Investissements-croissance-emplois : 5 ans après le nouveau modèle de développement… le grand écart

Écrit par Imane Bouhrara I
Le nouveau Modèle de développement était porteur de beaucoup d’espoir d’une transformation sociétale et économique du Maroc. Faute d’un canevas précis, les retombées après cinq années de la présentation du rapport de la CSMD au Roi, les résultats semblent mitigés. A vrai dire, en l’absence du pacte national prévu et d’une feuille de route claire et une indentification des responsabilités et des tâches, l’exercice d’un bilan semble aléatoire. Mais certains éléments ne trompent et ne se trompent jamais : les chiffres…particulièrement ceux de la croissance, de l’emploi et de l’investissement.
Voilà 5 ans jour pour jour, que Chakib Benmoussa, à l’époque à la tête de la Commission spéciale sur le modèle de développement, remettait le 25 mai 2021 au Souverain un rapport issu d’un travail de longue haleine, sur le terrain et enrichi de contributions, et représentant une grande feuille de route à horizon 2035. Une ambition émanant d’un large débat public, d’une intelligence et d’un choix collectifs marocaine, collant à la réalité marocaine.
Une feuille de route qui a fait couler beaucoup d’encre et qui a souffert d’entrée de jeu de la mise en œuvre. L’ambition a buté sur la transformation.
Pourtant, 2021 coïncidait avec l’arrivée d’une nouvelle équipe au gouvernement (2021-2026) et donc d’aucun s’attendait à ce que l’année 2022 soit celle de la mise en œuvre du nouveau modèle de développement qui serait en quelque sorte la toile de fond de ce mandat politique qui arrive à échéance en septembre 2026 : Avec deux cadences, une court-termiste celle du programme gouvernemental et une long-termiste du Pacte national de développement.
Mais graduellement l’utilisation du Nouveau modèle de développement dans les discours politiques s’éclipsait jusqu’à ce que ce soit un vague souvenir. Mais sa substance était bel et bien présente dans différentes politiques publiques et certains grands chantiers tel que l’État social par exemple.
En l’absence du pacte national prévu et d’une feuille de route claire et une indentification des responsabilités et des tâches, l’exercice d’un bilan semble aléatoire. Mais certains éléments ne trompent et ne se trompent jamais : les chiffres. Un exercice auquel s’est livré le Centre de Prospection économique et sociale (CPES) dans son rapport d’évaluation et prospectif sur les 5 ans du nouveau modèle de développement.
Sur une soixantaine de pages, le rapport évalue l’écart entre la vision, les dysfonctionnements, le bilan et les recommandations sur six axes dont la croissance, l’emploi, l’investissement, la protection sociale, l’éducation et la Santé.
Le triptyque Croissance-emploi et investissement est celui sur lequel s’attardera cet article, étant l’épine dorsale ou le moteur de la transformation. Cela ne signifie pas que les autres axes ne sont pas importants mais leur évaluation est plus aléatoire encore. Les chiffres !
Investissement, croissance et emploi : le paradoxe marocain
Dans son rapport « Cinq ans du Nouveau Modèle de Développement : Quelles réalisations et quels blocages ?« , le CPES relève que malgré les progrès réalisés dans plusieurs chantiers liés à la mise en œuvre du Nouveau Modèle de Développement, l’objectif consistant à atteindre des taux de croissance élevés capables de provoquer une transformation structurelle de l’économie nationale demeure largement en deçà des ambitions initialement fixées. Le modèle avait en effet misé sur un taux de croissance annuel moyen supérieur à 6 % au cours des premières années de mise en œuvre, considéré comme une condition essentielle pour générer davantage de richesse, créer des emplois et réduire les disparités sociales et territoriales.
Toutefois, l’économie marocaine a continué d’enregistrer des taux de croissance modérés oscillant entre 3 % et 4 % au cours des dernières années. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs internes et externes, notamment la succession des épisodes de sécheresse, le ralentissement de l’économie mondiale et les répercussions persistantes des crises internationales. Si ces contraintes objectives ont indéniablement pesé sur les performances économiques du pays, la faiblesse relative de la croissance reflète également la persistance de plusieurs déséquilibres structurels liés à la faible productivité de certains secteurs et à leur contribution limitée à la création de valeur ajoutée.
Dans ces conditions, l’économie marocaine peine encore à atteindre le décollage économique auquel aspirait le Nouveau Modèle de Développement. Cette situation a eu des répercussions directes sur le marché du travail, où le chômage demeure l’un des principaux défis économiques et sociaux du Royaume.
Un paradoxe bien réel au Maroc et devient systémique dans le sens où malgré l’importance des investissements publics engagés et les réformes économiques mises en œuvre, le taux de chômage s’est établi autour de 13 % en 2025, avec plus de 1,6 million de personnes sans emploi.
Ces chiffres illustrent la persistance d’un décalage entre la croissance économique enregistrée et les besoins du marché du travail. La situation est particulièrement préoccupante chez les jeunes, dont le taux de chômage dépasse le tiers de la population âgée de 15 à 24 ans.
