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Economie

Une exclusivité marocaine : classer les systèmes de stockage d’énergie parmi les centrales renouvelables !

énergie

Une personne peut faire une affirmation inexacte par ignorance mais quand plusieurs personnes font la même affirmation inexacte au même moment, cela ne peut être qu’une machination orchestrée.

Alors comment ne pas penser à un « supercherie institutionnelle » lorsque des responsables successifs d’un même pays se passent le relais de la même affirmation inexacte pendant plusieurs mandats en utilisant des définitions incompatibles avec des réalités scientifiques universelles ou en sortant du cadre des usages consensuels en vigueur dans le monde entier ? Comme la comptabilité, l’énergie a elle aussi ses propres « rubriques » dont certains changent certes la désignation, mais sans en mélanger les concepts. Le but ici est d’expliquer « la rubrique concernée » à ceux n’ayant pas suffisamment de compétence en génie électrique.

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 De quoi est-il ici ? 

Il est question ici de la communication institutionnelle du Maroc autour de la part des capacités de production à base d’énergie renouvelable prévue à 52% pour 2030 depuis la révision, sur Hautes Instructions Royales, de la Stratégie Energétique Nationale (SEN) de 2008 pendant la COP 2016 : nos officiels comptent, sans vergogne, la puissance électrique des systèmes de stockage / déstockage d’énergie alimentés par de l’électricité comme étant des centrales électriques alimentées par une source renouvelable. Quelques citoyens marocains alertent régulièrement sur cette « erreur », mais façon marginale dans des articles sur des sujets annexes. J’ai pensé qu’il était, hélas, temps de dédier un article à la récidive dans cette « erreur » qui peut paraître mineure mais qui induit en erreur toute la population néophyte sur l’état d’avancement dans la réalisation des objectifs de la SEN. Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, pour 2030, il ne s’agit :

  • ni de 52% de renouvelables dans le mix annuel d’énergie produite ou consommée au Maroc,
  • ni de 52% de renouvelables dans le mix annuel d’électricité produite ou consommée au Maroc,

mais de 52% des capacités de production électrique, somme des puissances des centrales installées dans le pays (en W ou multiples) quelque soit leur production annuelle (en Wh ou multiples). Personnellement, j’ai déjà expliqué que nous allions réaliser cet objectif de 52% en 2030 sans avoir à tricher sur son contenu.

 La réalité scientifique 

Les sept sources d’énergies renouvelables convertibles en électricité sont montrées dans le diagramme ci-dessous. Les trois sources exploitées au Maroc et entrant dans ses bilans nationaux figurent dans le haut du diagramme. Il y a certes plusieurs technologies de conversion en électricité pour chacune des sept sources.

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Ainsi, tout ce qui brille n’est pas or, et tout ce qui est hydraulique n’est pas renouvelable non plus car si toutes les turbines des barrages sont entraînées par des cours d’eau alimentés par l’eau de pluie, qui est renouvelable, ce n’est pas le cas pour l’eau artificiellement surélevée par une motopompe dans une STEP.

 Centrale de production d’électricité et système de stockage / déstockage d’électricité 

La figure ci-dessus montre qu’il est impossible de fusionner conceptuellement :

  • une centrale de production d’électricité (en haut de la figure) qui génère de l’électricité à partir de toute source d’énergie (elle-même issue de l’une des primaires que sont : le charbon, le pétrole, le gaz naturel, l’uranium ou l’une des renouvelables montrées dans le schémas précédent),
  • le système de stockage / déstockage qu’est une Station de Transfert d’Energie par Pompage (STEP, en bas de la figure) qui génère certes aussi de l’électricité mais à partir… d’électricité !

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Bien qu’on perde de l’énergie à chaque étape pour produire de l’électricité à partir d’électricité l’opération de stockage / déstockage est utile quand on veut différer l’utilisation de l’électricité, comme le stockage / déstockage des batteries de nos ordinateurs et téléphones portables. Dans le cas des STEP (comme à Afourer et Abdelmoumen) :

  • Quand on a de l’électricité excédentaire, ou qu’elle est très bon marché, on pompe l’eau d’un bassin inférieur initialement rempli vers un bassin supérieur initialement vide,
  • Puis, plus tard, aux heures où on a des déficits d’électricité, ou qu’elle est chère, on va lâcher l’eau vers le bassin inférieur, afin de produire de l’électricité à partir d’une turbine couplée à une génératrice électrique. L’ensemble (bassin supérieur, turbine, bassin inférieur) fonctionne donc comme un barrage dont le lac serait rempli artificiellement. Par ailleurs, c’est souvent le même équipement qui fait réversiblement les deux fonctions de pompe et de turbine.

