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La croissance inclusive à l’épreuve de la pauvreté au Maroc

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Le 29 juillet 2026, à l’occasion du vingt-septième anniversaire de la Fête du Trône, le discours royal a placé la stabilité politique et institutionnelle au cœur de la trajectoire économique du pays. Automobile, aéronautique, énergies renouvelables, tourisme : le Maroc affiche une croissance soutenue et une industrialisation qui progresse secteur après secteur. Ces performances, pourtant, ne prennent tout leur sens que si elles se traduisent, très concrètement, par une amélioration des conditions de vie de la population.

Cette étude s’interroge sur la capacité de la vision royale du développement à transformer l’essor économique du Royaume en progrès social partagé — sur le lien, en somme, entre croissance, emploi, protection sociale, financement des petites et moyennes entreprises et réduction des inégalités territoriales. La pauvreté multidimensionnelle a reculé, passant de 11,9 % en 2014 à 6,8 % en 2024, mais des disparités importantes subsistent, en particulier dans le monde rural. Et la pauvreté ne se résume pas à un manque de revenu : elle se lit aussi dans les difficultés d’accès à l’éducation, aux soins, au logement, aux infrastructures les plus élémentaires.

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La vision royale, soutient cet article, contient les fondements d’un modèle de croissance inclusive — à condition toutefois que sa mise en œuvre soit à la hauteur de son ambition. Passer d’une logique d’assistance à une véritable autonomie économique suppose des emplois décents, des services publics accessibles, un financement adapté aux petites entreprises et une gouvernance territoriale responsable. La stabilité sociale, au bout du compte, ne tient durablement que lorsque la richesse créée devient une source de dignité, de confiance et d’égalité des chances.

Introduction générale

Le développement économique ne se mesure pas seulement à la richesse qu’un pays produit. Il se reconnaît surtout à la manière dont cette richesse change la vie quotidienne des gens. Une croissance élevée peut très bien traduire la vitalité d’une économie sans garantir pour autant un emploi stable aux jeunes, un revenu suffisant aux familles, ou un accès égal aux soins et à l’éducation. Toute réflexion sur le développement gagne donc à partir d’une question simple, presque triviale : que devient la croissance, vue depuis la situation de ceux qui vivent encore dans la pauvreté ou la vulnérabilité ?

Cette question se pose avec une acuité particulière dans le contexte marocain. Depuis plusieurs années, le Royaume connaît une transformation économique bien visible. L’automobile, l’aéronautique, l’agroalimentaire, les énergies renouvelables, le tourisme : chacun de ces secteurs a peu à peu renforcé sa contribution à la production nationale. De grandes infrastructures ont mieux connecté le Maroc aux marchés internationaux, et les politiques industrielles ont favorisé son insertion dans plusieurs chaînes mondiales de valeur.

C’est dans une vision stratégique de long terme que le discours adressé à la Nation par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le 29 juillet 2026, inscrit ces réalisations. La stabilité politique et institutionnelle y apparaît comme une pièce essentielle de l’équation du développement : dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, le retour du protectionnisme et la fragilité des chaînes d’approvisionnement, elle facilite l’investissement, assure la continuité des politiques publiques et prépare les transformations à venir (Royaume du Maroc, 2026).

Les chiffres présentés dans le discours confirment cette dynamique. Le taux de croissance a atteint environ 4,9 % en 2025 et devrait se maintenir à un niveau comparable en 2026 (Fonds monétaire international, 2025). Le Maroc produit désormais près d’un million de véhicules par an ; l’automobile et l’aéronautique représentent, à elles seules, plus de 40 % des exportations nationales. Côté tourisme, le seuil des vingt millions de visiteurs a été franchi en 2025 — un record historique.

Un Maroc économiquement plus diversifié, donc. Mais ces indicateurs ne suffisent pas à établir que la croissance est devenue pleinement inclusive : des usines performantes et des investissements importants ne font pas disparaître, à eux seuls, les inégalités. Encore faut-il que la croissance élargisse les possibilités réelles de se former, de travailler, de se soigner et de participer à la création de richesse (Sen, 1999 ; Ali and Son, 2007 ; Kakwani and Pernia, 2000).

