De Descartes à Sun Tzu, la méthode Elalamy…

En écoutant l’intervention de Moulay Hafid Elalamy « Grand témoin » de l’événement organisé par la CGEM « Entrepreneurs en mouvement », une question continuait de me trotter dans la tête. À quoi venions-nous d’assister exactement ? À une leçon de stratégie digne de Sun Tzu ou à une forme de Discours de la méthode appliqué à l’entreprise ?
À première vue, la référence à l’Art de la guerre semble presque naturelle. Pendant plus d’une heure, il a été question de concurrence, de conquête de marchés, de risques, d’adaptation et de révolutions technologiques. Un entrepreneur qui parle d’anticipation et de mouvement évoque forcément, d’une manière ou d’une autre, le vieux stratège chinois.
Mais à mesure que le discours avançait, quelque chose résistait à cette comparaison. Car Moulay Hafid Elalamy n’a pas parlé d’ennemis. Il n’a pas expliqué comment dominer un marché ou neutraliser un concurrent. Son propos était plus personnel, parfois même introspectif. Au fond, il a davantage parlé de la difficulté de décider lorsque l’environnement devient imprévisible.
Et c’est précisément à ce moment-là que la seconde référence s’est imposée.
Non pas Sun Tzu, mais Descartes.
La comparaison peut surprendre. Pourtant, elle n’est pas aussi incongrue qu’il y paraît. Le philosophe cherchait une méthode pour guider la pensée ; l’entrepreneur semble aujourd’hui chercher une méthode pour guider l’action.
Non pas une théorie. Une boussole.
C’est d’ailleurs ce qui donne sa cohérence à l’ensemble de l’intervention. Derrière les anecdotes, derrière l’humour et derrière les formules parfois provocatrices, se dessine progressivement un corpus de principes qui ressemble à une véritable grammaire entrepreneuriale.
Tout commence par la conformité. Avant même de parler croissance ou innovation, Elalamy insiste sur la nécessité d’être irréprochable vis-à-vis du fisc, des régulateurs ou des organismes sociaux. Le succès, explique-t-il en substance, repose d’abord sur des fondations solides.
Une fois les fondations posées, la méthode se déploie.
Rester proche du client. Voir grand mais démarrer petit. Tester avant d’investir massivement. Accepter la confrontation avec les marchés internationaux. Diversifier avec prudence. S’entourer de personnes plus compétentes que soi. Préparer la transmission. Construire des organisations capables de survivre à leurs fondateurs.
À première lecture, ces principes peuvent sembler relever du simple bon sens.
Pourtant, lorsqu’ils sont mis bout à bout, ils racontent autre chose.
Ils racontent une même obsession : éviter les pièges de l’ego.
Ne pas croire que l’on sait tout. Ne pas penser qu’un succès est éternel. Ne pas s’imaginer à l’abri des ruptures.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’un des messages les plus forts de son intervention : « vendre n’est pas trahir ».
La formule a pu choquer certains. Pourtant, elle s’inscrit parfaitement dans la logique de l’ensemble. Pour Elalamy, l’attachement excessif à une entreprise, à un produit ou à un modèle économique peut devenir un frein. L’entrepreneur doit savoir évoluer, parfois même renoncer, lorsque la réalité l’exige.
Autrement dit : ne jamais tomber amoureux de ses certitudes.
Et c’est probablement cette idée qui permet de comprendre la place centrale accordée à l’intelligence artificielle dans son intervention.
Car lorsqu’il évoque l’IA, Elalamy ne parle pas technologie. Il parle adaptation. Il parle d’un monde où les avantages acquis peuvent disparaître plus vite qu’auparavant et où les succès d’hier ne garantissent plus ceux de demain.
Nous revenons alors à notre question de départ.
Sun Tzu ou Descartes ?
Ni l’un ni l’autre, finalement.
Le premier enseigne l’art de remporter les batailles. Le second cherche à établir les fondements de la raison.
Moulay Hafid Elalamy, lui, semble poursuivre une ambition différente : comprendre comment construire, durer et se transformer dans un monde devenu instable.
C’est pourquoi son intervention ressemble moins à un traité stratégique qu’à la mise en forme progressive d’une pensée entrepreneuriale. Une pensée où la discipline précède l’ambition, où l’audace ne dispense jamais de la rigueur, et où la capacité à changer compte davantage que la capacité à conserver.
Au fond, ce que les entrepreneurs ont entendu ce jour-là n’était ni un cours de philosophie ni un manuel de guerre. D’ailleurs Elalamy identifie son propos de « Anti-Manuel ».
C’était peut-être le premier chapitre d’une école de pensée bien plus personnelle : l’école Elalamy.
L’entrepreneur n’est pas maître omniscient
Mais réduire cette intervention à une simple liste de principes serait sans doute passer à côté de l’essentiel. Car une méthode ne vaut jamais uniquement par son architecture intellectuelle. Elle vaut aussi par celui qui l’incarne.
Or, ce qui frappe chez Moulay Hafid Elalamy, c’est la cohérence entre les règles qu’il énonce et les traits de caractère qui ont façonné son parcours. Derrière le stratège apparaît un homme d’action. Derrière le bâtisseur, un dirigeant qui revendique le droit à l’erreur autant que le devoir de décider.
La plupart des entrepreneurs parlent volontiers de leurs réussites. Lui a choisi de construire son intervention autour des leçons tirées de ses erreurs. Ce détail n’est pas anodin. Il révèle une certaine relation au risque, mais aussi une forme de lucidité rarement mise en avant dans un univers où le chef d’entreprise est souvent sommé d’incarner l’infaillibilité.
Car au fond, la réussite ou l’échec d’une stratégie ne dépendent jamais uniquement de la qualité des analyses. Ils dépendent aussi de la personnalité de celui qui les met en œuvre. L’aversion ou l’appétence pour le risque, la capacité à écouter, la faculté à changer d’avis, le rapport au pouvoir, à l’argent ou à l’échec influencent autant les décisions que les tableaux Excel ou les études de marché.
C’est probablement ce qui explique la récurrence de certains thèmes dans son discours. Ne pas s’attacher excessivement à une entreprise. S’entourer de personnes plus compétentes que soi. Accepter de remettre en cause ses convictions.
Entre stratégie, pragmatisme et remise en question permanente, Elalamy ne cite aucun maître : il devient le sien.