Les diplômés de l’enseignement supérieur et des instituts de formation sont également fortement touchés, ce qui met en évidence les difficultés de l’économie nationale à absorber les compétences qualifiées et à transformer les investissements réalisés dans l’éducation et la formation en opportunités d’insertion professionnelle durables.
Cette réalité souligne les limites actuelles du modèle économique dans sa capacité à générer suffisamment d’emplois productifs et à forte valeur ajoutée pour répondre aux aspirations d’une population active en constante progression.
Emplois : ni NMD ni PNEE
Le nouveau modèle de développement à lui seul n’était pas suffisant, encore faut-il formuler des politiques sectorielles claires pour en porter l’ambition, les objectifs et surtout la concrétisation.
Et l’un des secteurs vitaux et très attendu de ce NMD est la politique de l’emploi, l’humain étant au centre de toutes les priorités, du moins sur le papier.
Le Nouveau Modèle de Développement considère que la réalisation d’un développement inclusif et durable passe nécessairement par la construction d’une économie nationale forte, productive et créatrice de valeur, capable de générer durablement de la richesse et d’offrir des emplois décents à l’ensemble des catégories sociales.
Sa déclinaison en une véritable politique de l’emploi devait d’abord prend effet dans la Stratégie Nationale de l’Emploi, SNE 2015-2025. Rien.
Pis, en 2023, le Ministère de l’inclusion économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences (MIEPEEC) a entamé en 2023 une concertation pour la formulation de la Nouvelle Politique Nationale de l’Emploi et de l’Entrepreneuriat du Maroc, PNEE à l’horizon de 2035. Cette PNEE devait être l’émanation de la convergence entre le programme gouvernemental à horizon 2026 et le nouveau modèle de développement à l’horizon 2035. Les objectifs clés de la PNEE devaient être la croissance de l’emploi et des revenus, la hausse du taux d’activité des femmes, la réussite de la généralisation de la sécurité sociale et la réduction du poids de l’économie informelle. Ces objectifs convergent, se renforcent les uns les autres et contribuent aux autres objectifs établis par le NMD, mais sur le terrain, il n’en est rien.
Le département de l’emploi a été happé par le dialogue social et les chiffres de l’emploi ont été un désastre avec des records de chômage au-delà de 13%.
Investissements : la justice sociale ? Connaît pas
Pour revenir au rapport du CPES, il est ressort que bien que le Nouveau Modèle de Développement ait été conçu autour d’une vision fondée sur la justice sociale, l’égalité des chances et la mise du citoyen au cœur des politiques publiques, sa mise en œuvre a progressivement fait émerger, dans plusieurs domaines, le sentiment qu’une part importante de la dynamique de réforme et d’investissement profite davantage à certaines catégories économiques qu’aux objectifs sociaux initialement définis par le modèle.
D’importants investissements publics, des mécanismes de soutien financier et diverses incitations économiques ont ainsi été orientés vers certains secteurs stratégiques et vers de grands opérateurs économiques, tandis que les retombées de cette dynamique sur l’emploi, les revenus et la réduction des inégalités sont restées inférieures aux attentes.
Cette situation a alimenté le débat sur la répartition effective des bénéfices de la croissance et sur la capacité du modèle à garantir une distribution équitable des opportunités économiques entre les différentes composantes de la société.
Cette tendance s’est particulièrement manifestée dans plusieurs secteurs stratégiques où les phénomènes de concentration économique se sont maintenus, voire renforcés. Dans certains marchés, un nombre limité d’acteurs continue d’occuper des positions dominantes, tandis que les situations de rente et les pratiques limitant la concurrence demeurent présentes malgré le discours officiel en faveur de la compétitivité et de l’égalité des chances.
Plusieurs programmes de soutien public ont également suscité d’importants débats quant à leur gouvernance et à leurs bénéficiaires réels. Dans certains secteurs, notamment ceux liés à l’énergie, à l’importation ou à certains dispositifs d’investissement, les critiques ont porté sur le fait que certaines catégories d’opérateurs auraient bénéficié de manière disproportionnée des aides publiques, renforçant ainsi le sentiment que les ressources collectives ne sont pas toujours réparties selon des critères d’efficacité économique et de justice sociale.
Par ailleurs, plusieurs chantiers lancés dans le cadre du Nouveau Modèle de Développement poursuivaient des objectifs explicitement sociaux, notamment le renforcement de la classe moyenne, la réduction des inégalités et l’amélioration de la qualité des services publics. Toutefois, les résultats observés montrent que, dans certains cas, une part importante des bénéfices économiques générés par ces réformes s’est progressivement orientée vers les acteurs privés les mieux positionnés pour tirer parti des nouvelles opportunités. Ces constats soulèvent la question de l’équilibre entre l’encouragement de l’investissement privé et la préservation de la finalité sociale qui constitue l’un des fondements du Nouveau Modèle de Développement.
Au final, ce bilan aussi mitigé soit-il présente plusieurs acquis et des pistes sur lesquelles les acteurs politiques doivent plancher sérieusement à la veille des législatives de 2026 sur la trajectoire de développement que suivra le Maroc au-delà de 2026. Particulièrement en matière d’emploi en amont (l’éducation) et en aval (une véritable croissance et des investissements au service de la création de l’emploi) puisqu’il en découlera tout le reste.