Il faut d’ailleurs se garder d’une lecture trop optimiste des mêmes chiffres. Le taux de chômage national s’établissait encore à 13 % en 2025, avec des pointes de 37,2 % chez les 15-24 ans et de 20,5 % chez les femmes (HCP, 2025b) ; la dette du Trésor, elle, atteignait environ 67 % du PIB la même année, et près de 79 % en intégrant la dette garantie (Ministère de l’Économie et des Finances, 2026). Une partie de la croissance récente repose ainsi sur une dépense publique elle-même financée par l’endettement, ce qui interroge sa soutenabilité au même titre que son caractère inclusif.

Il faut aussi regarder la pauvreté dans sa dimension non monétaire. La méthode multidimensionnelle tient compte, simultanément, du cumul des privations liées à l’éducation, à la santé et aux conditions de vie (Alkire and Foster, 2011). Au Maroc, le taux national est passé de 11,9 % en 2014 à 6,8 % en 2024 — un progrès réel, mais qui masque des écarts considérables : 13,1 % dans le monde rural, contre 3 % seulement dans les villes, signe d’une géographie des privations restée profondément inégale (HCP, 2025a).

Ce recul de dix ans, cependant, ne peut pas être attribué au discours de 2026 lui-même : il précède de plusieurs années le texte que cet article analyse, et résulte pour une large part de programmes antérieurs, au premier rang desquels l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), lancée dès 2005. Son évaluation par enquête panel montre des effets réels sur le revenu et la consommation entre 2008 et 2011, mais des effets qui se dissipent largement entre 2011 et 2013 (Benkassmi, Abdelkhalek and Ejjanoui, 2017) — un rappel utile que l’amélioration mesurée sur la décennie 2014-2024 ne valide pas, par avance, l’efficacité des orientations annoncées pour la suite.

D’où la question qui structure cette étude : à quelles conditions la vision royale du développement peut-elle transformer l’essor économique du Maroc en un progrès social partagé, capable de réduire durablement la pauvreté et la dépendance à l’assistance ?

Notre hypothèse est que le discours royal de 2026 réunit déjà les composantes d’une croissance inclusive — stabilité institutionnelle, diversification industrielle, souveraineté économique, financement productif, protection sociale, développement territorial intégré — et qu’il prolonge, en cela, les axes tracés par le Nouveau Modèle de développement, qui appelait à une croissance plus riche en emplois et davantage porteuse d’inclusion (Commission spéciale sur le modèle de développement, 2021). Mais leur simple coexistence ne garantit rien : la réduction de la pauvreté dépendra de la manière dont ces leviers s’articulent entre eux, de la qualité de leur mise en œuvre, et de leur capacité réelle à atteindre les populations les plus vulnérables. Cette hypothèse serait invalidée si, dans les années suivant le discours, la pauvreté rurale stagnait malgré la croissance affichée, si l’emploi formel ne progressait pas plus vite que l’emploi informel, ou si les écarts territoriaux mesurés par le HCP continuaient de se creuser plutôt que de se résorber.

Sur le plan méthodologique, nous adoptons une démarche qualitative, analytique et critique, qui combine une analyse thématique du discours royal, les données du Haut-Commissariat au Plan, et une lecture croisée de la littérature marocaine et internationale. Cette triangulation permet de confronter l’orientation institutionnelle affichée par le discours aux résultats statistiques disponibles et aux mécanismes économiques et sociaux que décrit la recherche. Il s’agit, plus précisément, d’une analyse documentaire : elle ne mobilise ni entretiens ni étude de cas de terrain, et se limite, par choix, aux sources écrites disponibles. Ces sources ne sont pas de même nature : les travaux académiques évalués par les pairs, les rapports institutionnels et les prises de position d’experts recueillies dans la presse économique sont ainsi mobilisés à des degrés de robustesse différents, explicitement signalés lorsque cela importe à l’argument.

