Le chômage dans les Provinces Sahariennes : cette question qui nous garde éveillés

Avec la déclaration des résultats du recensement général de la population 2024 et après le suivi des travaux de la deuxième édition des assises nationales de la régionalisation avancée tenue à Tanger les 20 et 21 décembre 2024, qui a consacré deux interventions au rôle des plans de développement régional des provinces du Sud dans l’attraction des investissements, des questions se posent avec acuité : Pourquoi cette dynamique politique et économique que connaissent les provinces sahariennes depuis 1999 n’a pas était traduite par une dynamique d’emploi et d’inclusion sociales ? Quelles sont les raisons d’échec des politiques publiques de l’emploi dédiées à l’insertion des jeunes au niveau national et particulièrement dans les provinces sahariennes ?
Autant de questions inquiétantes qui se posent, sans réaction des pouvoirs publics, et auxquelles nous essayerons d’ apporter des éléments de réponse dans ce qui suit.
Les provinces sahariennes : Que nous disent les chiffres ?
- Des indicateurs exceptionnels du capital humain
Les résultats du dernier recensement 2024 montrent que les provinces sahariennes affichent les meilleurs indicateurs en matière du capital humain, les graphiques suivants résument ces performances :

- Les provinces Sahariennes : un développement remarquable, mais !
Nul ne peut ignorer l’effort gigantesque consenti par les pouvoirs publics pour le développement économique et social des provinces de Sud. En fait, les chiffres de l’investissement public en témoignent avec 3,9% de l’investissement du budget général et 3% de celui des établissements publics en 2019 (MEFRA, 2019). Premier investisseur et premier employeur dans les provinces du Sud, l’Etat a joué un rôle structurant dans la mise en place des infrastructures, dans l’accès effectif des citoyens aux services essentiels et dans la lutte contre la pauvreté selon le CESE.
Selon les dernières données du HCP relatives à la richesse régionale, les provinces sahariennes enregistrent des performances en matière de PIB/Habitant qui dépassent largement la moyenne nationale. La figure ci-dessous présente l’évolution de ces indicateurs pendant les six dernières années.
PIB régional/Habitant (en Milliers de Dirhams)

En termes de croissance annuelle du PIB régional et à l’exception de l’année 2021, le taux de croissance du PIB régional est toujours positif et il dépasse la moyenne nationale.

- Les provinces sahariennes : Le développement passe par l’emploi !
1-Les provinces sahariennes : région où le taux de chômage est en tête de manière continue
Tous ces efforts consentis au niveau des provinces sahariennes n’ont pas eu d’impact positif sur la création de l’emploi et surtout celui des jeunes et des diplômés plus particulièrement, qui constituent de surcroît, une grande partie de la population qui est à plus de 96% urbaine. Ainsi, sur les 25 dernières années et selon les données du HCP, le taux de chômage global dans les provinces de sud dépassait largement celui enregistré au niveau national. En effet, en moyenne, il le dépasse à plus de 72% (parfois plus de 100%). Le taux le plus bas a été enregistré en 2010 (11.40 contre 9.10 au niveau national). Cela a coïncidé avec la compagne nationale de recrutement direct dans la fonction publique au profit des diplômés chômeurs ayant un diplôme supérieur.
Le graphique ci-après donne l’évolution du taux de chômage dans les provinces de sud comparativement à celui enregistré au niveau national entre 1999 et 2024.

