce que la compréhension du politique marocain devait aux configurations locales, aux élites, aux notabilités et aux mécanismes institutionnels qui organisent leur relation avec le pouvoir.[3][4]
Cette profondeur historique et sociologique ne s’est évidemment pas évaporée. L’électeur marocain ne se réveille pas un matin de 2026 débarrassé de son territoire, de ses appartenances, de ses fidélités, de ses relations sociales ou de la personnalité du candidat qu’il connaît parfois directement.
La véritable question est ailleurs : que se passe-t-il lorsque, à tous ces déterminants, vient s’ajouter plus fortement le bilan ? C’est précisément là que le citoyen-évaluateur devient intéressant.
Une société qui compare davantage
Le Maroc auquel s’appliquaient les premières grandes analyses de sociologie politique n’est évidemment plus celui d’aujourd’hui. L’urbanisation a profondément transformé les modes de vie ; l’éducation, malgré ses difficultés, a élargi l’accès à l’information ; les mobilités géographiques et sociales ont modifié les univers de comparaison. Les Marocains voyagent davantage, communiquent davantage, voient davantage ce qui se passe ailleurs, tandis que les réseaux sociaux — pour le meilleur comme pour le pire — ont encore démultiplié cette exposition.
Un habitant d’une ville ne compare plus nécessairement son environnement à ce qu’il était dix ans auparavant. Il peut le comparer à une autre ville marocaine, à une autre région, parfois à ce qu’il observe à l’étranger. Et l’action publique elle-même est devenue plus visible.
Routes, transports, écoles, universités, hôpitaux, protection sociale, emploi, logement, eau, espaces publics, administration numérique, infrastructures : l’État et les collectivités territoriales rencontrent le citoyen dans une multitude d’expériences quotidiennes. Or chacune de ces expériences peut devenir une expérience politique.
Pas nécessairement au sens partisan du terme. Un citoyen qui attend plusieurs heures dans un service public ne pense pas forcément à la prochaine élection ; une famille confrontée au coût de la vie ne transforme pas automatiquement son budget mensuel en bulletin de vote ; un jeune diplômé qui cherche un emploi ne construit pas nécessairement une théorie de l’action gouvernementale. Mais toutes ces expériences produisent des perceptions, et les perceptions finissent parfois par produire des jugements.
C’est ici qu’il faut distinguer une notion essentielle : la performance réelle ou mesurée n’est pas exactement la performance perçue. Un gouvernement peut présenter des statistiques objectivement favorables sans parvenir à convaincre les citoyens que leur situation s’est améliorée ; à l’inverse, une progression relativement limitée peut être positivement ressentie lorsqu’elle répond à une attente fortement exprimée.
Pourquoi ? Parce que le citoyen ne vit pas dans un tableau Excel. Il compare ce qu’il observe à quelque chose : une promesse, une situation antérieure, une attente personnelle, le sort d’un autre groupe social, les performances d’un autre territoire ou, tout simplement, à ce qu’il considère comme normal dans un pays qui évolue.
C’est l’un des phénomènes les plus intéressants des sociétés en transformation : l’amélioration objective d’une situation ne produit pas nécessairement une augmentation de la satisfaction, car pendant que les performances progressent, les attentes progressent elles aussi — et elles peuvent progresser plus vite.
La promesse change alors de nature
Cette évolution, si elle se confirme, modifie profondément le statut de la promesse électorale. Une promesse n’est plus seulement un instrument de conquête du pouvoir ; elle devient potentiellement le référentiel à partir duquel le pouvoir sera ensuite évalué.
Voilà qui devrait inciter à une certaine prudence pendant les campagnes électorales. Plus une formation politique promet, plus elle fournit au citoyen les critères de son jugement futur. La promesse électorale possède ainsi une étrange propriété : lorsqu’elle est prononcée, elle regarde vers l’avenir ; cinq ans plus tard, elle appartient au passé. Elle devient une pièce du bilan.