Cette entrée par le discours royal distingue d’emblée l’étude des travaux antérieurs sur la croissance inclusive au Maroc. La littérature économétrique a surtout cherché à établir, statistiquement, le sens de causalité entre croissance et indicateurs sociaux sur longue période (Kchirid, Adouka and Bouguelli, 2016) ; les analyses institutionnelles, elles, se sont plutôt concentrées sur le capital immatériel — qualité des institutions, de l’éducation, de la confiance interpersonnelle — comme condition de la convergence économique (Banque mondiale, 2017). Cet article ne reproduit aucune de ces deux démarches. Il ne modélise pas économétriquement la relation croissance-pauvreté, et ne prend pas non plus le capital immatériel comme objet en soi : il prend le discours royal de 2026 comme matériau premier, et le confronte directement aux données de pauvreté multidimensionnelle les plus récentes, pour évaluer si l’architecture institutionnelle qu’il propose est, par construction, capable de traduire la croissance en recul durable de la pauvreté. C’est cette focalisation — sur un texte, à un moment précis — plutôt que sur une série longue ou un cadre conceptuel général, qui constitue l’apport propre de l’article.

L’analyse s’ouvre donc sur les fondements institutionnels et productifs de la croissance marocaine, avant d’examiner les conditions de sa transformation en autonomie sociale, puis la justice territoriale et la gouvernance nécessaires à sa mise en œuvre.

Première partie — Les fondements économiques et institutionnels de la croissance inclusive

Section 1 — La stabilité institutionnelle au service du développement

A. La stabilité comme capital stratégique

La stabilité ne se résume pas à l’absence de tensions. Elle tient à la continuité de l’État, à la prévisibilité des politiques publiques, à la sécurité juridique, à la capacité de faire face aux crises. Dans un contexte international instable, c’est elle qui permet de programmer des investissements à long terme et de mener des réformes dont les effets dépassent, souvent largement, la durée d’un mandat.

Encore faut-il ne pas confondre cette continuité avec l’immobilisme. Le discours royal associe précisément l’action publique à l’initiative, au suivi rigoureux, à l’autocritique constructive — autant dire que la stabilité qu’il appelle de ses vœux suppose des institutions capables de reconnaître leurs insuffisances, de corriger leurs méthodes, d’adapter leurs interventions.

B. La confiance institutionnelle et l’attractivité économique

L’investissement, au fond, dépend surtout de la confiance dans la durée. Au-delà de la qualité des infrastructures, une entreprise regarde la clarté des règles, l’efficacité administrative, la possibilité de faire valoir ses droits. Encore faut-il que les progrès du climat des affaires profitent aux PME et aux entrepreneurs locaux, et pas seulement aux grands groupes internationaux (Banque mondiale, 2025).

C. De la stabilité politique à la stabilité sociale

Il y a là une relation à double sens : la stabilité facilite la croissance, mais la qualité de cette croissance consolide à son tour la stabilité. Une économie qui crée des emplois et améliore les conditions de vie renforce la confiance dans les institutions ; à l’inverse, quand la richesse progresse sans changer grand-chose au quotidien des ménages, le décalage entre les indicateurs et l’expérience vécue nourrit l’incompréhension. On peut y voir une forme de contrat social implicite : la population accepte les efforts et les délais qu’exige toute transformation économique, tant qu’elle perçoit une trajectoire crédible d’amélioration de sa propre situation. Ce contrat se fragilise moins par l’absence de progrès que par l’incertitude sur son rythme et sa destination. D’où l’idée que la lisibilité des politiques publiques — la capacité à expliquer où mènent les réformes, et à quelle échéance leurs effets se feront sentir — fait elle-même partie de la stabilité, au même titre que les grands indicateurs macroéconomiques.

Section 2 — La diversification productive de l’économie marocaine

A. La croissance et la transformation industrielle

La progression de 4,9 % enregistrée en 2025 ouvre une possibilité réelle d’amélioration économique : elle augmente les recettes publiques, elle soutient l’investissement. Sa qualité, en revanche, dépend des secteurs qui la portent, de son contenu en emplois, de la façon dont la valeur ajoutée se diffuse dans l’économie. Une économie peut très bien croître grâce à quelques activités productives sans pour autant absorber suffisamment de main-d’œuvre.

