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Economie

Santé au Maroc : des milliards dans les murs, des patients dans la file d’attente !

santé

Par HOUSSIFI El Houssaine I 

En cinq ans, le budget de la Santé a plus que doublé, 22 millions de Marocains ont rejoint l’assurance maladie et 1.400 centres de santé ont été remis à neuf. Pourtant, c’est à l’hôpital d’Agadir que la colère a éclaté, et c’est sur la santé que le gouvernement Akhannouch a perdu la bataille de l’opinion. Autopsie d’un paradoxe.

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Il y a des chiffres qui devraient suffire à clore un débat. Entre 2021 et 2026, la dotation du ministère de la Santé et de la Protection sociale est passée de 19,7 à 42,4 milliards de dirhams. Aucun gouvernement marocain n’avait jamais consenti un tel effort. Et pourtant, la sauce n’a pas pris.

À l’été 2025, huit femmes admises pour une césarienne meurent à l’hôpital régional Hassan II d’Agadir. Le drame met le feu aux poudres. Fin septembre, le collectif GenZ 212 descend dans la rue dans plusieurs villes du Royaume. Son slogan résume tout : des hôpitaux, pas seulement des stades.

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Un an plus tard, le verdict des urnes tombe. Aux législatives du 23 septembre 2026, le RNI chute de 102 à 66 sièges et quitte la tête de l’exécutif. Le 16 octobre, le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri prend la relève. Il hérite d’un chantier colossal, financé comme jamais, mais dont les patients ne voient toujours pas les effets.

Comment un tel investissement a-t-il pu produire si peu de résultats perceptibles ? Inventaire, indicateurs et premières pistes d’explication.

Un effort financier sans précédent

Le premier constat est sans appel : jamais l’État n’a autant dépensé pour la santé. Le budget du ministère a progressé de 65 % entre 2021 et 2025, avant un bond supplémentaire de 30 % dans la loi de finances 2026. Pour la seule année 2026, santé et éducation cumulent une enveloppe de 140 milliards de dirhams, sur instruction royale.

Poste Montant Période
Budget du ministère de la Santé 19,7 → 32,6 → 42,4 MMDH 2021 → 2025 → 2026
Dépenses de personnel (santé) 16,4 MMDH 2026
Six nouveaux CHU (3 807 lits) 20,6 MMDH Programme en cours
Réhabilitation de 1 400 centres de santé primaires 6,43 MMDH Achevée début 2026
Deuxième vague : 1 600 centres supplémentaires 6,9 MMDH Sur trois ans
Mise à niveau de 90 hôpitaux 3,3 MMDH Lancée en 2026
Digitalisation hospitalière 2,1 MMDH 2025-2027

Sur le terrain, 22 hôpitaux régionaux ou provinciaux ont été livrés entre 2022 et 2025, soit 2 433 lits supplémentaires. Le CHU Mohammed VI de Tanger a ouvert ses portes ; celui d’Agadir a suivi. Ceux de Rabat et Laâyoune, annoncés pour 2025 puis pour 2026, figurent encore dans la note de cadrage du PLF 2027. Béni Mellal, Guelmim et Errachidia restent en chantier.

La couverture : la généralisation de l’AMO

C’est la réforme phare du mandat. Adossée à la loi-cadre n°09-21, la généralisation de l’assurance maladie obligatoire a intégré environ 22 millions de Marocains supplémentaires. En 2025, plus de 32 millions de personnes sont couvertes, soit 88 % de la population, contre 42 % avant la réforme.

  • AMO-Tadamon, qui remplace le RAMED, couvre près de 11 millions de personnes démunies.
  • AMO-TNS (travailleurs non salariés) compte environ 4 millions de bénéficiaires.
  • AMO-Achamil, régime facultatif, ne réunit que 313 000 immatriculés.

L’État a versé 25,5 Mds de DH de cotisations à la CNSS entre décembre 2022 et septembre 2025 pour le compte des plus vulnérables.

La gouvernance : un nouvel édifice institutionnel

La loi-cadre n°06-22 relative au système national de santé redessine l’architecture du secteur. Elle crée la Haute Autorité de Santé, l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé, l’Agence marocaine du sang et ses dérivés et, surtout, les Groupements sanitaires territoriaux (GST). Ces derniers doivent régionaliser la gestion de l’offre de soins. Après un pilote à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, cinq nouveaux GST ont été lancés ; la généralisation aux douze régions reste à achever.

Le pari des blouses blanches

Le gouvernement sortant a compris tôt que le nerf de la guerre serait humain. Il a donc actionné trois leviers : recruter, mieux payer, former davantage.

