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Chronique

De la gestion des crises à la souveraineté 2.0 : la nouvelle matrice des stratégies nationales

souveraineté 2.0

La mandature qui s’ouvre s’inscrit dans une conjoncture exceptionnelle, un de ces rares moments charnières où se dessine, pour des décennies, le destin des nations. Le Discours Royal du 9 octobre a posé l’équation avec une lucidité magistrale : le Maroc a des opportunités qui pourraient ne pas se renouveler.

L’injonction du Souverain à lancer une « nouvelle génération de grandes stratégies » — ciblant la sécurité hydrique, énergétique, alimentaire, l’économie numérique et l’intelligence artificielle — redéfinit entièrement le logiciel de notre politique publique. Nous ne parlons plus ici de simples ajustements sectoriels ou de plans de rattrapage, mais de la fondation d’une Souveraineté 2.0. Face à la brutalité des mutations géoéconomiques mondiales, à la fragmentation des chaînes de valeur et au dérèglement climatique, l’Exécutif ne peut plus se contenter de gérer le présent ; il est sommé d’inventer l’avenir. Le concept d’émergence économique doit désormais se conjuguer avec celui de résilience systémique.

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Le nexus existentiel : Sécuriser l’eau, l’énergie et l’alimentation

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La première ligne de front de cette nouvelle matrice stratégique se situe à l’intersection des ressources vitales de la Nation. La sécurité hydrique n’est plus une question de gestion des aléas pluviométriques, c’est un enjeu de sécurité nationale. Le stress hydrique structurel que subit le Royaume menace directement notre sécurité alimentaire, la viabilité de nos métropoles et la survie de notre agriculture, qui demeure le premier employeur du pays.

Gérer la pénurie par le seul rationnement est une défaite de l’ingénierie publique. La nouvelle génération de stratégies doit imposer une véritable rupture technologique : le couplage massif et systématique du dessalement de l’eau de mer et de l’épuration des eaux usées avec les énergies renouvelables. Produire de l’eau douce avec de l’énergie fossile importée serait un suicide macroéconomique, grevant lourdement notre balance commerciale et notre empreinte carbone. La réponse marocaine doit être un modèle intégré où le mégawatt vert (solaire, éolien, et demain l’hydrogène vert) finance et alimente le mètre cube d’eau dessalée et épurée.

Cette sécurisation hydrique et énergétique est la condition absolue de notre sécurité alimentaire. La modernisation de notre agriculture ne doit plus se mesurer à l’aune des seuls volumes exportés vers l’Europe, mais à sa capacité à nourrir le marché intérieur à des prix soutenables pour le citoyen marocain. L’inflation alimentaire a démontré la vulnérabilité de notre filet de sécurité. Constituer des réserves stratégiques incompressibles en produits de première nécessité, comme l’a fermement exigé Sa Majesté le Roi pour la 3e fois, requiert une logistique d’État infaillible, une politique d’achats anticipative sur les marchés internationaux et une réhabilitation d’une production céréalière et vivrière intelligente, économe en eau et hautement technologique.

Le saut quantique technologique : Numérique et Intelligence Artificielle

La seconde ligne de front est celle de la rupture immatérielle. Le Souverain a formellement inscrit l’économie numérique et l’Intelligence Artificielle (IA) au rang de grandes stratégies nationales prioritaires. Ce positionnement au plus haut sommet de l’État traduit une prise de conscience aiguë : la nouvelle révolution industrielle ne tolérera aucun retardataire. L’IA n’est pas un gadget technologique ou une niche pour startups en incubation ; c’est le nouveau moteur à combustion de l’économie mondiale. Elle va redéfinir la performance de l’administration, la compétitivité de l’industrie, le diagnostic médical et la gestion des flux logistiques.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de devenir un simple marché de consommation pour des solutions algorithmiques développées dans la Silicon Valley ou à Shenzhen. L’enjeu est celui de la souveraineté numérique. Le Royaume doit impérativement attirer des investissements massifs dans les infrastructures de stockage de données (Data Centers souverains), garantir la sécurité de son cyberespace et développer ses propres modèles algorithmiques, adaptés à ses spécificités linguistiques, culturelles et économiques.

Si l’intégration de l’IA et de l’économie numérique échoue, l’émergence industrielle appelée de ses vœux par le Roi se transformera en une lente obsolescence. Nos usines automobiles, nos pôles aéronautiques, notre secteur bancaire et notre administration publique doivent opérer une transformation digitale fulgurante pour rester dans la course de la fiabilité et de la compétitivité mondiale.

L’interpellation des forces vives de la Nation

Cette matrice des souverainetés 2.0 est d’une ambition inouïe. Elle exige un alignement systémique de toutes les composantes de la société marocaine ; Personne ne peut plus s’abriter derrière les défaillances de l’autre. Le moment historique que nous traversons impose aujourd’hui d’interpeller frontalement chaque acteur de notre écosystème national, car la réussite de ce tournant stratégique sera collective ou ne sera pas.