L’automobile symbolise à elle seule la transformation industrielle du Royaume : avec une capacité proche d’un million de véhicules, le Maroc s’est imposé comme un pôle africain majeur. L’aéronautique, les batteries électriques, les énergies renouvelables viennent renforcer cette diversification. Reste que l’emploi manufacturier n’a pas toujours progressé au même rythme que la production — ce qui invite à resserrer les liens entre groupes exportateurs, PME marocaines et formation professionnelle (Ait Ali and Bourhriba, 2023, pp. 105–120).

B. L’intégration aux chaînes internationales de valeur

L’accueil d’entreprises internationales favorise l’emploi, l’acquisition de compétences, les exportations. Mais son effet reste incomplet tant que les composants, les technologies et les services les plus stratégiques continuent d’être importés. Une croissance véritablement inclusive suppose un écosystème national — fournisseurs, centres de recherche, PME capables d’accéder aux marchés internationaux (OCDE, 2024).

C. Les nouvelles souverainetés économiques

Les crises récentes ont rappelé les risques d’une dépendance excessive aux importations. La souveraineté économique ne signifie pourtant pas l’isolement, mais la capacité à préserver l’essentiel tout en restant ouvert aux échanges. Développer les industries alimentaires, pharmaceutiques, énergétiques et numériques pourrait ainsi réduire l’exposition du Maroc aux ruptures d’approvisionnement, tout en créant de nouvelles compétences.

Section 3 — Le financement et l’emploi comme conditions de l’inclusion

A. Le financement de l’économie réelle et des PME

La transformation économique et sociale exige des ressources que le budget public et les capitaux étrangers, à eux seuls, ne peuvent fournir. L’épargne nationale, les banques, les financements non bancaires doivent s’engager davantage dans l’économie productive. L’accès des PME au crédit, lui, reste limité par les garanties exigées, le coût du financement, l’insuffisance de l’accompagnement.

B. La création d’emplois décents

L’emploi reste le principal chemin entre croissance et recul de la pauvreté — à condition qu’il s’agisse d’un emploi de qualité. Une activité informelle, instable ou faiblement rémunérée peut, en effet, maintenir un travailleur dans la vulnérabilité malgré une croissance soutenue. Or l’informalité pèse encore lourd, le chômage touchait 37,2 % des 15-24 ans et 20,5 % des femmes en 2025 (HCP, 2025b), et leur participation au marché du travail reste, elle aussi, faible : autant de freins à la portée sociale de la croissance (OCDE, 2024).

C. La territorialisation de l’investissement

Les investissements industriels restent concentrés autour de quelques pôles — une logique économique compréhensible, mais qui devient problématique dès lors que des régions entières restent à l’écart de la dynamique productive. La justice territoriale ne consiste pas à implanter partout les mêmes industries ; elle consiste à valoriser les ressources propres à chaque territoire, et à y construire des emplois durables.

Les progrès industriels et financiers dessinent une économie plus diversifiée, sans pour autant suffire à établir l’existence d’une croissance inclusive. Il est temps, à ce stade, de quitter le terrain des performances macroéconomiques pour regarder la situation concrète des populations.

Deuxième partie — La transformation de la croissance en réduction durable de la pauvreté

Section 1 — La pauvreté au-delà de l’insuffisance des revenus

A. Les limites de l’approche monétaire

Deux ménages aux revenus comparables ne vivent pas forcément dans les mêmes conditions : l’un a accès à une école, à des soins, à des transports ; l’autre en reste éloigné. C’est pourquoi la pauvreté se comprend mieux comme une privation de capacités réelles que comme un simple manque de revenu (Sen, 1999).

L’expérience d’autres pays à forte croissance rappelle que ce lien entre progression macroéconomique et recul de la pauvreté n’a rien de mécanique. Au Rwanda, une croissance soutenue sur près de deux décennies ne s’est traduite par un recul significatif de la pauvreté que dans les périodes où les inégalités reculaient elles-mêmes ; lorsque la croissance s’accompagnait d’une hausse des inégalités, son effet sur la pauvreté restait faible, voire statistiquement non significatif (McKay and Verpoorten, 2016). Le cas marocain n’est pas voué à suivre cette trajectoire, mais il en partage le risque structurel : rien, dans une croissance de 4,9 %, ne garantit par construction qu’elle profite davantage aux ménages pauvres qu’aux ménages déjà aisés.

