Flash
Le cadre constitutionnel de l’investiture parlementaire du gouvernement Corruption, conflit d’intérêt, l’enrichissement illicite… : les paroles à l’épreuve de la transparence et de l’action Croissance record, porte-monnaie vide… pourquoi les Marocains ne voient-ils pas la couleur ? L’or recule, la hausse des prix du pétrole ravivant les craintes d’inflation Salon International des Dattes au Maroc : Erfoud accueille la 15e édition du du 28 octobre au 1er novembre 2026 CAN de futsal : le Maroc écarte l’Égypte et rejoint l’Angola en finale COP17 : l’injustice financière au cœur des débats Réunion du Conseil de sécurité de l’ONU du 31 Octobre 2026 sur le Sahara : quelles perspectives ? MEDFORGEN : la Méditerranée unit ses forces au Maroc pour sauver ses forêts PLF 2027 : des priorités ambitieuses, mais quelle transformation réelle du modèle économique marocain ?
Economie

Croissance record, porte-monnaie vide… pourquoi les Marocains ne voient-ils pas la couleur ?

POUVOIR D'ACHAT

Ecrit par Houssifi El Houssaine I

Une croissance de 4,9 %, la meilleure depuis plus de dix ans. Une inflation ramenée sous 1 %. Un déficit budgétaire divisé presque par deux, des réserves de change record, 380 Mds de DH d’investissement public. Sur le papier, le gouvernement sortant a cumulé les bons points. Dans les foyers, le verdict est tout autre : près de huit ménages sur dix estiment que leur niveau de vie s’est dégradé. Ce divorce entre les tableaux de bord et le panier de la ménagère n’a rien d’un malentendu. Il a des causes précises, que les chiffres officiels eux-mêmes permettent d’identifier.

Publicité

Le grand divorce entre les agrégats et le vécu

Le chiffre est cruel pour un exécutif qui a fait campagne sur son bilan. Au deuxième trimestre 2026, selon l’enquête de conjoncture du Haut-Commissariat au Plan (HCP), 78,3 % des ménages déclarent une dégradation de leur niveau de vie au cours des douze derniers mois. Seuls 5,2 % y voient une amélioration. Pire : 38,7 % des familles disent devoir s’endetter ou puiser dans leur épargne pour boucler leurs fins de mois, et à peine 2,6 % parviennent encore à mettre de l’argent de côté.

Publicité

Ces données ne proviennent ni de l’opposition ni d’un sondage militant, mais de l’institut statistique officiel. Elles ont été publiées au moment même où le gouvernement vantait une croissance proche de 5 %. Le 23 septembre, les électeurs ont tranché à leur manière : 38 % de participation, le plus bas niveau depuis près de vingt ans, et un RNI relégué à la deuxième place. Le désaveu n’est pas seulement politique ; il est arithmétique.

Publicité
Ce que disent les agrégats Ce que disent les ménages
Croissance de 4,9 % en 2025 78,3 % jugent leur niveau de vie dégradé
Inflation de 0,8 % en 2025 38,7 % s’endettent ou puisent dans leur épargne
193 000 emplois nets créés en 2025 37,2 % de chômage chez les 15-24 ans
Investissement public : 230 → 380 MMDH Mobilisation « GenZ 212 » pour la santé et l’école
Réserves de change > 500 MMDH Participation électorale de 38 %

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources : HCP (comptes nationaux 2025, enquête de conjoncture auprès des ménages T2-2026, ENE 2025), Bank Al-Maghrib, ministère de l’Intérieur.

L’inflation est partie, les prix sont restés

Premier malentendu, et sans doute le plus lourd : la confusion entretenue entre désinflation et baisse des prix. Quand le gouvernement se félicite d’une inflation à 0,8 %, il dit vrai. Mais cela signifie seulement que les prix montent moins vite. Ils ne redescendent pas. Après une hausse de 6,6 % en 2022 puis de 6,1 % en 2023, le niveau général des prix s’est installé durablement environ 15 % au-dessus de celui de 2021. Pour l’alimentation, qui pèse bien plus lourd dans le budget des ménages modestes, la seule année 2023 a ajouté 12,5 %.

Faisons le calcul que le discours officiel évite. Le SMIG a été relevé de 20 % entre 2021 et janvier 2026. Rapportée à la hausse cumulée des prix sur la même période, la progression réelle du salaire minimum ne dépasse guère 4 % en cinq ans – et encore, ce rattrapage n’est intervenu qu’en fin de mandat, après trois années pendant lesquelles les salaires couraient derrière les étiquettes. Le pouvoir d’achat perdu en 2022-2023 n’a jamais été restitué : il a simplement cessé de se dégrader.

