Majorité 2026 : de l’arithmétique des sièges à la négociation du programme

De l’arithmétique parlementaire au contrat de majorité : une lecture des scénarios de coalition à la lumière de Riker, Axelrod, Laver et Schofield.
Les législatives du 23 septembre ont ouvert plusieurs possibilités arithmétiques de majorité autour du PAM, arrivé en tête du scrutin. Mais une coalition ne devient un gouvernement qu’à la condition de transformer des programmes électoraux distincts en un contrat commun. L’examen de quatre configurations possibles montre que les grandes finalités sociales et de souveraineté se recoupent souvent davantage qu’on ne le pense ; les difficultés se concentrent surtout sur les instruments, les montants, les priorités budgétaires et le calendrier de mise en œuvre.
L’arithmétique ouvre le jeu, elle ne l’achève pas
Les résultats définitifs placent le PAM en tête avec 97 sièges, devant le RNI avec 66 et l’Istiqlal avec 65. Dans une Chambre de 395 membres, la majorité absolue étant fixée à 198 sièges, plusieurs combinaisons permettent de franchir ce seuil. Les quatre hypothèses retenues sont les suivantes : PAM-RNI-Istiqlal avec 228 sièges, PAM-RNI-UC-MP avec 209, PAM-Istiqlal-UC-MP avec 208, et PAM-Istiqlal-UC-MP-USFP avec 234.
Ces chiffres indiquent ce qui est possible sur le plan parlementaire, mais ils ne permettent ni de prévoir la coalition qui sera retenue ni d’en mesurer la solidité. Ils montrent seulement qu’il existe plusieurs chemins vers la majorité, chacun associant un nombre différent de partenaires, des équilibres politiques distincts et, surtout, des programmes qu’il faudrait harmoniser.
Les théories classiques des coalitions fournissent ici des repères utiles à condition de ne pas les transformer en recettes. William H. Riker a montré l’importance de la taille de la coalition et du calcul des acteurs lorsqu’il s’agit de réunir une majorité sans multiplier inutilement les partenaires.[1] Robert Axelrod a, de son côté, attiré l’attention sur la proximité des objectifs et la réduction des conflits d’intérêts entre membres d’une coalition.[2] Michael Laver et Norman Schofield ont ensuite replacé ces choix dans une négociation plus large où se combinent sièges, préférences programmatiques, stratégies partisanes et répartition des responsabilités gouvernementales.[3]
La comparaison des quatre scénarios marocains conduit précisément à cette conclusion : l’arithmétique est une condition nécessaire, mais elle ne suffit pas. La véritable question commence après le calcul des sièges : quels engagements peuvent être conservés, lesquels doivent être réécrits, et quels arbitrages permettraient de transformer plusieurs programmes électoraux en un programme gouvernemental unique ?
Le premier enseignement : les objectifs sont souvent plus proches que les instruments
Le travail conduit à partir des vingt engagements du programme 2026 du PAM fait apparaître un résultat transversal. Pouvoir d’achat, emploi, santé, école, protection sociale, logement, réduction des fractures territoriales, eau, énergie, alimentation et souveraineté technologique trouvent, sous des formes différentes, des équivalents ou des propositions voisines dans les programmes des partenaires potentiels. Le désaccord éventuel ne porte donc pas toujours sur la finalité poursuivie ; il se situe fréquemment dans la manière de l’atteindre.
Cette distinction est essentielle. Deux partis peuvent vouloir protéger le pouvoir d’achat tout en divergeant profondément sur les moyens : réorganiser les circuits de distribution, surveiller les marges, renforcer la concurrence, compenser les ménages par des aides ciblées ou agir sur les tarifs ne relèvent ni des mêmes mécanismes ni du même degré d’intervention publique. De la même manière, vouloir améliorer le revenu disponible ne signifie pas nécessairement retenir la même réforme fiscale.