B. La pauvreté multidimensionnelle au Maroc

La méthode multidimensionnelle vient compléter l’approche monétaire, en observant à la fois l’éducation, la santé et les conditions de vie. La baisse enregistrée entre 2014 et 2024 est encourageante, mais les écarts ruraux et régionaux, eux, restent élevés (HCP, 2024). La moyenne nationale raconte un progrès réel — quitte à en atténuer la profondeur, quand on regarde certaines privations locales de plus près (Alkire and Foster, 2011 ; HCP, 2025a).

C. L’éducation et la reproduction des inégalités

En 2024, les carences éducatives représentaient 47,5 % de la pauvreté multidimensionnelle marocaine — la part la plus lourde, de loin. L’école reste donc l’instrument par excellence pour rompre la transmission intergénérationnelle de la pauvreté. Mais l’accès formel ne suffit pas : c’est la qualité des apprentissages, la continuité scolaire, la relation entre formation et emploi qui font, in fine, la différence.

Section 2 — De l’assistance à une protection sociale émancipatrice

A. La portée et les limites de la charité

La solidarité volontaire répond, humainement, à l’urgence. Elle dépend cependant de la disponibilité du donateur et ne garantit aucune continuité ; elle soulage souvent les conséquences de la pauvreté sans en traiter les causes. Les besoins essentiels, eux, relèvent d’autre chose : de garanties institutionnelles stables.

B. La protection sociale comme garantie institutionnelle

La généralisation de la protection sociale marque le passage d’un système fragmenté vers une couverture plus large. Mais son efficacité ne se mesure pas au seul nombre d’inscrits : une couverture juridique ne devient réelle que lorsque les soins sont disponibles, les prestations accessibles, le financement assuré dans la durée (Ait Mansour and Benmouro, 2023).

Les transferts sociaux, à eux seuls, ne réduisent pas uniformément toutes les privations. Une allocation peut très bien soutenir la consommation d’un ménage sans résoudre pour autant son éloignement d’un centre de santé, ou la faiblesse de l’offre scolaire alentour. La protection sociale gagne donc à s’articuler aux services publics, à la formation, à l’emploi (Abdelkhalek and Boccanfuso, 2021, pp. 33–38).

C. Le ciblage et le risque d’exclusion

Le ciblage doit atteindre les ménages vulnérables, sans exclure ceux dont les revenus sont irréguliers ou mal saisis par les données disponibles. Les décisions prises doivent rester compréhensibles, révisables, et ouvrir un recours accessible. Quant à la numérisation, si elle facilite la gestion, elle ne doit surtout pas éloigner les personnes peu alphabétisées ou faiblement connectées.

Section 3 — L’autonomie économique comme finalité de l’inclusion

A. L’emploi décent comme voie de sortie de la pauvreté

Un emploi décent protège contre les risques et ouvre une perspective de progression. C’est à cette aune — nombre et qualité des emplois créés, formation des salariés, intégration des fournisseurs locaux — que l’investissement public et les incitations accordées aux entreprises devraient être évalués.

B. L’accès au financement et l’initiative économique

Créer une petite activité constitue parfois une voie d’autonomie plus réaliste que l’emploi salarié. Les personnes modestes disposent pourtant de peu de garanties, d’où l’importance d’un financement diversifié, accompagné d’une expertise couvrant la conception du projet, la gestion, la commercialisation — sans quoi l’initiative risque de se transformer en endettement.

C. Les coopératives et l’économie sociale

Les coopératives peuvent mutualiser les équipements, regrouper la production, renforcer la position des petits producteurs. Elles contribuent à l’emploi et à l’autonomie des femmes, lorsque celles-ci accèdent à la formation, au financement, aux marchés. Mais leur création administrative ne garantit en rien leur viabilité (El Harrak and Smouni, 2022) : la différence se joue le plus souvent après l’enregistrement. Une coopérative existe juridiquement dès sa constitution ; elle ne devient économiquement autonome que lorsqu’elle tient un débouché commercial stable, au-delà des marchés de proximité ou des commandes ponctuelles liées à un programme public. L’accompagnement doit donc se prolonger bien après la phase de lancement — souvent la mieux financée — faute de quoi la sortie du dispositif d’appui expose la structure aux mêmes fragilités que l’activité individuelle qu’elle était censée dépasser.