« L’inflation à 0,8 % est un indicateur de vitesse. Le ménage, lui, paie le niveau. »

Le calme actuel est en outre artificiel. Il repose sur le gel des prix du gaz butane et de l’électricité et sur les subventions aux transporteurs, qui amortissent un baril attendu à 87 dollars en moyenne en 2026. Bank Al-Maghrib anticipe déjà une remontée de l’inflation en 2027. Autrement dit, le répit a une date de péremption.

Une croissance qui ne crée pas d’emplois

Le deuxième ressort du malaise tient à la nature même de la croissance. Elle a été portée, en 2025 comme en 2026, par le retour des pluies – la valeur ajoutée agricole bondit de près de 20 % en 2026 – et par un investissement public massif à forte intensité en capital. Ni l’un ni l’autre ne génère durablement des emplois stables. Une bonne récolte ne fait pas un salaire mensuel ; un stade livré ne recrute plus personne.

Résultat : le taux de chômage est passé de 12,3 % en 2021 à 13 % en 2025. Il n’a jamais retrouvé son niveau de départ. La promesse d’un million d’emplois nets en cinq ans n’a pas été tenue. Chez les 15-24 ans, plus d’un actif sur trois est sans emploi (37,2 %) ; chez les femmes, le chômage a progressé, à 20,5 % ; chez les diplômés, il atteint 19,1 %. La durée moyenne de recherche est passée de 31 à 33 mois.

Le nouveau mode de calcul adopté par le HCP en août 2026, qui affiche un « chômage strict » de 9,5 %, ne change rien à cette réalité. Il mesure autre chose, selon une définition plus étroite, et n’est pas comparable à la série historique. Le brandir en pleine campagne électorale comme une victoire relevait davantage de la communication que de l’analyse.

Surtout, l’emploi qui existe est massivement précaire. Selon le compte satellite du HCP, l’informel représente 67,6 % de l’emploi total, jusqu’à 97 % dans l’agriculture et plus de 80 % dans le commerce. Ces travailleurs sont rémunérés environ cinq fois moins que dans le formel et travaillent davantage d’heures. Pour eux, la revalorisation du SMIG est une abstraction : aucun barème légal ne s’applique à leur fiche de paie, puisqu’ils n’en ont pas.

Le béton avant les services

L’investissement public est passé de 230 à 380 Mds de DH . Le chiffre impressionne, mais la question décisive est ailleurs : où va cet argent, et quand le citoyen en voit-il le fruit ? Une part considérable a été orientée vers les infrastructures de prestige liées à la CAN 2025 et au Mondial 2030 : stades, routes, gares, aménagements urbains. Ces équipements ont une logique économique de long terme. Mais ils ne réduisent pas l’attente aux urgences ni la surcharge des classes.

C’est précisément ce décalage qu’a cristallisé la mobilisation de la jeunesse « GenZ 212 » à l’automne 2025. Dans les rues de Rabat, Casablanca ou Agadir, le slogan le plus repris réclamait des hôpitaux, et pas seulement des stades. Le mouvement exigeait une refonte de l’école et de la santé, puis a fini par appeler à la démission du gouvernement. Les affrontements ont fait trois morts. Le budget de la santé a certes plus que doublé, de 19,7 à 42,4 milliards de dirhams ; mais doubler une enveloppe ne double pas mécaniquement le nombre de médecins, de lits ou de rendez-vous disponibles. Les délais de mise en œuvre sont longs, et l’usager juge sur ce qu’il trouve en franchissant la porte de l’hôpital, pas sur la loi de finances.

Des marchés verrouillés où les gains s’évaporent

Quatrième explication, la plus dérangeante : une partie des efforts publics a été captée en chemin par des structures de marché peu concurrentielles. Les exemples ne manquent pas.

  • Les carburants : En novembre 2023, le Conseil de la concurrence a conclu un règlement transactionnel de 1,84 milliard de dirhams avec neuf sociétés de distribution d’hydrocarbures pour pratiques anticoncurrentielles. Parmi elles figure Afriquia, leader du marché, contrôlée par le groupe du chef du gouvernement. Une précédente procédure, en 2020, n’avait rien changé de concret. Pour l’automobiliste comme pour le transporteur, la leçon est simple : à la pompe, la baisse des cours mondiaux se répercute lentement, la hausse beaucoup plus vite.
  • La viande rouge : Pour faire baisser les prix, l’État a supprimé droits de douane et TVA sur les importations de bovins et d’ovins et versé une prime de 500 dirhams par mouton importé. Le coût, contesté, a fait l’objet d’une vive polémique : 13,2 milliards de dirhams selon un document du ministère des Finances, dont l’essentiel en recettes théoriques, contre 437 millions de dirhams de décaissement réel selon le ministère de l’Agriculture. Sur le fond, le constat est partagé jusque dans les rangs du gouvernement : les prix n’ont pas baissé comme espéré. Un ministre a lui-même dénoncé des spéculateurs et des marges « non éthiques ». Aucune condition de prix de vente n’ayant été attachée aux aides, l’avantage fiscal s’est largement arrêté chez les importateurs et les intermédiaires.
  • Le soupçon de conflit d’intérêts : L’attribution, fin 2023, du marché de la grande station de dessalement de Casablanca à un consortium associant une filiale du groupe Akwa a valu au chef du gouvernement des accusations répétées de conflit d’intérêts de la part de l’opposition. Le gouvernement a fait valoir que le projet n’avait bénéficié d’aucun soutien financier public. Quelle que soit l’issue juridique de ce débat, le dommage en termes de confiance est réel : lorsque le premier responsable de l’exécutif est aussi un acteur majeur des marchés de l’énergie, chaque arbitrage économique devient suspect aux yeux de l’opinion.