Par un procédé électrochimique complètement différent, on obtient le même résultat avec des batteries.

 Quelques questions auxquelles nos institutionnels ne peuvent répondre  

Les systèmes de stockage / déstockage (STEP ou batteries) sont des dispositifs qui offrent de la flexibilité de gestion aux opérateurs réseau qui assurent l’équilibre offre – demande (ONEE-BE au Maroc)[i], ce qui est déjà beaucoup et, pour hydrauliques quelles soient, il est complètement inexact de dire que nos STEP sont des centrales utilisant des sources renouvelables à moins de répondre aux quatre questions ci-dessous :

1- Sachant que tout le parc marocain de production d’électricité à partir de sources renouvelables de l’ONEE doit, à terme, être transféré à MASEN, si les STEP de Afourer et de Abdelmoumen étaient des centrales utilisant des sources renouvelables, pourquoi sont-elles explicitement exclues du transfert à MASEN ?

2- Sachant que les batteries sont un autre moyen de faire la même chose que les STEP (différer une restitution d’électricité), et que tout le parc marocain de production d’électricité à partir de sources renouvelable doit, à terme, être transféré à MASEN, pourquoi le premier appel d’offres de stockage / déstockage par batteries de 1’600 MWh a-t-il été lancé par l’ONEE-BE et non par MASEN ?

3- Parfois, nos responsables expliquent indûment que les STEP sont alimentées par de l’électricité renouvelable. Cette affirmation est-elle justifiable alors :

  • qu’il n’y avait pas de centrale solaire avant 2015 ?
  • que la production de tout l’éolien du Maroc ne suffisait même pas à fournir l’absorption de pompage de la STEP d’Afourer avant 2010 et entre 2005 et 2017, alors qu’elle tourne depuis 2005 ?
  • que les imports nets d’électricité représentaient de grandes parts des besoins électriques pour que l’on se paye le luxe d’alimenter la STEP avec l’électricité renouvelable, trop précieuse à l’époque ?

4- Même lorsqu’elle consomme un combustible, le bilan électrique de TOUTE centrale électrique DOIT être positif, car, en tant que telle, elle serait inutile si elle produisait moins d’électricité qu’elle n’en consomme. Alors pourquoi classer les STEP comme centrale de production, renouvelable qui plus est, alors que leur bilan électrique est négatif ? Fera-t-on la même chose avec tout le futur stockage / déstockage en batteries ?

 Comment se situent les STEP dans le schéma des flux d’électricité du Maroc ? 

La Figure 1 montre le schéma des flux d’électricité de l’année 2024. Chaque cellule montre :

  • le nom de l’élément,
  • la puissance installée (en MW) qui s’y rapporte et sa variation annuelle par rapport à 2023,
  • l’énergie électrique annuelle mise en jeu et sa variation annuelle par rapport à 2023.

L’attention est attirée sur le pointillé de l’électricité prélevée sur la production brute totale (PBL) et qui alimente le pompage des STEP, donnant un bilan électrique négatif de -272 GWh, valeur relative inhabituelle à cause de la mise en service de la STEP de Abdelmoumen dans le courant de 2024.

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Figure 1  Schéma des flux d’électricité de 2024 incluant les puissances installées avant l’entrée du réseau électrique

 Comment ont évolué les parts de puissances installées et leurs bilans électriques ? 

La Figure 2 montre :

  • à gauche, l’évolution des puissances installées en sources thermiques fossiles (noir), en sources renouvelables (vert) en STEP (rouge)
  • à droite, les bilans électriques (GWh) pendant 12 mois glissants des centrales thermiques fossiles (noir), des centrales renouvelables (vert) et des STEP (rouge), en fait une seule STEP jusqu’en avril 2024) : l’attention est attirée sur le fait que, dans le graphique de droite  :
    • le bilan électrique STEP se rapporte à l’échelle de gauche qui est négative,
    • le bilan STEP a été, est et sera, toujours négatif, comme expliqué plus haut.

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Figure 2  Thermique, renouvelable et STEP : puissances installées (gauche) et bilan électrique d’un an glissante (droite)

Remarquons que depuis 2011, la part des capacités et productions renouvelables augmente régulièrement, quoique lentement, mais aussi qu’à fin 2024, elle était de 37,7% et non 44,3% comme le chantent nombre de nos responsables, pour rester conformes aux annonces du Ministère en charge de l’énergie[ii], persistantes dans la même erreur depuis plusieurs législatures et plusieurs ministres en poste.