– Au gouvernement El Mansouri : Le temps de l’arithmétique partisane est échu. L’Exécutif n’a pas été nommé pour gérer les affaires courantes, mais pour exécuter une vision royale audacieuse. Les Marocains n’attendent pas du gouvernement des déclarations d’intention, mais un pilotage par la performance et une rupture avec les logiques de silos ministériels. La sécurité hydrique, l’énergie, l’agriculture, l’emploi des jeunes et le numérique ne peuvent plus être gérés par des départements étanches. Créez des « Delivery Units » transversales, tranchez dans le vif de la bureaucratie, et assumez le coût politique des réformes douloureuses mais vitales. Votre unique boussole doit être l’impact réel sur le citoyen et sur la compétitivité de la Nation.

– À l’opposition parlementaire : Votre rôle n’a jamais été aussi crucial. Sortez des polémiques stériles et du langage politicien. La Nation a besoin d’une opposition forte, intellectuellement armée, capable de proposer des contre-expertises solides, de questionner la pertinence des choix de politiques et d’investissements publics et de veiller scrupuleusement à l’application de la reddition des comptes. Il s’agit désormais d’élever le niveau du débat, car une démocratie performante se nourrit de l’exigence de ses contre-pouvoirs. Soyez les gardiens vigilants de l’équilibre entre croissance économique, efficience publique et justice sociale.

– Aux élus locaux et régionaux : L’État central est sommé d’amorcer sa déconcentration ; vous n’aurez plus d’excuses. La Régionalisation avancée fait de vous les véritables managers de vos territoires. C’est à vous de décliner les stratégies nationales de l’eau, de l’énergie et du numérique en solutions de proximité. Attirez les investisseurs, facilitez le foncier, cessez les querelles politiciennes au sein des conseils communaux et régionaux, et construisez des territoires attractifs et intelligents. Votre redevabilité se mesurera à l’aune des emplois créés dans vos communes, des services rendus et de la qualité de vie offerte à vos administrés.

– À l’industrie et au secteur privé : Le protectionnisme de complaisance et la rente de situation sont des modèles condamnés. La nouvelle génération de stratégies nationales vous offre des marchés colossaux dans l’économie verte, le dessalement, l’hydrogène et le digital. Mais pour capter cette valeur, vous devez investir massivement dans la R&D. Muez-vous en champions régionaux audacieux. Osez financer le risque technologique. Formez et intégrez la jeunesse marocaine. Votre patriotisme économique se prouvera par votre capacité à innover et à exporter, pas par la seule maximisation de vos dividendes de court terme.

– Aux universitaires et à la communauté académique : La souveraineté ne s’achète pas sur étagère, elle se conçoit dans les laboratoires. L’économie du savoir, de l’intelligence artificielle, du changement climatique et de la transition énergétique a un besoin vital de vos cerveaux. Sortez de la théorie abstraite pour épouser la recherche opérationnelle et appliquée. L’université marocaine doit devenir le bras armé technologique de l’État et de l’entreprise. Formez les bataillons d’ingénieurs agronomes 2.0, de data scientists, d’experts en cybersécurité et de techniciens en énergies renouvelables dont notre économie a urgemment besoin.

– Aux médias et aux faiseurs d’opinion : Vous êtes la courroie de transmission indispensable de cette mutation historique. Affranchissez-vous de la dictature de l’immédiateté, du sensationnalisme et de l’écume politicienne superficielle. La Nation a un besoin vital d’une presse analytique et pédagogique, capable de décrypter les grands enjeux techniques et stratégiques de l’eau, de l’énergie, de l’économie numérique de de l’IA. Jouez pleinement votre rôle de sentinelle démocratique. Votre mission n’est plus seulement de relater l’actualité, mais d’armer intellectuellement le citoyen pour qu’il comprenne et accompagne l’émergence de son pays.

– À la société civile et aux citoyens : Vous n’êtes pas de simples consommateurs de politiques publiques, vous en êtes les vigies et les bénéficiaires ultimes. La rationalisation de notre consommation d’eau, notre transition écologique, notre appropriation des outils numériques dépendent intimement de notre civisme au quotidien. Soyez une force de proposition exigeante, refusez la fatalité, et participez activement à cette dynamique de transformation nationale.

Le Maroc se tient à l’aube d’un nouveau cycle historique. Le cap est tracé avec une clarté absolue par le Souverain. Saisir les opportunités de cette décennie charnière pour faire de notre pays une puissance économique émergente, souveraine et juste, n’est plus une simple ambition politique ; c’est un impératif existentiel, un devoir moral et un rendez-vous avec l’Histoire que nous n’avons, collectivement, pas le droit de manquer.

                                                                                                        Par Mohammed Benahmed est Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005).

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