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Chronique

Élections 2026 : quand l’argent entre dans l’urne

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À l’approche des élections législatives au Maroc, prévues le 23 septembre, une question revient avec insistance dans le débat public : celle de l’utilisation de +l’argent et des avantages matériels pour attirer les électeurs et influencer leurs choix. Le sujet dépasse largement les pratiques ponctuelles observées durant les campagnes électorales. Il touche à l’essence même du processus démocratique : la liberté du citoyen de choisir celui ou celle qui sera appelé à le représenter.

Le bulletin déposé dans l’urne est, en principe, l’expression libre d’une conviction et d’un choix politique. Le vote doit être le fruit de la volonté de l’électeur, et non la contrepartie d’une somme d’argent, d’un avantage matériel, d’un service rendu ou d’une promesse. Mais que devient cette liberté lorsque l’argent arrive aux portes de l’électeur avant même qu’il ne se rende aux urnes ? Peut-on encore parler d’un choix pleinement libre lorsque le vote est précédé d’une offre matérielle destinée à orienter la décision ?

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Les pratiques d’influence peuvent prendre des formes diverses. Il peut s’agir de sommes d’argent directement remises à des électeurs en contrepartie de leur vote, mais aussi d’avantages, de services ou de promesses présentés de manière plus indirecte. Certaines pratiques sont visibles, d’autres plus discrètes et donc plus difficiles à établir. Leur logique reste cependant la même : exercer une influence sur la volonté de l’électeur et transformer progressivement un droit politique en une transaction matérielle.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant que certaines catégories de la population connaissent des difficultés économiques et sociales importantes. Dans de telles situations, une somme d’argent proposée au cours d’une campagne électorale peut représenter, pour un citoyen confronté à des besoins immédiats, une tentation particulièrement forte. La réponse à ce phénomène ne peut donc pas se limiter à condamner l’électeur. Elle doit également interroger la responsabilité de ceux qui cherchent à exploiter la vulnérabilité économique et sociale de certains citoyens pour obtenir leur soutien électoral.

L’aide accordée en échange d’un vote n’est plus alors une simple aide. Elle devient un instrument d’influence politique. Celui qui paie aujourd’hui peut, demain, considérer qu’il est en droit d’attendre un retour sur son « investissement ». Le problème ne se limite donc pas au moment où l’argent est remis ou l’avantage accordé. Il peut se prolonger pendant toute la durée du mandat, en créant une relation déséquilibrée entre l’élu et l’électeur, fondée non plus sur la représentation, la confiance et la reddition de comptes, mais sur une logique de dette et de contrepartie.

Une autre question mérite d’être posée : que se passe-t-il lorsque des sommes considérables sont engagées pour accéder à un mandat parlementaire ? Le candidat qui investit massivement dans sa campagne peut être tenté, une fois élu, de chercher à récupérer les dépenses engagées. Le risque est alors de voir apparaître des comportements contraires à l’intérêt général, notamment lorsque des pratiques de corruption ou de détournement des ressources publiques deviennent, dans l’esprit de certains, un moyen de « rentabiliser » un investissement électoral.

La représentation politique n’est pourtant pas une activité commerciale et le mandat parlementaire n’est pas un investissement privé. Le citoyen confie à son député un mandat politique : celui de le représenter, de participer à l’élaboration de la loi, de défendre l’intérêt général et de contribuer au contrôle de l’action gouvernementale. Il ne lui confie pas un capital à faire fructifier ni une autorisation de récupérer, par quelque moyen que ce soit, les dépenses engagées pendant la campagne.

Le danger de l’argent utilisé de manière illégitime dans les élections ne réside donc pas uniquement dans la possibilité de modifier le résultat d’un scrutin en faveur d’un candidat ou d’une formation politique. Il réside également dans l’érosion progressive de la confiance des citoyens dans la démocratie.

Le risque le plus profond serait que le citoyen finisse par considérer que l’argent est devenu une condition indispensable pour gagner une élection, et que les programmes, les idées, l’expérience et les compétences ne suffisent plus à convaincre. Lorsque cette perception s’installe, le débat électoral change de nature. La question n’est plus : « Quel candidat propose le meilleur projet pour la collectivité ? », mais plutôt : « Qui est capable de donner le plus ?»

À ce moment-là, c’est la valeur même du vote qui se trouve fragilisée. Le citoyen ne choisit plus seulement un représentant en fonction de ses convictions ou de son programme ; il risque de percevoir son vote comme une ressource pouvant être échangée contre un avantage immédiat. Une telle évolution porte atteinte à l’idée même de représentation démocratique.

La lutte contre l’utilisation de l’argent pour influencer le vote ne relève donc pas uniquement des autorités chargées de l’organisation et de la surveillance des élections. Elle concerne également les partis politiques, les candidats, la société civile et, plus largement, l’ensemble des citoyens. Elle suppose une vigilance collective et une exigence constante de transparence dans le financement et la conduite des campagnes électorales.

Le 23 septembre ne sera donc pas simplement une date inscrite dans le calendrier politique. Ce sera aussi un moment révélateur de la capacité des différents acteurs du processus électoral à préserver la liberté du choix citoyen. Une élection ne se mesure pas seulement à l’organisation matérielle du scrutin ou au calme qui règne dans les bureaux de vote. Elle se mesure également à la capacité de garantir que chaque bulletin déposé dans l’urne soit réellement l’expression d’une volonté libre.

Car au fond, la question est simple : que vaut un vote lorsqu’il a été acheté avant d’être exprimé ? Et surtout, que devient la confiance dans la démocratie lorsque le citoyen finit par croire que son vote a un prix ?

Écrit par Khalid Cherkaoui Semmouni,
Professeur de droit constitutionnel

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