Protection sociale, emploi, financement : ces trois leviers sont essentiels, mais leur efficacité dépend, en dernier ressort, du territoire où ils s’exercent. Car la pauvreté se concentre précisément là où l’enclavement, la faiblesse des services publics et le manque d’activités productives se renforcent les uns les autres.

Troisième partie — La justice territoriale et la gouvernance de la croissance inclusive

Section 1 — Les inégalités territoriales face à la dynamique nationale

A. Une pauvreté fortement territorialisée

Les inégalités territoriales traduisent des différences structurelles — dans l’accès aux infrastructures, au capital humain, aux services publics, aux activités créatrices de valeur. Ce n’est pas un simple retard que la croissance résorberait d’elle-même, avec le temps (Ouhejjou et al., 2019 ; Errahmani and Bensbahou, 2024).

Le niveau d’observation change sensiblement la perception des écarts. Une moyenne régionale flatteuse peut très bien dissimuler des provinces ou des communes confrontées à de fortes privations : réduire l’échelle d’analyse fait apparaître une géographie sociale nettement plus contrastée (Ibourk and Raoui, 2021).

Ce constat rejoint les réserves exprimées par plusieurs économistes marocains sur l’état d’avancement réel de la régionalisation avancée. Pour Hassan Edman, professeur d’économie à Agadir, les écarts persistent entre le politique, le stratégique, le financier et l’opérationnel : l’architecture institutionnelle existe, mais elle ne produit pas encore toute sa performance (Edman, 2025). Mohammed Jadri va plus loin et alerte sur un risque d’aggravation : sans stratégie intégrée combinant infrastructures, formation, incitations et gouvernance locale, les inégalités territoriales pourraient se creuser davantage et menacer la cohésion sociale (Jadri, 2025). Le discours royal appelle à une transformation territoriale dont la littérature spécialisée montre qu’elle reste, à ce jour, largement inachevée — un point sur lequel cet article prend ses distances avec l’optimisme du texte qu’il analyse.

B. La concentration de l’investissement

Les territoires déjà équipés attirent plus facilement les activités nouvelles — ce qui tend à reproduire les écarts initiaux. Le rapprochement partiel des niveaux de valeur ajoutée et de productivité ne s’est pas accompagné d’une convergence comparable sur le front de l’emploi. Infrastructures et éducation devraient donc être pensées ensemble, articulées au développement des entreprises et à la diffusion des connaissances (Sahibi and Hamzaoui, 2017).

C. Les disparités au sein des espaces urbains

La modernisation des métropoles peut très bien coexister avec une précarité périphérique — coût du logement, longueur des déplacements, emploi informel. La justice territoriale ne se joue donc pas seulement entre les régions : elle se joue aussi à l’intérieur même des villes.

Section 2 — La territorialisation des politiques publiques

A. La région comme espace de conception

La régionalisation avancée vise à rapprocher la décision des réalités locales. Une région ne peut rester un simple cadre d’exécution pour des politiques conçues ailleurs, au niveau central ; encore faut-il qu’elle dispose des compétences et des ressources nécessaires pour valoriser ses propres potentialités et coordonner ses acteurs.

B. La péréquation entre solidarité et dépendance

La péréquation atténue les écarts de ressources entre collectivités. Elle risque, en revanche, d’entretenir la dépendance si elle se contente de compenser durablement des insuffisances financières sans jamais contribuer à construire une base productive locale. La solidarité gagnerait donc à renforcer les capacités économiques et fiscales des territoires eux-mêmes (Benkada and Belouchi, 2022).

C. L’intégration des politiques publiques

Une politique territoriale intégrée relie éducation, santé, transport, financement, emploi et protection sociale. Puisque les privations se cumulent sur le terrain, les réponses doivent, elles aussi, se combiner : une route n’a de sens plein que si elle rapproche l’école, le centre de santé, le marché et l’activité productive.

