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Chronique

Dirham et devises : jusqu’où la dépréciation peut-elle alimenter l’inflation au Maroc ?

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La question du taux de change redevient particulièrement sensible pour l’économie marocaine dans un contexte marqué par la volatilité des marchés internationaux, le renchérissement de certaines matières premières et la progression du coût des importations. Le sujet est d’autant plus important que le Maroc reste fortement dépendant de l’extérieur pour une partie de ses besoins énergétiques, alimentaires et industriels. En 2025, les importations nettes de produits énergétiques représentaient environ 6,3 % du PIB, selon le FMI. Dans ce contexte, une dépréciation du dirham face aux monnaies de facturation des importations, notamment le dollar, peut rapidement renchérir la facture extérieure.

Le premier canal de transmission est celui du prix des importations. Lorsqu’une monnaie nationale se déprécie, les produits achetés à l’étranger deviennent mécaniquement plus coûteux en monnaie domestique, toutes choses égales par ailleurs. Une entreprise marocaine qui importe une marchandise facturée 100 dollars paiera davantage en dirhams si le dollar passe, par exemple, de 10 à 11 dirhams : le coût de l’importation augmente alors de 10 %, avant même de prendre en compte le transport, les marges ou les taxes.

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Cette hausse peut ensuite être répercutée sur les prix de vente. C’est ce que la littérature macroéconomique désigne par exchange-rate pass-through, ou transmission du taux de change aux prix domestiques. Le phénomène mérite d’autant plus d’attention que le HCP a fait état, au deuxième trimestre 2026, d’une progression de 10 % sur un an de l’indice des valeurs unitaires à l’importation.

Pour autant, une dépréciation de 10 % ne signifie pas automatiquement une hausse de 10 % de l’inflation. C’est précisément ici qu’intervient la théorie du pass-through. Une étude de Bank Al-Maghrib consacrée au Maroc estime que la transmission de long terme des variations du taux de change aux prix à la consommation est incomplète, autour de 33 %, et qu’elle atteint environ 38 % sur la période plus récente étudiée.

Autrement dit, une dépréciation de 10 % ne se transforme pas mécaniquement en une hausse de 10 % de l’indice général des prix. Une partie du choc peut être absorbée par les marges des importateurs et des producteurs, la concurrence, les contrats commerciaux, les coûts de production ou encore les possibilités de substitution entre produits importés et produits locaux.

L’énergie constitue néanmoins l’un des principaux points de vulnérabilité. Le pétrole et plusieurs matières premières stratégiques sont largement libellés en dollars sur les marchés internationaux. Une combinaison d’un dollar plus fort et d’une hausse du prix du pétrole peut donc produire un double choc pour l’économie marocaine. Le mécanisme se diffuse ensuite progressivement dans l’ensemble du système productif : carburants plus chers, transport plus coûteux, augmentation des coûts de production, renchérissement des intrants agricoles et industriels, puis pression sur les prix à la consommation.

Dans une économie importatrice nette d’énergie, le taux de change devient ainsi un facteur déterminant de la formation des prix domestiques.

Le deuxième risque concerne les effets de second tour. L’inflation importée ne s’arrête pas nécessairement au prix du produit directement importé. Dans une perspective néo-keynésienne, un choc initial sur les coûts peut se transmettre aux prix domestiques, puis aux salaires et aux anticipations d’inflation. Les entreprises confrontées à une augmentation de leurs coûts peuvent relever leurs prix ; les salariés peuvent ensuite demander des augmentations afin de préserver leur pouvoir d’achat ; les entreprises répercutent à nouveau cette hausse des coûts.

Le risque apparaît lorsque le choc initial, qui pourrait être temporaire, devient durable et modifie les anticipations des agents économiques. La crédibilité de la politique monétaire devient alors essentielle pour empêcher qu’une hausse ponctuelle des prix importés ne se transforme en inflation persistante.

Le Maroc dispose toutefois de plusieurs amortisseurs. Le régime de change ne correspond pas à une libre fluctuation totale du dirham. Depuis 2020, la monnaie évolue dans une bande de fluctuation de ±5 % autour d’un cours central déterminé à partir d’un panier composé à 60 % d’euros et à 40 % de dollars, tandis que Bank Al-Maghrib conserve des possibilités d’intervention sur le marché des changes. Cette architecture vise notamment à limiter les mouvements excessifs et désordonnés du taux de change.

L’expérience récente montre par ailleurs que la transmission du choc de change vers l’inflation est progressive. Selon les simulations de Bank Al-Maghrib, la dépréciation de 4,2 % du taux de change effectif nominal observée en 2022 aurait contribué à une hausse moyenne de l’inflation d’environ 2 points de pourcentage, avec une transmission étalée sur près de deux ans.

Le véritable enjeu est donc moins la baisse ponctuelle du dirham que sa durée, son ampleur et le contexte international dans lequel elle intervient. L’inflation moyenne n’a été que de 0,8 % en 2025, tandis que les prévisions disponibles tablent sur une inflation encore relativement contenue en 2026. Mais cette situation pourrait rapidement évoluer en cas de combinaison défavorable entre dépréciation du dirham, appréciation du dollar, hausse des prix de l’énergie et renchérissement des matières premières.

Pour Bank Al-Maghrib, le défi consiste à préserver la stabilité des prix sans freiner excessivement l’activité économique. Pour le gouvernement, il s’agit de limiter la transmission du choc aux ménages et aux entreprises.

Au fond, la question n’est donc pas simplement de savoir si une dépréciation du dirham provoque de l’inflation, mais jusqu’à quel niveau l’économie marocaine peut absorber le choc de change avant que celui-ci ne se transforme en véritable pression sur le pouvoir d’achat et sur les coûts de production.

Écrit par Hamid Fayou,

Docteur en  économie

et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques.

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Hamid Fayou

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