Recruter : La loi de finances 2026 crée 8 000 postes budgétaires pour la Santé, soit près de 22 % de toutes les créations de l’année. Le ministère se classe ainsi deuxième, derrière l’Intérieur. Selon le ministère, les effectifs en exercice atteignent 94 299 professionnels en 2025, dont 77 086 dans le public.

Mieux payer : Après des mois de grèves en 2024, deux accords sectoriels (février 2022 et juillet 2024) ont fixé les revalorisations. Les médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes gagnent 4 405 dirhams de plus par mois ; les infirmiers et techniciens de santé, 1 950 dirhams. La loi n°09-22 instaure par ailleurs une « fonction sanitaire » propre, distincte de la fonction publique générale.

Former et attirer : L’objectif affiché est de porter la densité de 17,4 professionnels pour 10 000 habitants (2022) à 45 en 2030. Les places en facultés de médecine augmentent, avec 11 900 places à partir de 2029. La loi n°33-21 ouvre l’exercice aux médecins étrangers : 580 d’entre eux exerçaient au Maroc à mi-2025.

Le ratio s’est effectivement amélioré, passant de 1,75 à 2,05 professionnels pour 1 000 habitants. Mais il reste à moins de la moitié du seuil critique de 4,45 fixé par l’OMS pour atteindre la couverture sanitaire universelle. Le Maroc compte environ 8,7 médecins et 11,8 infirmiers pour 10 000 habitants.

Le verdict des indicateurs

Confrontés aux normes internationales, les résultats restent en deçà des moyens engagés. Certains indicateurs progressent, mais aucun n’a encore franchi le seuil qui changerait l’expérience du patient.

Les indicateurs nationaux

Indicateur Maroc Référence Source
Professionnels de santé / 1 000 hab. 2,05 (2025) Seuil OMS : 4,45 Ministère de la Santé
Médecins / 10 000 hab. 8,69 — Ministère de la Santé
Lits d’hôpital / 1 000 hab. 0,73 (2020) Tunisie : 2,42 Banque mondiale / Atlasocio
Paiements directs des ménages (% dépense totale) 38 % Plafond OMS : 25 % ; Tunisie 33,7 % ; France 8,9 % Comptes nationaux de la santé
Dépense totale de santé (% PIB) 6,1 % — Comptes nationaux de la santé
Part du public dans les dépenses AMO ≤ 10 % — Ministère des Finances
Mortalité maternelle / 100 000 naissances 72,6 (urbain 44,6 / rural 111,1) Cible 2025 : 48 ENPSF 2018
Mortalité néonatale / 1 000 naissances 13,56 Cible 2025 : 10 ENPSF 2018
Psychiatres en exercice 319 Besoin : plus de 2 000 CMDH

Deux chiffres résument l’impasse. D’une part, 38 % de la dépense de santé sort encore directement de la poche des ménages, même si ce taux recule (45,6 % en 2018). D’autre part, le CESE relevait fin 2024 que 60 % des bénéficiaires de l’AMO renoncent à un traitement pour raisons financières. L’assurance existe ; l’accès effectif, beaucoup moins.

Plus troublant encore : la cible de mortalité maternelle fixée pour 2025 ne peut être vérifiée. La dernière enquête nationale consolidée date de 2018. Un pays qui investit 42 milliards par an pilote donc sa santé maternelle avec des données vieilles de huit ans.

Le regard extérieur

  • CEOWORLD Health Care Index 2025 : le Maroc recule au 74e rang sur 110 pays (34,78 points), derrière le Liban, la Tunisie, la Jordanie, Oman ou le Koweït.
  • Indice de progrès social 2024 : 101e sur 170 au classement général, 90e pour la composante santé ; en Afrique, derrière Maurice, l’Afrique du Sud, la Tunisie et l’Algérie.
  • Organisation mondiale de la santé : le Maroc figure de longue date parmi les 57 pays en situation de pénurie aiguë de personnel de santé.
  • Lits hospitaliers : avec 0,73 lit pour 1 000 habitants, le Royaume se classe dans le bas du tableau africain.

À l’inverse, la généralisation de l’AMO est l’atout que le Royaume met en avant sur la scène internationale, notamment dans son Pacte national pour la santé présenté avec la Banque mondiale en décembre 2025. Le paradoxe marocain est là : une couverture financière de niveau intermédiaire supérieur, adossée à une offre de soins de pays à revenu faible.