 Conclusions 

Pour un autre article, j’ai eu à chercher la signification exacte du mot « supercherie » qu’un des dictionnaires donne comme étant « une tromperie qui généralement implique la substitution du faux à l’authentique« . Du coup, j’avais trouvé la meilleure désignation de cette pratique de communication erronée que pratique un trop grand nombre de responsables officiels de l’énergie du Maroc depuis près de deux décennies !

Avec cette supercherie qui gonfle les bilans d’étape de réalisation des objectifs de la SEN 2030, nos responsables arrivent à duper certains politiciens néophytes, marocains ou étrangers, et même certains de nos journalistes généralistes qu’on ne peut incriminer puisqu’on finit par exciter leur fibre nationaliste qui tend à les faire surfer sur la vague sensationnaliste sans vraiment maîtriser les concepts techniques auxquels se rapportent les inexacts chiffres d’énergie qu’on leur communique. Dieu merci, les affirmations inexactes de ce genre ne trompent pas ceux dont l’avis compte vraiment pour l’avenir du pays : ils ne trompent ni les Conseillers de Sa Majesté le Roi, ni les experts, ni les organismes internationaux.

Les affirmations inexactes de ce genre ne sont donc finalement destinées qu’à la « consommation populaire » et ne sont qu’une forme subtile de fake-news. Leurs auteurs feraient bien (i) d’avoir l’humilité de ne pas se plaindre de fake-news lorsqu’ils en seront victimes, fût-ce à l’occasion des prochaines échéances électorales et (ii) de penser à ce que l’histoire retiendra de leur passage sur cette Terre. Espérons que la supercherie cesse avant l’arrivée de nouvelles équipes. Puisque « L’information est sacrée, le commentaire est libre » (Mohammed V, 1949), ce serait bien que « le ménage soit fait » dans l’information avant un potentiel départ.

Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)

 Références  

Toutes les sources originales des données énergétiques mises en graphiques sont officielles

Amin Bennouna, « Déconnecter 10% de la production des centrales éoliennes et solaires n’est pas plus honteux que de déconnecter 95% de la production des turbines à gaz ! », EcoActu, 23 Septembre (2025), https://ecoactu.ma/deconnecter-10-de-la-production-des-centrales-eoliennes-et-solaires-nest-pas-plus-honteux-que-deconnecter-90-de-la-production-des-turbines-a-gaz/

[1] Depuis le début, la liste serait trop longue. Voir les plus récentes https://www.environnement.gov.ma/ar/133-a-la-une, ou bien https://fnh.ma/article/developpement-durable/can-2025-mondial-2030-entretien-benali

[1] Royaume du Maroc, Ministère de l’Energie, des Mines et de l’Environnement, Portail qui a été désactivé des statistiques de l’Observatoire Marocain de l’Energie (OME), https://www.observatoirenergie.ma/data/

[1] Royaume du Maroc, Ministère de l’Economie, des Finances, et de la Réforme de l’Administration, Direction des Etudes et des Prévisions Financières (DEPF), « Notes de Conjoncture« , http://depf.finances.gov.ma/etudes-et-publications/note-de-conjoncture/

[1] Royaume du Maroc, Ministère de l’Economie, des Finances, et de la Réforme de l’Administration, Direction du Trésor et des Finances Extérieures (DTFE), « Notes de Conjoncture« , https://www.finances.gov.ma/fr/Nos-metiers/Pages/notes-conjoncture.aspx

[1] Royaume du Maroc, Bank Almaghrib, Revue de la Conjoncture Economique, http://www.bkam.ma/Publications-statistiques-et-recherche/Documents-d-analyse-et-de-reference/Revue-de-la-conjoncture-economique

[1] Haut Commissariat au Plan, « Annuaire Statistique du Maroc, Version électronique après 2013« ,  https://www.hcp.ma/downloads/Annuaire-statistique-du-Maroc-version-PDF_t11888.html, Version papier ou scannées avant 2013 https://cnd.hcp.ma/

[1] Haut Commissariat au Plan, « Bulletins statistiques« , https://www.hcp.ma/downloads/?tag=Bulletins+statistiques

[1] Red Eléctrica de España, Intercambios, https://www.ree.es/es/datos/intercambios

 

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