Conflit au Moyen-Orient : le marché mondial des engrais entre dans une nouvelle zone de turbulence

La nouvelle escalade géopolitique au Moyen-Orient pourrait provoquer l’un des chocs les plus significatifs sur les marchés mondiaux des engrais depuis la crise énergétique de 2022. Au-delà des enjeux militaires et diplomatiques, ce conflit touche directement l’un des nœuds les plus stratégiques de l’économie agricole mondiale : les flux d’azote, d’ammoniac, de soufre et de phosphates.
Selon une analyse publiée par Rabobank début mars 2026, les perturbations logistiques et énergétiques liées au conflit ont déjà déclenché une hausse rapide des prix des fertilisants et pourraient fragiliser durablement l’équilibre entre coûts de production agricole et prix des cultures.
Pour les pays agricoles, y compris au Maghreb et au Maroc, ces tensions interviennent dans un contexte déjà marqué par une forte volatilité des intrants et par une dépendance mondiale à quelques grands bassins de production.
Un chokepoint stratégique : le détroit d’Ormuz au cœur du système des engrais
Le premier facteur d’instabilité est la perturbation du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique reliant le Golfe persique au reste du monde.
Cette zone est cruciale pour l’approvisionnement mondial en engrais azotés. Environ 25 à 30 % des exportations mondiales d’engrais azotés transitent par ce détroit, ce qui en fait un maillon central du commerce agricole international.
Or, depuis le déclenchement des frappes militaires, le trafic maritime dans cette zone a fortement diminué, certains navires évitant désormais totalement la région pour des raisons de sécurité et d’assurance.
L’impact sur les marchés a été immédiat.
En moins de quarante-huit heures après les premières frappes contre l’Iran, les prix de l’urée en Afrique du Nord ont bondi de près de 20 %, tandis que le gaz naturel européen a progressé d’environ 45 %.
Cette réaction illustre la forte sensibilité des marchés d’engrais aux tensions énergétiques et logistiques, car la production d’ammoniac et d’urée dépend directement du gaz naturel.
Une perturbation plus large que le seul Golfe
Contrairement à certains épisodes précédents, l’impact du conflit dépasse largement le détroit d’Ormuz.
L’analyse de Rabobank montre que plusieurs zones clés de production d’engrais sont aujourd’hui exposées à des perturbations directes ou indirectes : Égypte, Algérie, Israël ou encore Jordanie.
Si l’on considère l’ensemble du Moyen-Orient et des flux associés, les volumes potentiellement exposés aux perturbations sont considérables.
| PRODUIT | PART DES EXPORTATIONS MONDIALES EXPOSÉES |
|---|---|
| Urée | ~44 % |
| Ammoniac | ~27 % |
| Engrais phosphatés | ~25 % |
| Roche phosphatée | ~36 % |
| Soufre | ~47 % |
| Potasse | ~9 % |
Ces chiffres montrent à quel point l’équilibre du marché mondial peut être rapidement déstabilisé si les perturbations se prolongent.
La fermeture partielle ou totale de certaines infrastructures énergétiques ou industrielles dans la région pourrait ainsi réduire l’offre mondiale d’intrants agricoles.
Le rôle critique du soufre et de l’ammoniac pour les phosphates
L’un des effets les plus sensibles concerne la production d’engrais phosphatés.
La fabrication de produits comme le DAP ou le MAP repose sur plusieurs intrants essentiels : roche phosphatée, soufre et ammoniac. Or ces deux derniers produits subissent déjà une forte pression sur les prix.
Le soufre avait déjà connu une hausse importante au second semestre 2025 et les tensions actuelles menacent près de 50 % du commerce mondial de soufre.
L’ammoniac, quant à lui, a vu ses prix progresser de 15 à 28 % en quelques jours sur certains marchés.
Cette situation comprime fortement les marges des producteurs d’engrais phosphatés. Selon les estimations de Rabobank, les marges brutes de production ont chuté d’environ 300 dollars par tonne au cours des six derniers mois.
Si les prix de l’ammoniac augmentaient encore d’environ un tiers, de nombreux producteurs pourraient passer en marge négative, ce qui entraînerait des réductions de production.
Pour les grands producteurs mondiaux de phosphates, notamment en Afrique du Nord, la question de l’accès au soufre et à l’énergie devient donc centrale.
L’Europe sous pression énergétique
Même si l’Europe dépend relativement peu du Golfe pour ses importations directes d’engrais, les effets indirects sont déjà visibles.
Les deux principaux fournisseurs d’engrais azotés pour le marché européen sont l’Égypte et l’Algérie, qui représentent ensemble plus de 30 % des importations européennes d’azote et d’ammoniac.
Les tensions régionales ont rapidement entraîné une hausse des prix.