Pourquoi la sauce n’a pas pris : esquisse d’explication

L’échec n’est pas celui de l’argent. C’est celui de l’enchaînement des réformes, de leur rythme et de leur gouvernance. Six fractures se dessinent.

On a financé la demande avant de bâtir l’offre

La généralisation de l’AMO a solvabilisé 22 millions de patients en moins de trois ans. Mais l’hôpital public n’était pas prêt à les accueillir. Résultat : les nouveaux assurés se sont tournés vers les cliniques. Selon la ministre des Finances elle-même, la part du public dans les dépenses de l’AMO ne dépasse pas 10 %. L’argent socialisé finance donc massivement le privé, où les tarifs dépassent souvent les tarifs de référence. Le reste à charge demeure, et avec lui le renoncement aux soins.

Le béton avance plus vite que les hommes

Un hôpital se construit en trois ans ; un spécialiste se forme en douze. Le programme d’infrastructures (CHU, hôpitaux, 3 000 centres de santé) a pris de l’avance sur les effectifs. Des centres rénovés ouvrent sans médecin permanent ; de nouveaux services fonctionnent en sous-capacité. Les analystes du secteur parlent de « goulots d’étranglement » : faute de personnel, les lits nouveaux ne se transforment pas en soins nouveaux.

L’hémorragie des compétences

Le Maroc forme des médecins pour d’autres pays. Entre 600 et 700 praticiens partent chaque année, soit près d’un tiers des diplômés. On estime à 12 000 à 14 000 le nombre de médecins marocains exerçant à l’étranger, soit environ un sur trois. Une enquête auprès d’étudiants en fin de cursus montre que 71 % envisagent d’émigrer. Les hausses de salaire de 2024, réelles, ne comblent pas l’écart avec l’Europe. Elles sont arrivées tard, après des mois de grèves qui ont abîmé la confiance.

Une réforme de gouvernance encore au milieu du gué

Les Groupements sanitaires territoriaux sont la clé de voûte de la loi-cadre 06-22. Or, à la fin du mandat, seuls six sur douze sont opérationnels. Le transfert des personnels vers ces nouvelles entités, sans droit d’option clair, a alimenté la contestation syndicale. Pendant ce temps, la gestion reste centralisée et lente.

La maintenance, angle mort de l’investissement

Un ancien ministre de la Santé reconnaissait lui-même que seuls 20 % des équipements médicaux disponibles étaient réellement utilisés. Scanners en panne pendant des mois, matériel abandonné à la première défaillance, équipements détournés vers le privé à Taza : l’investissement se dégrade faute de budget de fonctionnement et de techniciens. Acheter coûte moins cher politiquement que maintenir.

Le pilotage par l’annonce et la crise de confiance

Le calendrier des CHU illustre un pilotage par l’effet d’annonce : Rabat et Laâyoune, promis pour 2025, puis pour 2026, figurent encore parmi les chantiers à livrer. L’absence d’enquête épidémiologique récente prive le débat d’une mesure objective des résultats. Enfin, la perception d’une proximité entre pouvoir politique et intérêts privés, portée par les slogans de GenZ 212, a transformé un déficit de services en déficit de légitimité. Le drame d’Agadir, ville dont le chef du gouvernement présidait le conseil communal, a cristallisé cette défiance.

Un héritage à double lecture

Le bilan du gouvernement sortant se prête à deux lectures, et toutes deux sont fondées.

Ses défenseurs rappellent que les réformes de santé produisent leurs effets sur une décennie, pas sur un mandat. Ils soulignent des acquis tangibles : 88 % de la population couverte, un reste à charge en recul de près de huit points, 1 400 centres rénovés, des CHU dans des régions longtemps délaissées, des salaires enfin revalorisés. Selon eux, l’actuel exécutif récoltera ce que le précédent a semé.

Ses détracteurs répondent qu’un citoyen ne juge pas une loi-cadre mais un service d’urgences. Pour eux, l’ordre des priorités était inversé : il fallait former, retenir et payer les soignants avant de distribuer des cartes d’assurance et de couper des rubans. L’échec serait moins budgétaire que politique.

La vérité se situe sans doute dans l’écart entre ces deux temporalités. L’investissement de long terme a rencontré l’impatience d’une génération qui ne voulait plus attendre. Au nouveau gouvernement de prouver que l’argent déjà engagé peut, enfin, se transformer en soins. Les premiers tests seront simples : l’ouverture effective des CHU de Rabat et Laâyoune, la généralisation des GST, et la publication de données récentes sur la mortalité maternelle.

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