On comprend alors pourquoi le citoyen-évaluateur ne doit pas être réduit à un consommateur politique comparant mécaniquement des offres électorales. Son jugement se construit dans le temps : il met en relation ce qui a été annoncé, ce qu’il estime avoir été réalisé et ce qu’il pensait légitimement pouvoir attendre. C’est beaucoup plus complexe qu’un simple « satisfait » ou « mécontent », et c’est aussi beaucoup plus exigeant pour les partis.
Mais qui doit rendre des comptes ?
Nous touchons ici à une question qui intéresse autant le droit public que la science politique. Pour sanctionner ou récompenser un responsable, encore faut-il savoir qui est responsable de quoi.
Cela paraît évident. Cela ne l’est pas toujours.
L’organisation contemporaine de l’action publique est complexe. L’État intervient, le gouvernement et les ministères interviennent ; les régions, les préfectures, les provinces et les communes exercent leurs propres compétences ; des établissements publics participent à la mise en œuvre des politiques. Certaines politiques sont nationales, d’autres territorialisées ; certaines compétences sont propres, d’autres partagées ou transférées.
Le juriste peut reconstruire cette architecture. Mais est-ce cette architecture que le citoyen perçoit ? Pas nécessairement.
Il existe donc deux cartes de la responsabilité. La première est juridico-institutionnelle : elle résulte de la Constitution, des lois organiques, des textes législatifs et réglementaires et de la répartition formelle des compétences. La seconde est politique et subjective : elle correspond à celui que le citoyen considère comme responsable. Les deux cartes peuvent coïncider ; elles peuvent aussi diverger.
Et cette divergence n’est pas sans conséquences démocratiques. Un citoyen peut sanctionner un acteur pour une situation sur laquelle celui-ci ne disposait que d’une capacité limitée d’action ; à l’inverse, un responsable réellement compétent peut échapper au jugement électoral parce que son rôle est mal identifié. Du point de vue du droit, l’erreur d’imputation peut être manifeste ; du point de vue électoral, elle n’en produit pas moins des effets réels.
C’est pourquoi la lisibilité de la responsabilité publique devient une condition de la reddition démocratique des comptes. Les recherches comparatives sur le vote économique ont précisément montré combien les effets de la performance dépendent des conditions institutionnelles dans lesquelles les citoyens peuvent attribuer une responsabilité. Les critiques de la « rétrospection aveugle » rappellent, de leur côté, qu’un comportement rétrospectif n’est pas, à lui seul, la preuve d’une accountability réussie.[5][6]
Plus la responsabilité est diluée, plus l’évaluation devient difficile. Et lorsqu’à la complexité institutionnelle s’ajoutent des discours politiques dans lesquels chacun revendique les réussites et attribue les échecs aux autres, le citoyen-évaluateur doit résoudre une équation particulièrement délicate : non seulement déterminer s’il est satisfait, mais encore décider à qui attribuer ce dont il est satisfait ou mécontent.
Être mécontent ne signifie pas sanctionner
Admettons pourtant que cette première difficulté soit surmontée. Notre citoyen estime qu’une politique a échoué. Il identifie celui qu’il tient pour responsable. Va-t-il voter contre lui ?
Pas nécessairement.
C’est ici que les interprétations électorales deviennent souvent trop rapides. Après une élection, nous aimons les explications simples : un parti recule, il a été sanctionné ; un autre progresse, son programme a convaincu ; la participation augmente, les citoyens ont retrouvé confiance ; elle baisse, ils rejettent le système. La réalité est rarement aussi docile.
Un citoyen insatisfait peut reconduire la majorité sortante s’il estime que ses concurrents feraient moins bien. Il peut préférer un candidat local appartenant au parti qu’il critique nationalement, voter pour une autre formation pour des raisons étrangères au bilan ou encore s’abstenir.
D’où cette proposition : Entre l’insatisfaction et la sanction se trouve l’alternative.
Elle est fondamentale, car la reddition électorale des comptes suppose non seulement un jugement sur ceux qui gouvernent, mais également une appréciation de ceux qui prétendent les remplacer. On ne choisit jamais dans le vide. L’évaluation de la majorité sortante est inséparable, au moins en partie, de l’évaluation de l’opposition. L’intuition de Downs sur l’espace des alternatives retrouve ici toute sa portée.[7]
Peut-on sanctionner lorsqu’on ne distingue plus clairement l’alternative ?