Dans ces provinces , se former n’importe où ou comment, est le seul moyen pour pallier à la problématique du chômage qui atteint des taux records dans la région avec 31% à la région Guelmim Oued Noun et 26% à la région Laâyoune Sakia Lhamra selon les données du RGPH 2024. Ce choix raisonné est motivé par l’absence d’un tissu économique formel, fort et diversifié pour accueillir le nombre accru des jeunes lauréats des différentes spécialités et écoles malgré les promesses, non tenues, du secteur privé à travers la CGEM qui a annoncé en 2015 la création de 10.300 emplois à travers 59 projets à réaliser pour un montant de 5,4 Mds de DH !!
Cette orientation politique au modèle des études longues et de l’inflation des établissements de formation ne serait-elle pas une simple fuite en avant provoquée par la politique de formation supérieure et professionnelle de ces dernières années , et un pur calcul utilitariste face à la menace du chômage ? Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement de former, d’attirer ou de retenir des étudiants, mais aussi de capter des ressources car la “tête d’étudiant” reste l’unité de mesure du système de financement[1].
2-Insertion des jeunes : des politiques publiques one-size-fits-all[2]
Jusqu’à aujourd’hui, les politiques publiques dites actives de l’emploi n’ont pas pu répondre à la question inquiétante de l’exclusion économique des jeunes notamment le chômage des jeunes diplômés et ce malgré la multitude de programmes (Moukawalati, Idmaj, Taahil, Tahfiz : gérés par l’ANAPEC et Plateforme des jeunes de l’INDH, Forsa, Awrach dernièrement). Ceci est du, à notre avis, aux raisons suivantes :
- Le traitement de la problématique du chômage comme identique et les chômeurs comme une population homogène, or le chômage diffère d’une population à l’autre et d’une région à l’autre et les remèdes le doivent aussi. Ainsi pour les provinces sahariennes dont le taux de chômage bat tout les records depuis 25 ans, comme nous l’avons déjà montré en haut, et touche principalement les diplômés du supérieur. Les solutions dictées de la capital n’ont aucun effet, la preuve est que les différents programmes publics actifs de l’emploi affichent depuis toujours, dans ces provinces, les performances les plus faibles au niveau national, vu l’absence d’entreprises privées ce qui pousse les responsables régionaux de l’ANAPEC à afficher des chiffres n’importe comment et avec n’importe qui !!
- Le programme IDMAJ/Tahfiz destiné initialement aux entreprises dans le but de donner une expérience professionnelle aux jeunes en contre partie de quelques exonérations sociales et fiscales, est devenu une forme de recrutement surtout chez les grandes entreprises n’ayant pas besoin d’aides publiques (Banque, assurance, Gardiennage, Nettoyage……)
- Le programme Taahil avec ces différentes composantes (FCE,FSE,FQR..) est devenue une vache à lait pour les cabinets et les entreprises qui sont devenues des professionnels de procédures…
- Les programme d’auto-emploi à travers Moukawalati, Forsa…, qui ont fini par un surendettement des jeunes et un marché très rentable pour les cabinets d’accompagnement.
A notre avis, la problématique du chômage et notamment celui des jeunes au Maroc, et particulièrement dans les provinces sahariennes, nécessite une volonté et une vision politique et des solutions structurelles basées sur l’encouragement des initiatives et projets créateurs d’emplois qualifiés. Ces programmes et actions publiques doivent être différenciés et non universels et prennent en considération les spécificités régionales, les types et les catégories de la population au chômage.
A titre d’exemple, le fonctionnariat a été limité sous prétexte que le ratio masse salariale/PIB dicté par les bailleurs de fonds ne doit pas dépasser 10%. Offrir un service public de qualité passe nécessairement par des ressources humaines suffisantes et qualifiées, pourquoi, donc opter pour la réduction des recrutements au lieu d’augmenter le PIB si on voudrait réduire ledit ratio ?
Par ailleurs, tant que notre tissu économique est demandeur d’une main d’ouvre à basse qualification (BTP, Pèche, Agriculture, Automobile, Aéronautique…), et a contrario le chômage touche les diplômés supérieurs, et tant que notre fonction publique souffre des départs à la retraite et de pénurie de compétences et des effectifs, il est temps d’encourager les secteurs à forte main d’oeuvre qualifiée et augmenter les postes budgétaires dans le service public et pourquoi pas la reprise du programme « Service civil » dans les régions telles que les provinces sahariennes.
Par Mohamed Oueld Lfadel Ezzahou mezzahou@yahoo.fr
[1]Voir notre chronique parue le 25/01/2021 sur Ecoactu « Les provinces de Sud, l’emploi des jeunes et si ça serait une cause nationale ? » in https://ecoactu.ma/les-provinces-du-sud-l-emploi-des-jeunes-et-si-ca-serait-une-cause-nationale/
[2]Expression empruntée à l’anglais, signifiant une solution « qui convient à tous », sans distinction