La matrice élaborée pour les quatre scénarios distingue ainsi trois situations : le recoupement direct, lorsque l’objectif et le mécanisme sont suffisamment proches ; l’articulation requise, lorsque la finalité est commune mais que les instruments, les montants, les bénéficiaires ou le calendrier diffèrent ; et la spécificité PAM, lorsqu’aucun équivalent explicite suffisamment proche n’a été identifié dans les documents consultés. Cette grille n’évalue ni les partis ni les coalitions ; elle localise simplement les endroits où un compromis serait nécessaire.
Pouvoir d’achat : le terrain commun existe, mais les mécanismes diffèrent
Le pouvoir d’achat est probablement le meilleur exemple de cette différence entre objectifs et instruments. Sur la question des prix, le PAM et l’Istiqlal présentent un recoupement particulièrement explicite autour des circuits de distribution et du suivi des marges. Le Mouvement populaire ajoute une logique de traçabilité des prix, l’Union constitutionnelle met davantage l’accent sur la concurrence et la réduction de l’intermédiation, tandis que le RNI agit davantage par l’indexation des aides, le soutien aux ménages et la protection tarifaire.
Dans un programme commun, la question ne serait donc pas de choisir entre la protection du pouvoir d’achat et son abandon, mais de déterminer le dosage entre régulation des circuits, concurrence, compensation des ménages et intervention tarifaire. C’est exactement le type d’arbitrage que l’addition des sièges ne permet pas de voir.
Deux mesures du PAM rendent ce problème encore plus concret. La gratuité des factures d’électricité inférieures à 100 dirhams est un instrument spécifique qui ne trouve pas d’équivalent identique dans les programmes comparés ; le RNI propose plutôt de préserver les tarifs des premières tranches et de soutenir l’autoproduction solaire. De même, la réforme de l’impôt sur le revenu autour de trois tranches – 0 %, 10 % et 20 % – est plus structurelle que les crédits, déductions ou allègements ciblés présents chez les partenaires. Ce sont donc deux dossiers où une éventuelle majorité devrait véritablement écrire une solution commune plutôt que juxtaposer des promesses électorales.
Retraites, aides et emploi : l’accord sur la finalité ne règle pas la question des chiffres
La même logique apparaît dans les politiques sociales. Les programmes convergent largement sur la nécessité d’améliorer les pensions, de protéger les ménages vulnérables et d’améliorer le ciblage des aides. Le PAM se distingue cependant par des seuils précis : une pension minimale de 3 000 dirhams et un relèvement progressif du minimum de l’aide sociale directe à 1 000 dirhams. Les autres formations mettent davantage l’accent sur la revalorisation, l’indexation ou le ciblage. Le compromis ne porterait donc pas seulement sur le principe d’une amélioration, mais sur le montant, les bénéficiaires, le rythme de mise en œuvre et le financement.
L’emploi des jeunes offre un autre terrain de recoupement important. Le PAM propose un parcours unique d’insertion pour les jeunes hors emploi, éducation ou formation ; le RNI cible explicitement les NEET et l’insertion ; le MP propose notamment le chèque-formation ; l’UC met l’accent sur l’emploi, les PME et l’entrepreneuriat ; l’USFP, dans le quatrième scénario, renforce le volet du travail décent. Ici encore, la proximité des objectifs est réelle, mais la construction d’un dispositif commun obligerait à choisir une architecture administrative, des publics prioritaires et des instruments de financement.
Les objectifs chiffrés ajoutent une difficulté supplémentaire. Le PAM annonce au moins un million d’emplois nets et vise un chômage ramené à 7 % en 2031 ; le RNI annonce également un million d’emplois mais avec une cible de chômage différente, tandis que l’USFP retient ses propres objectifs. Un programme de majorité devrait donc harmoniser non seulement les politiques d’emploi, mais aussi les indicateurs, la méthode de comptabilisation et le calendrier selon lequel le gouvernement accepterait d’être évalué.
