Complot de Skhirat : témoignage d’un rescapé

A l’occasion du 54ème anniversaire du complot de Skhirat qui au lieu le 10 Juillet 1971, j’ai pensé utile de rappeler à la jeune génération cet événement douloureux, qui aurait pu avoir des conséquences catastrophiques pour notre pays. A cette date, j’avais 29 ans et j’étais cadre à l’OCE (Office de Commercialisation et d’Exportation). L’anniversaire de Sa Majesté le Roi Hassan II (né le 9 Juillet 1929 à Rabat) correspondait à la fête de la jeunesse.
Le Roi défunt, outre les personnalités marocaines et étrangères, avait donné des instructions pour inviter également les jeunes cadres du pays. Tous les invités devaient être en tenue de sport (chemisette et pantalon), y compris les hauts gradés militaires. Le but était de faire de cette réception au Palais Royal de Skhirat, une journée récréative et conviviale, où les invités pouvaient pratiquer des sports avant et après le déjeuner, notamment tennis, golf, tir aux pigeons. C’est ainsi que je fûs moi-même invité à cet événement avec deux autres cadres de l’OCE, et un jeune peintre marocain de Marrakech.
Vers 13H00, les invités commencèrent à se rapprocher des buffets qui entouraient la piscine et attendaient le signal des responsables pour se servir. Aucun protocole particulier n’était prévu à notre connaissance pour le choix des tables. Aussi, je me suis assis avec mes amis près de la grande tente dressée devant le Palais, à coté de l’orchestre habillé d’habits de couleur rouge, et qui jouait une belle musique entraînante.
Nous apercevions de notre place à quelque deux cent mètres, SM le Roi Hassan II, qui était assis dans une table sous la tente. Nous nous sommes servis au buffet et commencions à manger. Il faut préciser que de là où nous étions assis, nous ne pouvions pas voir l’entrée du Palais car un mur nous barrait la vue, et une petite porte fermée était aménagée pour le passage à travers le mur. Soudain, nous entendîmes quelques coups de feu. Je me tournais vers mes amis pour leur demander «qu’est ce que c’est que ces coups de feu ?» L’un deux répondit : «Ne t’inquiète pas, ça doit être des coups de feu provenant des stands de tir aux pigeons».
Les coups de feu devinrent plus fréquents et les détonations plus fortes. Comme je l’ai déjà expliqué nous ne voyions rien, car la vue était barrée par le mur. Tout à coup, un mokhazni avec sa djellaba toute blanche s’écroula frappé d’une balle, et sa djellaba fut maculée immédiatement de sang rouge. Quelqu’un de haut placé, certainement une personnalité importante, s’approcha du mokhazni est s’écria «Qu’est-ce qui arrive là ?». Les coups de feu et les détonations s’intensifièrent encore plus. La panique s’empara des invités, car on voyait de plus en plus de personnes blessées et qui perdaient leur sang. Deux réactions se présentaient aux invités qui ne voyaient pas ce qui se passait. La première consistait à passer par la petite porte pour gagner le parking de voitures et fuir. Cette réaction fut fatale, car les mutins ayant franchi la porte d’entrée du Palais tiraient dans tous les sens, et s’approchaient du Palais. Ce fut malheureusement le cas de deux de mes amis (Que Dieu ait leur âme en Sa Sainte Miséricorde) qui furent fauchés par les coups de feu des mitraillettes des assaillants.
La deuxième réaction fut de fuir vers la mer en brisant la baie vitrée. C’est celle que j’ai choisie moi-même. J’avoue que je n’ai pas réfléchi pour emprunter cette seconde voie. C’est peut-être tout simplement l’instinct ou la chance. Les plus rapides d’entre nous dont un collègue de l’OCE ont pu s’enfuir par la plage, en sautant le mur qui séparait le Palais de Skhirat de la plage Amphitrite, et regagner sain et sauf Casablanca. Quant à moi, arrivé sur la plage, j’ai d’abord voulu fuir en nageant vers le large. En nageant quelques minutes, j’aperçus au loin des vedettes militaires qui barraient le passage. J’ai pensé alors que c’était des vedettes favorables au complot.
Je suis donc retourné vers la plage, et essayais de fuir vers Amphitrite. Malheureusement, les mutins avaient encerclé le Palais à l’est et à l’ouest, et empêchaient les invités de fuir. Ils lançaient pour cela des grenades dont une a explosé à quelques mètres de moi sans m’atteindre. Quelques soldats se détachèrent de leur groupe, et nous intimèrent l’ordre de regagner le Palais à coup de crosse mais sans tirer, en vociférant : «salauds, remontez au Palais». Je suis remonté donc vers le Palais au milieu des invités, qui se tiraient les uns les autres par les habits, pour se placer au milieu des groupes, afin d’éviter d’éventuelles balles perdues.