La question mérite d’être posée dans le cas marocain. Une démocratie électorale suppose naturellement une pluralité de formations, mais le nombre de partis ne suffit pas à produire une offre politique lisible. Encore faut-il que le citoyen puisse identifier des différences de programmes, de priorités, de projets, de candidats et de méthodes de gouvernement.
Que se passe-t-il lorsque ces différences apparaissent faibles ou difficiles à percevoir ? Que devient le vote d’évaluation lorsque celui que l’on voudrait sanctionner et celui qui pourrait le remplacer paraissent proposer des réponses voisines ? Et que se passe-t-il lorsque des candidats changent de formation politique ?
La mobilité partisane — souvent désignée au Maroc par le terme de « transhumance » — est généralement abordée sous l’angle moral ou partisan. Elle mérite également d’être interrogée du point de vue de l’électeur. Si un même candidat peut porter successivement plusieurs étiquettes, qu’évalue exactement le citoyen : l’homme, le parti, son bilan local, son appartenance présente ou son parcours ?
Il ne faut pas en déduire mécaniquement que cette mobilité produit l’abstention ou la défiance. Ce serait scientifiquement excessif. Mais elle peut contribuer à brouiller la lisibilité de l’alternative. Les travaux consacrés aux scènes concrètes de l’élection marocaine ont précisément montré combien les comportements doivent être rapportés aux logiques de mobilisation, aux ressources des acteurs, aux pratiques de campagne et aux configurations territoriales et institutionnelles.[8]
Or, si l’alternative devient illisible, le mécanisme même de la sanction se complique. Le citoyen peut alors être parfaitement capable d’évaluer et néanmoins incapable de traduire son jugement en choix électoral satisfaisant. Voilà un paradoxe qui mérite attention : on peut devenir plus exigeant à l’égard du politique tout en devenant plus hésitant devant l’offre politique.
Et si l’évaluation conduisait à l’abstention ?
C’est peut-être ici qu’il faut rompre avec une autre idée reçue. Le citoyen-évaluateur n’est pas nécessairement celui qui vote ; il peut parfaitement observer, comparer, juger, attribuer des responsabilités… et décider de ne choisir personne.
Cela ne signifie pas que toute abstention constitue un comportement évaluatif. Les causes de l’abstention sont multiples et il serait scientifiquement hasardeux de leur attribuer une signification unique. Le scrutin de 2007, par exemple, a rappelé que les règles de compétition et les incitations produites par le système électoral peuvent affecter les stratégies de mobilisation et, indirectement, la participation.[9]
L’hypothèse ne peut cependant être exclue. Elle oblige surtout à distinguer plusieurs phénomènes souvent confondus dans le débat public : ne pas être inscrit, être inscrit et s’abstenir, voter blanc ou nul, changer de parti, reconduire son choix. Ces comportements ne disent pas la même chose.
Les données marocaines le montrent de manière particulièrement intéressante. En 2021, le Haut-Commissariat au Plan estimait à environ 25,226 millions la population en âge de voter, tandis que 17,509 millions de citoyens figuraient sur les listes électorales arrêtées au 31 juillet, soit un taux d’inscription de 69,4 %. Autrement dit, avant même la question de l’abstention, près de trois électeurs potentiels sur dix se situaient hors du corps électoral inscrit.[10]
Et les écarts sont révélateurs : l’inscription était beaucoup plus faible chez les jeunes que parmi les catégories plus âgées, tandis que des différences importantes apparaissaient également entre milieux urbain et rural. Avant donc de demander « pour qui vote le Marocain ? », peut-être faut-il parfois poser une question antérieure : qui entre effectivement dans l’espace électoral ?[11]
2021 : sanction, recomposition… ou plusieurs phénomènes à la fois ?
Les élections législatives de 2021 constituent à cet égard un cas particulièrement stimulant. Le Parti de la justice et du développement, qui disposait de 125 sièges après les élections de 2016, n’en obtient plus que 13 en 2021. Le contraste est spectaculaire.