Santé, école et territoires : les convergences sont plus larges
Sur la santé et l’éducation, les quatre scénarios présentent des zones de recoupement plus importantes. Renforcement de l’hôpital public, développement des soins primaires, achèvement ou extension des CHU, lutte contre le décrochage scolaire, préscolaire, formation professionnelle et territorialisation de l’accès aux services apparaissent dans plusieurs programmes. Dans ces domaines, la négociation porterait probablement moins sur l’orientation générale que sur la gouvernance, le rythme d’exécution et les ressources budgétaires.
La présence du Mouvement populaire ajoute cependant une dimension spécifique : ruralité, désenclavement, services de proximité, logement rural, adaptation climatique et effectivité de l’amazighité donnent davantage de contenu territorial à plusieurs engagements sociaux du PAM. Cette contribution apparaît particulièrement dans les scénarios 2, 3 et 4, où le MP ne constitue pas seulement un apport de sièges mais introduit une manière différente de spatialiser les politiques publiques.
L’Union constitutionnelle joue un rôle différent : ses propositions renforcent l’axe PME, initiative, emploi et économie productive. Dans une coalition où le PAM porte des mesures sociales et redistributives importantes, la discussion avec l’UC poserait donc surtout la question de l’équilibre entre intervention publique, régulation, concurrence et incitation à l’activité privée.
La souveraineté comme langage transversal
L’un des résultats les plus intéressants des quatre documents est la place de la souveraineté dans la construction d’un éventuel programme commun. Eau, énergie, alimentation, numérique, intelligence artificielle, capacités scientifiques et production nationale constituent un terrain de recoupement important, particulièrement entre le PAM et l’Istiqlal. L’Istiqlal offre, dans les documents étudiés, les rapprochements les plus explicites avec le pacte PAM de sécurité stratégique.
Le MP complète cet axe par la ruralité, l’agriculture et l’adaptation climatique, tandis que l’UC met l’accent sur l’économie productive et le numérique et que l’USFP, lorsqu’il est intégré au quatrième scénario, apporte les dimensions industrielle, scientifique et universitaire. La souveraineté peut donc devenir un langage commun entre partenaires qui ne proposent pas nécessairement les mêmes instruments. Là encore, la difficulté serait d’intégrer des objectifs chiffrés, de les hiérarchiser et de leur donner un calendrier budgétaire.
Le programme du PAM présente cinq pactes, dont quatre portent vingt engagements opérationnels, pour un coût additionnel annoncé de 350 milliards de dirhams sur cinq ans et un objectif d’au moins un million d’emplois nets. Ce niveau de chiffrage rend inévitable la question du financement : plus un programme commun conserve d’engagements précis, plus il doit préciser leur séquençage, leur coût et les arbitrages entre politiques publiques.[4]
Quatre scénarios, quatre types de compromis
Le premier scénario, PAM-RNI-Istiqlal, réunit 228 sièges et trois programmes particulièrement structurés. Il présente de nombreux recoupements sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la santé, l’école, l’eau et l’énergie. Son enjeu principal serait moins la définition d’un socle général que l’articulation des instruments fiscaux, des mécanismes de soutien aux ménages et du degré d’intervention directe sur les prix. L’Istiqlal y renforcerait particulièrement le volet de souveraineté productive.
Le deuxième scénario, PAM-RNI-UC-MP, atteint 209 sièges et associe quatre formations. Il concentre des propositions fortes sur l’emploi, le premier emploi, les PME, l’entrepreneuriat, la formation et les territoires. Le MP y renforce la ruralité et l’amazighité, tandis que l’UC met davantage l’accent sur l’entreprise et la concurrence. Le point de discussion le plus délicat serait probablement l’équilibre entre la fiscalité proposée par le PAM, l’intervention sociale et les instruments d’incitation économique.
Le troisième scénario, PAM-Istiqlal-UC-MP, rassemble 208 sièges et se distingue par des complémentarités particulièrement nettes sur les prix et les circuits de distribution, les souverainetés stratégiques, l’emploi et la territorialisation. Le PAM apporte des engagements sociaux fortement chiffrés ; l’Istiqlal renforce la régulation et la souveraineté ; le MP met l’accent sur la ruralité et les services territoriaux, tandis que l’UC insiste davantage sur l’économie productive, l’emploi et les PME. La fiscalité et certains seuils sociaux resteraient néanmoins des dossiers nécessitant une réécriture explicite.
