Couverture santé universelle au Maroc : quel impact sur les comportements financiers des ménages ?

Le Maroc a engagé une transformation majeure de son système de protection sociale, marquée par l’extension progressive de l’assurance maladie à une large part de la population. Cette réforme vise non seulement à améliorer l’accès aux soins, mais également à renforcer la résilience des ménages face aux risques de santé. Dans ce contexte, une question centrale se pose : dans quelle mesure la couverture santé influence-t-elle les comportements économiques des ménages, notamment en matière d’épargne ?
Dans les économies où les dépenses de santé restent largement financées par les ménages, l’épargne joue souvent un rôle de mécanisme d’auto-assurance face aux dépenses médicales imprévues. L’introduction ou l’extension d’un système d’assurance maladie est donc susceptible de modifier ces comportements financiers en réduisant le besoin de constituer une épargne de précaution. Ce travail s’inscrit dans cette perspective en analysant dans quelle mesure l’accès à la couverture sanitaire influence les arbitrages budgétaires des ménages marocains, ainsi que la manière dont ils répartissent leurs ressources entre consommation et épargne.
Cette analyse s’appuie sur les données de l’Enquête nationale sur la consommation et les dépenses des ménages. La méthodologie consiste à estimer la relation entre l’accès à l’assurance maladie et le taux d’épargne des ménages en contrôlant pour leurs principales caractéristiques observables.
Les résultats empiriques révèlent que les ménages bénéficiant d’une assurance maladie présentent, en moyenne, un taux d’épargne inférieur de 24,5 points de pourcentage à celui des ménages non assurés. Ce résultat confirme l’hypothèse selon laquelle l’assurance maladie peut se substituer partiellement à l’épargne de précaution. L’intensité de cet effet varie sensiblement selon le niveau de revenu. Les ménages appartenant au quintile le plus pauvre enregistrent la baisse la plus marquée de l’épargne, avec une probabilité d’épargne inférieure de 28 points de pourcentage. À mesure que le niveau de revenu augmente, l’ampleur des coefficients s’atténue progressivement, pour atteindre environ 5,9 points chez les ménages les plus aisés. Cette hétérogénéité reflète des capacités différenciées de gestion du risque financier, les ménages à revenu élevé disposant généralement d’un accès plus large aux instruments financiers et aux mécanismes de protection formels.
Ces résultats doivent être interprétés dans le contexte des transformations profondes que connait le système de santé marocain. Grâce à l’extension progressive de l’Assurance Maladie Obligatoire, la part de la population couverte par le régime d’assurance maladie est passée de moins de 25 % en 2006 à plus de 85 % en 2022, selon les dernières données des comptes nationaux de la santé. Certes, malgré cette progression notable, les dépenses de santé supportées directement par les ménages demeurent relativement élevées. En 2022, les paiements directs des ménages représentaient environ 38 % des dépenses totales de santé (Comptes Nationaux de la Santé), un niveau supérieur au seuil de 25 % recommandé par l’Organisation mondiale de la santé, au-delà duquel les dépenses médicales peuvent devenir une source de vulnérabilité financière.
Au-delà de la réduction de l’épargne de précaution, l’assurance maladie semble également influencer la manière dont les ménages répartissent leurs dépenses. Pour les ménages les plus modestes, la couverture sanitaire s’accompagne d’une augmentation des dépenses de santé, ce qui suggère une amélioration de l’accès aux soins pour des populations auparavant sous-desservies. À l’inverse, pour les catégories de revenu plus élevées, l’assurance agit davantage comme un mécanisme de protection financière, en réduisant l’exposition aux dépenses médicales imprévues et en permettant une réallocation des ressources vers d’autres postes d’investissement, notamment l’éducation ou l’amélioration des conditions de vie.
En modifiant les arbitrages entre épargne et consommation, l’extension de la couverture sanitaire contribuerait à transformer les dynamiques budgétaires des ménages et, potentiellement, certaines variables macroéconomiques. Ces résultats invitent ainsi à approfondir l’analyse des effets de long terme de l’assurance maladie, en particulier sur l’accumulation patrimoniale, les choix de consommation et la réduction de la vulnérabilité financière des ménages.
Ecrit par Sara Loukili & Pati Fisher
Lettre de recherche de BAM