Il serait tentant d’y voir la démonstration parfaite du citoyen-évaluateur : après deux mandats à la tête du gouvernement, les électeurs auraient jugé le bilan et sanctionné le parti.
Peut-être.
Mais « peut-être » est ici un mot scientifique important. Le résultat ne suffit pas à établir le mécanisme qui l’a produit. Il faut distinguer la perte de suffrages de leur traduction en sièges, tenir compte des transformations du mode de scrutin, des logiques de mobilisation, des candidatures, des dynamiques locales, de la participation et des transferts éventuels de voix. Le cas de 2021 oblige notamment à séparer la contraction du soutien électoral du PJD de l’effet du quotient électoral sur la conversion des suffrages en sièges.
Surtout, il faudrait pouvoir reconstruire le raisonnement des électeurs eux-mêmes. Ont-ils changé de vote parce qu’ils jugeaient négativement le bilan ? Pour une question particulière ? Parce qu’ils attribuaient au parti la responsabilité de certaines décisions ? Parce qu’une autre offre leur paraissait plus crédible ? Ou pour plusieurs de ces raisons simultanément ?
Nous ne pouvons pas transformer un résultat collectif en motivation individuelle par simple déduction. La prudence méthodologique peut être résumée ainsi : le résultat électoral ouvre l’hypothèse ; il ne la démontre pas.
2026 ne prouvera rien tout seul
À l’approche des prochaines échéances électorales, la tentation sera forte d’annoncer à l’avance leur signification : élection de la sanction, retour des appartenances, recomposition partisane, mobilisation des jeunes, abstention protestataire, vote économique ? Il faudra résister à cette facilité.
2026 peut en revanche devenir un formidable terrain d’observation. Les citoyens compareront-ils davantage les promesses formulées en 2021 avec ce qu’ils estiment avoir été réalisé ? Quels sujets entreront dans leur bilan : le pouvoir d’achat, l’emploi, la santé, l’éducation, la protection sociale, le logement, les transports, la gestion territoriale, l’eau ? À qui attribueront-ils la responsabilité des réussites et des insuffisances qu’ils perçoivent ? Et, surtout, l’offre politique leur donnera-t-elle le sentiment qu’une alternative existe ?
Ces questions sont empiriques. Elles nécessitent des enquêtes, des entretiens, des données territorialisées, l’analyse des trajectoires électorales et probablement des études menées avant et après le scrutin. Car le citoyen-évaluateur doit rester une hypothèse susceptible d’être vérifiée — ou infirmée. Autrement, nous aurions inventé non pas un concept scientifique, mais un personnage auquel nous demanderions ensuite aux électeurs réels de ressembler.
Une transformation plus profonde que le vote ?
Reste finalement une dernière interrogation. Et si le citoyen-évaluateur nous disait quelque chose qui dépasse l’élection elle-même ?
La démocratie ne consiste pas seulement à permettre périodiquement au citoyen de choisir ses représentants. Elle organise également une relation de responsabilité. Gouverner, c’est décider ; mais, dans une démocratie, gouverner signifie également accepter qu’un jour quelqu’un demande compte de ce qui a été décidé.
C’est en cela que l’évaluation électorale rejoint une notion centrale du droit et de la science politique : l’accountability, la reddition des comptes. Le vote peut alors posséder une double temporalité : il regarde vers l’avenir lorsqu’il désigne ceux auxquels sera confié le pouvoir, mais il regarde également vers le passé lorsqu’il juge ceux qui l’ont exercé.[12]
C’est peut-être dans cette articulation que réside l’évolution la plus intéressante à observer au Maroc. Non pas le remplacement d’un électeur par un autre, non pas la disparition des appartenances, non pas l’avènement imaginaire d’un citoyen parfaitement informé, rationnel et calculateur, mais l’introduction progressive d’une exigence supplémentaire dans la relation politique : rendre compte.