Section 3 — Une gouvernance fondée sur la participation et l’évaluation

A. La participation citoyenne

Les habitants connaissent, mieux que quiconque, les difficultés concrètes de leur territoire. Leur participation améliore l’adaptation des programmes et renforce leur légitimité — à condition d’intervenir dès l’identification des besoins et le choix des priorités, jusqu’à l’évaluation, et pas seulement sous la forme d’une information délivrée après coup. Une participation purement consultative, organisée en fin de processus pour valider des choix déjà arrêtés, donne l’apparence de la concertation sans en produire les effets : elle n’améliore ni la pertinence des programmes, ni l’adhésion des habitants, et peut même nourrir la défiance quand les avis recueillis ne se traduisent, en pratique, par aucune décision visible. La participation ne devient un véritable levier de justice territoriale que si elle s’accompagne d’un retour explicite sur la suite donnée aux propositions — y compris lorsque celles-ci ne sont pas retenues.

B. L’évaluation territorialisée

L’évaluation doit distinguer trois choses qu’on confond trop souvent : les ressources dépensées, les réalisations matérielles, les effets sociaux. Le financement d’un centre de formation n’est qu’un moyen ; le nombre de personnes formées, une réalisation ; leur insertion durable dans l’emploi, seule, constitue le résultat véritablement recherché.

C. Une mesure territoriale de la croissance inclusive

Le PIB régional reste utile, mais il ne dit rien de la distribution de la richesse (Stiglitz, Sen and Fitoussi, 2009). Il gagnerait à être complété par d’autres repères : le revenu des catégories les moins favorisées, la pauvreté multidimensionnelle, l’emploi formel, l’accès aux soins et à l’éducation, la réduction des écarts entre communes.

L’analyse territoriale confirme, en somme, que la croissance inclusive résulte de l’articulation entre investissement, emploi, protection sociale, services publics, solidarité financière et gouvernance locale. Reste à répondre directement à la problématique posée en introduction, et à formuler les conditions d’une mise en œuvre réellement effective.

Conclusion générale

La vision royale réunit les principales composantes d’un modèle de développement inclusif. La stabilité institutionnelle offre à l’investissement un environnement favorable ; la diversification productive renforce la résilience de l’économie ; la protection sociale limite certains risques ; les programmes territoriaux intégrés, enfin, peuvent rapprocher les politiques publiques des réalités vécues sur le terrain.

Rien de tout cela, cependant, ne produira automatiquement une réduction durable de la pauvreté. Entre la décision stratégique et l’amélioration concrète se glisse une étape décisive : la mise en œuvre. C’est là, précisément, que se jouent la coordination institutionnelle, la qualité des services publics, l’accès au financement, la création d’emplois décents, l’équité entre les territoires.

L’hypothèse de départ peut donc être partiellement validée. La vision royale pose les fondements d’une croissance plus inclusive, mais sa réussite reste subordonnée à trois conditions : transformer effectivement la croissance en emplois formels et décents ; faire converger protection sociale, services publics et autonomie économique ; territorialiser les politiques à partir des besoins réels, plutôt que des moyennes nationales. Cette validation partielle doit d’ailleurs être lue avec prudence : un chômage des jeunes proche de 37 %, une dette publique avoisinant 79 % du PIB et des réserves déjà exprimées par plusieurs économistes marocains sur l’état d’avancement réel de la régionalisation avancée (Edman, 2025 ; Jadri, 2025) rappellent que l’écart entre l’ambition institutionnelle et sa traduction concrète reste, à ce jour, le principal risque pesant sur le modèle.

Dépasser la charité ne signifie pas supprimer l’aide, mais la transformer en un chemin vers l’autonomie, chaque fois que cela reste possible. La personne vulnérable ne devrait plus être seulement bénéficiaire : elle devrait pouvoir devenir travailleuse, entrepreneure, productrice, ou membre actif d’une coopérative.

Au bout du compte, la réussite du modèle marocain dépendra de sa capacité à faire de la croissance nationale une possibilité vécue, et non plus une statistique lointaine. Le progrès commencera vraiment le jour où le citoyen la ressentira dans son emploi, ses droits, ses services publics — et dans la dignité concrète de sa famille.