En Égypte, l’urée granulée est passée d’environ 495–505 dollars la tonne FOB à 610–625 dollars dans les premiers jours de l’escalade militaire.
En Algérie, les producteurs ont également relevé leurs prix face à une demande accrue des acheteurs cherchant des routes d’approvisionnement jugées plus sûres.
En parallèle, la hausse du gaz naturel en Europe accentue la pression sur l’industrie des engrais. Le prix du gaz sur le marché TTF néerlandais a bondi de 31 à 45 euros par MWh en une seule journée après l’annonce de perturbations dans la production de GNL au Qatar.
Or le gaz constitue la principale matière première de l’ammoniac.
Face à cette volatilité extrême, certains producteurs européens ont temporairement suspendu leurs offres commerciales, incapables de fixer des prix stables pour les engrais azotés.
Les agriculteurs face à une nouvelle pression sur les marges
Pour les exploitants agricoles, l’évolution des prix des engrais est déterminante.
Les fertilisants représentent généralement 40 à 50 % des coûts variables de production des céréales.
Une hausse rapide des prix des intrants peut donc réduire immédiatement la rentabilité des cultures, surtout si les prix agricoles ne suivent pas la même trajectoire.
Or c’est précisément la dynamique observée actuellement.
Selon Rabobank, les marchés agricoles mondiaux restent relativement bien approvisionnés en céréales et oléagineux, ce qui limite les hausses de prix. Les engrais, en revanche, subissent une pression structurelle plus forte liée à l’énergie et aux perturbations logistiques.
Cette divergence crée un effet de ciseaux :
- augmentation du coût des intrants
- stagnation relative des prix agricoles
Dans ces conditions, les marges des agriculteurs se resserrent.
La Chine, acteur clé de l’équilibre mondial
Un autre facteur déterminant concerne la politique d’exportation de la Chine.
Le pays utilise régulièrement des quotas et des contrôles pour limiter ses exportations d’urée ou de phosphates afin de garantir la disponibilité d’engrais sur son marché intérieur.
Les marchés anticipent actuellement une reprise partielle des exportations d’urée chinoise au deuxième trimestre 2026, tandis que les exportations de phosphates pourraient rester limitées jusqu’à la fin de l’été.
Toutefois, ces décisions restent largement politiques.
Si les prix internationaux s’envolent, Pékin pourrait renforcer ses restrictions afin d’éviter une inflation des intrants agricoles sur son marché domestique.
Quel impact pour l’Afrique du Nord et le Maroc ?
Pour les pays d’Afrique du Nord, la situation présente à la fois des risques et des opportunités.
D’un côté, la hausse des coûts énergétiques et du soufre peut renchérir la production d’engrais phosphatés. Le Maroc, l’un des principaux exportateurs mondiaux de phosphates et d’engrais, dépend en partie de ces intrants pour certaines étapes de transformation.
De l’autre, la tension sur les marchés mondiaux peut renforcer la valeur stratégique de l’offre nord-africaine.
Les importateurs européens ou asiatiques cherchent désormais des fournisseurs plus fiables et géographiquement diversifiés afin de réduire les risques logistiques.
Dans ce contexte, les producteurs du Maghreb pourraient voir leur rôle renforcé dans l’équilibre du marché mondial des engrais
Une nouvelle phase d’instabilité pour les marchés agricoles
Pour Rabobank, le scénario le plus probable est une période prolongée de volatilité sur les marchés des engrais.
Les marchés de l’azote, de l’ammoniac et du soufre devraient être les plus affectés, car ils dépendent fortement du Moyen-Orient et des prix de l’énergie.
Si le conflit se prolonge ou s’intensifie, les prix pourraient rester durablement élevés, avec plusieurs conséquences possibles :
réduction des doses d’engrais ;
ajustement des rotations culturales ;
pression accrue sur les marges agricoles.
Dans certains cas, la hausse des coûts pourrait même conduire à un rationnement de la demande, certains agriculteurs limitant leurs applications pour préserver leur trésorerie.
Vers une recomposition durable du marché des intrants ?
Au-delà de la crise actuelle, cet épisode rappelle la forte dépendance de l’agriculture mondiale à quelques régions stratégiques pour l’approvisionnement en intrants.
Entre énergie, transport maritime et matières premières minérales, la chaîne de valeur des engrais reste étroitement liée aux équilibres géopolitiques.
Pour les acteurs agricoles, cette réalité renforce l’importance de stratégies d’optimisation des fertilisants, d’innovation agronomique et de diversification des sources d’approvisionnement.
Dans un contexte international incertain, la sécurité des intrants agricoles devient plus que jamais un enjeu stratégique pour la production alimentaire mondiale. (Avec AgriMaroc)