Dans une économie où quelques opérateurs dominent l’importation, la distribution et les marges intermédiaires, une subvention ou une exonération ne garantit en rien une baisse de prix au détail. Faute de régulation musclée et de contrôle des marges, l’argent public améliore les comptes des intermédiaires plus sûrement que le budget des ménages.

Un État social qui tarde à se faire sentir

L’exécutif sortant revendique, à juste titre, des réformes d’ampleur historique : l’Assurance maladie obligatoire couvre plus de 88 % de la population, et l’aide sociale directe bénéficie à plus de 4 millions de familles. Mais la couverture n’est pas l’accès. Être affilié à l’AMO ne garantit ni un médecin disponible à proximité, ni un remboursement couvrant les tarifs réellement pratiqués dans le privé, vers lequel se tournent faute de mieux de nombreux patients. Le reste à charge demeure lourd.

Quant à l’aide directe, son ciblage par le Registre social unifié repose sur un indice socio-économique dont les seuils ont fait sortir du dispositif des ménages qui s’estimaient éligibles, alimentant un sentiment d’arbitraire. Les montants versés, de quelques centaines de dirhams par mois, ont amorti le choc pour les plus pauvres ; ils ne pouvaient compenser à eux seuls une hausse durable du coût de la vie pour une classe moyenne qui, elle, n’a reçu aucune aide ciblée.

La moyenne nationale, cette illusion d’optique

Enfin, un taux de croissance national est une moyenne, et les moyennes masquent les fractures. La richesse produite reste concentrée sur l’axe Tanger–Casablanca, quand plusieurs régions affichent des taux de chômage supérieurs à 20 %. Les hausses de prix varient fortement d’une ville à l’autre. La croissance de 2026, essentiellement agricole, a profité aux exploitations qui ont accès à l’eau et aux marchés, bien plus qu’aux petits paysans endettés par six années de sécheresse.

L’investissement public, lui, s’est concentré sur les grandes métropoles et les villes hôtes des compétitions internationales. Pour l’habitant d’un douar de l’Atlas ou d’une ville moyenne de l’Oriental, l’économie qui « performe » est une économie qu’il voit à la télévision.

Ce que répond le gouvernement

Par souci d’équité, il faut rappeler les arguments de l’exécutif sortant. Il a hérité d’une économie sortant d’une récession de 7,2 %, puis a dû absorber six années de sécheresse, le choc des prix consécutif à la guerre en Ukraine et, en 2026, la flambée pétrolière liée au conflit en Iran. Sans le gel des prix du butane et de l’électricité, le choc aurait été bien plus violent pour les ménages. La protection sociale généralisée, la hausse de 29 % du salaire moyen dans la fonction publique et la revalorisation du SMIG constituent des acquis réels, dont les effets se mesurent sur plusieurs années, pas sur un mandat. Enfin, nombre d’économistes rappellent que l’écart entre agrégats et perception est un phénomène observé dans de nombreux pays après un épisode inflationniste : la mémoire des prix d’avant-crise persiste longtemps après la stabilisation.

Ces arguments ont leur poids. Ils n’expliquent pas pourquoi le chômage n’a pas reculé, pourquoi les aides à l’importation n’ont pas fait baisser les prix, ni pourquoi l’engagement d’un million d’emplois a été abandonné en route.

L’héritage d’une croissance sans redistribution

Le bilan Akhannouch restera celui d’une réussite comptable et d’un échec ressenti. L’État a stabilisé ses comptes ; les ménages, eux, ont épuisé les leurs. La croissance a été réelle mais mal répartie, trop dépendante de la pluie et du béton, trop peu créatrice d’emplois formels, et partiellement interceptée par des marchés où la concurrence reste une promesse.

Le nouveau gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri hérite d’un message limpide, adressé par 62 % d’abstentionnistes : les citoyens ne jugeront plus les politiques économiques sur le taux de croissance, mais sur le prix du kilo de viande, le délai d’un rendez-vous à l’hôpital et la possibilité, pour leurs enfants, de trouver un premier emploi. Tant que ces trois indicateurs ne bougeront pas, aucun record macroéconomique ne suffira à convaincre.

Publicité

Laisser un commentaire

Publicité
Publicité
error: Content is protected !!