Du 45 au top des tendances à la case prison, l’histoire triste d’une ascension et d’un abîme

Ecrit par Imane Bouhrara I
Seuls ceux qui connaissent l’histoire du quartier 45 à Fès peuvent comprendre d’où ces jeunes sont issus, ce qu’ils ont vécu et « survécu » pour en être là aujourd’hui.
Le succès se vit en groupe, l’échec dans la solitude, c’est ce qui est arrivé à deux jeunes rappeurs marocains Youssef 45 et Amine condamnés pour leur clip Acharrr Kbi Atay.
Peut-être sommes-nous déjà vieux pour se rappeler que le rap est irrévérencieux et que la jeunesse est par essence rebelle que dire d’une jeunesse loin d’être dorée…
Je n’ai pas la prétention d’être une chroniqueuse judiciaire ni de juger de la pertinence du verdict prononcé, car un magistrat ne juge pas par les sentiments mais par les faits et la loi.
Force est de reconnaître que les paroles de ce clip ne sont pas seulement trashs et dégradants pour la femme marocaine mais ils font aussi référence à l’exploitation sexuelle des mineures. Le verdict évoque une incitation à ce délit puni par la loi. Et en tant que femme et maman, je ne peux que cautionner la sévérité à l’encontre de tout ce qui met en danger la sécurité et les droits des enfants…
Toujours est-il, hormis le grief mentionné plus haut, on ne peut être indifférents à cette condamnation, contrairement au cri de victoire des gardiens de la vertu et de la moralité, tant le profil des protagonistes est inédit. Il ne s’agit pas de les dédouaner ni leur trouver des circonstances atténuantes, j’ai sauté au plafond quand j’ai écouté le clip la première fois ne croyant pas mes oreilles et j’ai été choquée que tant de gens dont ces influenceurs à la recherche de clics et des familles utilisent ce son sans se rendre à l’évidence que le propos est intolérable et condamnable au regard de la loi.
Mais il est question de juste contextualiser afin d’essayer de comprendre si ces jeunes finalement ne décrivent-ils qu’un vécu. Leur vécu.
En effet comme son surnom l’indique, Youssef 45 est issu du quartier 45 à Fès. Seuls ceux qui connaissent l’histoire de ce quartier peuvent comprendre d’où ces jeunes sont issus, ce qu’ils ont vécu et « survécu » pour en être là aujourd’hui.
Il s’agit d’un des quartiers les plus paupérisés du Maroc, créé autour d’une plaque de signalisation portant le chiffre 45 à la sortie de la ville et peuplé depuis les années 80 en raison de l’exode rural provoqué par les épisodes de sécheresse.
C’est l’un des quartiers qui ceinturent les villes marocaines où la violence est fréquente et la jeunesse livrée au système D.
Nous avions bien expérimenté à Casablanca dans les années 2000 avec les jeunes de Sidi Moumen, ce que ce mix explosif peut donner comme dégâts. On est presque heureux que ceux du quartier 45 à Fès se soient limités à une chanson.
Vous me direz que nul n’est censé ignorer la loi, mais d’aucuns savent que cette fiction juridique est impossible bien que nécessaire au fonctionnement de l’ordre juridique.
La réalité est que l’idéal de la loi se heurte ici à un contexte particulier de jeunes dépourvus de droits au même titre que les autres citoyens mais doivent répondre à leur devoir au même degré de responsabilité.
En résumé, si je ne peux pas tolérer les propos de ces jeunes, je ne peux pas non plus me résigner à me réjouir de leur condamnation.