Pour les partis politiques, cette évolution éventuelle serait considérable. Elle signifierait que gagner une élection ne consiste plus seulement à convaincre aujourd’hui : cela signifie aussi préparer le jugement de demain. Une promesse formulée pendant une campagne pourrait devenir cinq ans plus tard une question posée au candidat ; une politique annoncée, un résultat à expliquer ; une responsabilité exercée, une responsabilité à assumer.
Et le citoyen lui-même pourrait progressivement modifier la question qu’il adresse à ceux qui sollicitent son suffrage. Non plus seulement : « Que me promettez-vous ? » Mais aussi : « Qu’avez-vous fait de mon vote ? »
Entre ces deux questions, il n’y a pas qu’une différence de temps — la promesse pour demain, le bilan d’hier. Il y a peut-être une autre manière d’envisager la relation politique : la confiance accordée n’est plus seulement une espérance, elle devient aussi une responsabilité dont il faudra rendre compte.
Si cette seconde question prend davantage de poids dans le comportement électoral marocain, l’essentiel ne se lira donc pas seulement dans le nombre de sièges gagnés ou perdus, ni même dans l’alternance d’un parti à un autre. Il faudra regarder plus loin.
Car derrière le bulletin déposé dans l’urne pourrait alors se dessiner une exigence beaucoup plus simple — et peut-être beaucoup plus redoutable pour ceux qui gouvernent : avoir promis hier ne dispense plus de répondre aujourd’hui.
Le citoyen-évaluateur ne serait alors pas seulement une nouvelle manière de voter. Il pourrait être le signe d’une transformation plus profonde : celle d’un citoyen qui, après avoir confié son vote, entend désormais en demander compte.
Écrit par Ali Lahrichi
Professeur de Droit et Sciences politiques – Doyen ISPJS – Mundiapolis
[1]V. O. Key Jr., The Responsible Electorate: Rationality in Presidential Voting, 1936–1960, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1966 ; Morris P. Fiorina, Retrospective Voting in American National Elections, New Haven, Yale University Press, 1981.
[2]Anthony Downs, An Economic Theory of Democracy, New York, Harper & Row, 1957.
[3]Rémy Leveau, Le fellah marocain défenseur du trône, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976.
[4]Paul Pascon, Le Haouz de Marrakech. Histoire sociale et structures agraires, 2 vol., Rabat, 1977 ; « Le concept de société composite », Actes du Colloque international du CENECA, Paris, 1971, p. 56–58 ; « La formation de la société marocaine », Bulletin économique et social du Maroc, nos 120–121, 1971, p. 1–25.
[5]Christopher H. Achen et Larry M. Bartels, Democracy for Realists: Why Elections Do Not Produce Responsive Government, Princeton, Princeton University Press, 2016.
[6]Raymond M. Duch et Randy Stevenson, The Economic Vote: How Political and Economic Institutions Condition Election Results, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
[7]Anthony Downs, An Economic Theory of Democracy, op. cit.
[8]Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci (dir.), Scènes et coulisses de l’élection au Maroc : les législatives 2002, Paris, Karthala / Aix-en-Provence, IREMAM, 2005 ; Mounia Bennani-Chraïbi, « L’espace partisan marocain : un microcosme polarisé ? », Revue française de science politique, vol. 63, no 6, 2013, p. 1163–1192.
[9]Andrew Barwig, « The 2007 Moroccan Parliamentary Elections: An Electoral System Perspective », The Journal of North African Studies, vol. 14, no 2, 2009, p. 289–307, DOI : 10.1080/13629380802563650.
[10]Haut-Commissariat au Plan, « Quelques caractéristiques des primo-votants aux élections de 2021 », 7 septembre 2021. Le nombre et la part des non-inscrits sont calculés à partir des données du HCP.
[11]Ibid. Le HCP fait apparaître de forts écarts d’inscription selon l’âge, le sexe et le milieu de résidence.
[12]Sur les fondements du vote rétrospectif et de la responsabilité électorale, voir V. O. Key Jr., The Responsible Electorate, op. cit. ; Morris P. Fiorina, Retrospective Voting in American National Elections, op. cit. ; Raymond M. Duch et Randy Stevenson, The Economic Vote, op. cit.