Je ressentais à ce moment là la force extraordinaire de l’être humain, et son égoïsme pour assurer sa survie lorsqu’il est en danger. Le spectacle autour du Palais était affreux: des blessés gémissaient sans qu’aucun secours ne leur fut apporté, perdant leur sang à profusion. Des cadavres flottaient dans la piscine dans l’indifférence générale. La tuerie a duré au moins une bonne heure à la suite de laquelle le feu cessa aux environs de 15H30. Sous la menace des armes, nous avons marché à quelques mètres du Palais sur le gazon du Golf, où on nous a ordonné de se coucher, face contre terre, et mains derrière le dos.
Ce fut pour moi un moment de répit, où j’ai commencé à réfléchir. Tout d’abord, je ne comprenais pas que des soldats en uniforme nous tiraient dessus, alors que nous étions les invités du Roi. Cette incompréhension dura jusqu’à ce que j’entendis «Vive l’armée du peuple». C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il s’agissait d’un complot d’une partie minoritaire de l’armée contre le régime royal. J’ai vu le visage de certains soldats qui étaient très jeunes, et dont les yeux étaient exorbités et injectés de sang (peut-être sous l’effet de la drogue).
J’entendis aussi de loin mais sans que je puisse discerner les noms, l’appel des mutins à des officiers, dont certains avaient le courage de se lever et qui furent certainement exécutés sur place. Car, je ne voyais pas les exécutions, mais entendais les détonations. Le comportement des invités autour de moi était diversifié : certains tremblaient de tout leur corps, d’autres priaient à voix basse, d’autres enfin restèrent calmes. Je suis resté moi-même très calme je ne sais pour quelle raison, peut-être que j’étais inconscient du danger de mort que je courrais. Soudain, quelques hélicoptères couvrirent le ciel, tournoyant autour du Palais. Je me suis dit que c’est peut-être l’armée fidèle au Roi, qui venait de Rabat, pour mater l’insurrection. A ce moment là, j’ai eu très peur en pensant que nous allions nous trouver nous les invités au milieu d’un combat terrible entre l’armée fidèle au Roi et les mutins.
De nouveau, j’entendis les appels de noms, et me suis dis que peut-être nous allions être jugés sur place par les mutins. Je me suis rappelé que j’avais mon permis de conduire dans ma poche, et me demandais s’il fallait le garder ou le jeter pour ne pas être identifié. J’ai finalement décidé de le garder pour prouver que je n’étais qu’un jeune cadre d’un Office public, n’ayant pas de grande responsabilité dans le pays. Cette situation intenable dura jusqu’à 17H30, période pendant laquelle je n’avais aucune information de ce qui se passait à l’intérieur du Palais de Skhirat et à Rabat.
Soudain, les soldats qui nous gardaient ont commencé à nous relever et à nous réconforter par des mots aimables, et à nous donner de l’eau à boire. J’ai vu le général Oufkir que j’avais reconnu, demander à un soldat de lui remettre sa vareuse, qu’il endossa sur sa chemise de sport, et il commença à donner des ordres et à prendre la situation en mains. Je ne comprenais encore rien à ce qui se passait, et sans perdre de temps je rejoignis le parking, où un invité, que je ne connaissais pas m’a ramené à Casablanca. En cours de chemin pour rejoindre le parking, j’ai vu à nouveau le spectacle affreux des morts et des blessés, certains flottaient dans la piscine.
Cet événement douloureux a causé la mort d’une centaine de personnes et de plusieurs centaines de blessés. Plusieurs personnalités marocaines et étrangères civiles et militaires sont décédées dans cet horrible massacre. Vous pouvez comprendre la joie de mes parents, quand au soir de ce fameux 10 juillet 1971, ils constatèrent que j’étais sain et sauf, après avoir vécu un véritable cauchemar.
J’ai appris par la suite qu’une altercation a eu lieu entre le général Medbouh, principal instigateur du complot, et son complice le Colonel Ababou, au cours de laquelle le premier a été tué. Suite à cette altercation, le colonel Ababou, accompagné d’officiers et de soldats mutins s’est rendu à Rabat pour attaquer l’Etat Major et la Radio, ne laissant qu’un petit nombre d’officiers et de soldats à Skhirat. Après son départ, S.M. le Roi Hassan II fut reconnu par un soldat mutin ; ce qui a permis le retournement de la situation.
Par Jawad KERDOUDI
Président de l’IMRI
(Institut Marocain des Relations Internationales)