Le quatrième scénario reprend ce socle et y ajoute l’USFP pour atteindre 234 sièges. L’apport supplémentaire porte surtout sur le travail décent, les revenus, la redistribution, la santé publique, la justice territoriale, la gouvernance et l’amazighité. Une telle configuration élargirait donc le contenu social du compromis, mais elle imposerait en contrepartie d’harmoniser davantage de cibles d’emploi, de revenus et de redistribution avec les engagements déjà chiffrés du PAM.
Avec le RNI ou sans le RNI : la bifurcation utile, sans en faire un pronostic
Au terme de l’analyse, les quatre scénarios peuvent être ramenés à une bifurcation simple : une majorité comprenant le RNI ou une majorité construite sans lui. Les scénarios PAM-RNI-Istiqlal et PAM-Istiqlal-UC-MP servent à cet égard de deux modèles de référence, tandis que les deux autres apparaissent comme des variantes plus larges autour de ces architectures. Cette distinction est analytique ; elle ne préjuge pas de la décision politique finale.
Dans une majorité avec le RNI, le travail d’harmonisation porterait notamment sur la combinaison entre continuité de plusieurs politiques publiques et recomposition du rapport de forces interne. Dans une majorité sans le RNI, le noyau PAM-Istiqlal devrait agréger des formations intermédiaires dont les apports programmatiques sont plus territoriaux, productifs ou sociaux. Dans les deux cas, la négociation ne se réduit pas au partage des responsabilités : elle doit aboutir à un texte commun qui arbitre des mesures concrètes.
Le vrai test : passer des programmes électoraux au contrat de gouvernement
C’est probablement là que se situe le véritable enjeu de la phase postélectorale. Les programmes ont été écrits pour distinguer les partis et convaincre les électeurs ; un programme gouvernemental doit, au contraire, réunir des engagements compatibles, abandonner ou reformuler certaines propositions, en hiérarchiser d’autres et organiser leur financement.
La comparaison des quatre scénarios montre ainsi que la difficulté ne se trouve pas nécessairement dans les grands objectifs. Les partenaires potentiels peuvent partager la volonté de protéger le pouvoir d’achat, créer des emplois, renforcer l’hôpital et l’école publics, réduire les fractures territoriales ou consolider les souverainetés stratégiques. Le compromis commence lorsque ces objectifs doivent être traduits en taux d’impôt, en seuils de pension, en mécanismes de tarification, en dispositifs d’aide, en objectifs d’emploi et en calendriers budgétaires.
L’arithmétique parlementaire indique donc quelles majorités sont possibles ; la comparaison programmatique indique ce qu’il faudrait négocier pour qu’elles deviennent gouvernables. C’est dans cet espace, entre les sièges obtenus et les politiques à mettre en œuvre, que se construira le véritable contrat de majorité.
« Une coalition n’est pas seulement une addition de sièges : elle devient une majorité lorsqu’elle parvient à transformer plusieurs programmes électoraux en un même contrat de gouvernement. »
Écrit par Ali Lahrichi
Professeur de Droit et Sciences politiques – Doyen ISPJS – Mundiapolis
[1] William H. Riker, The Theory of Political Coalitions, New Haven, Yale University Press, 1962.
[2] Robert M. Axelrod, Conflict of Interest: A Theory of Divergent Goals with Applications to Politics, Chicago, Markham Publishing Company, 1970.
[3] Michael Laver et Norman Schofield, Multiparty Government: The Politics of Coalition in Europe, Oxford, Oxford University Press, 1990.
[4] Programme électoral officiel du PAM, 2026 : cinq pactes, vingt engagements opérationnels ; coût additionnel cumulé annoncé de 350 milliards de dirhams sur cinq ans et objectif d’au moins un million d’emplois nets.