Recommandations

Ces recommandations doivent composer avec une contrainte que l’article a lui-même mise en évidence : une dette publique proche de 79 % du PIB laisse peu de marge pour de nouvelles dépenses non financées. Elles relèvent donc moins d’un appel à dépenser davantage que d’une meilleure allocation de ressources déjà engagées — réorientation des incitations existantes, conditionnalité des aides, convergence de dispositifs qui, aujourd’hui, se chevauchent sans économie d’échelle.

  1. Relier les incitations accordées aux investisseurs à la création d’emplois formels, à la formation, à l’intégration des fournisseurs locaux et au transfert de compétences — pour que l’argent public finance non seulement des usines, mais des emplois qui durent.
  2. Construire un indicateur marocain de croissance inclusive, associant revenu, pauvreté multidimensionnelle, vulnérabilité, emploi formel, participation économique des femmes et écarts territoriaux : le PIB seul ne dit rien de la manière dont la richesse se répartit.
  3. Évaluer la sortie durable des dispositifs d’assistance, sans confondre autonomie retrouvée et simple exclusion administrative — un ménage rayé des listes n’est pas nécessairement un ménage devenu autonome.
  4. Améliorer simultanément la couverture sociale et la disponibilité réelle des services sanitaires et éducatifs, faute de quoi un droit ouvert sur le papier reste, sur le terrain, un droit largement théorique.
  5. Territorialiser le financement des PME et des coopératives en associant crédit, garantie, expertise, formation et accès aux marchés, plutôt que de traiter chaque levier séparément.
  6. Renforcer la convergence des programmes territoriaux autour d’un diagnostic partagé, d’objectifs mesurables et d’une responsabilité institutionnelle clairement identifiée, pour éviter que plusieurs dispositifs se superposent sans jamais se coordonner.
  7. Garantir la transparence des critères d’attribution des aides et un droit de recours réellement accessible aux personnes exclues, afin que le ciblage ne devienne pas, lui aussi, une nouvelle source d’opacité.
  8. Conditionner tout nouvel engagement de dépense sociale ou territoriale à une évaluation de sa soutenabilité budgétaire, dans un contexte où la dette publique avoisine déjà 79 % du PIB — faute de quoi les ambitions affichées resteront tributaires d’un endettement supplémentaire.

Limites et perspectives de recherche

Cette étude s’appuie principalement sur une analyse qualitative du discours royal, mise en regard des données statistiques disponibles et de la littérature existante. Elle ne mesure pas, économétriquement, l’effet propre de chaque politique sur la pauvretéce n’était pas son objectif. Une recherche ultérieure pourrait construire un indice régional de croissance inclusive, et suivre dans le temps les parcours des ménages bénéficiaires, afin de distinguer l’amélioration passagère de la sortie durable de la vulnérabilité.

Une limite supplémentaire tient à l’actualité même du sujet : le discours royal du 29 juillet 2026 étant très récent au moment de la rédaction, aucun effet concret de ses orientations ne peut encore être observé dans les statistiques disponibles, qui portent nécessairement sur des années antérieures. L’analyse porte donc sur l’architecture institutionnelle annoncée, non sur ses résultats — un suivi à moyen terme, une fois les premiers indicateurs post-2026 publiés, permettrait de vérifier si les orientations retenues se traduisent effectivement par les évolutions attendues.

Une dernière limite tient au choix d’une lecture principalement économique et institutionnelle. L’article n’explique pas, par les rapports de force politiques ou administratifs, pourquoi des réformes annoncées de longue date — la régionalisation avancée depuis 2015, la généralisation de la protection sociale — restent inégalement mises en œuvre. Une analyse de gouvernance politique, distincte de la gouvernance territoriale technique ici traitée, éclairerait sans doute mieux ces blocages que ne le fait la présente étude.

Écrit par Abdelhakim El Kadiri Boutchich

Conseiller

Juge et président de la haute unité judiciaire spéciale des relations Africo-Européennes et Arabes auprès de la Cour internationale de résolutions des différends « Incodir » à Londres

Arbitre international (Commerce, ingénierie et sport)

Expert international en audit, droit des affaires et évaluation (Genève)

www.expertkadiri.com

Bibliographie

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