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Chronique

Eau au Maroc : le dessalement bouleverse la gouvernance et oblige l’ONEE à réinventer son rôle

eau Benaddou

Le Maroc entre dans l’ère des producteurs multiples d’eau. À mesure que le dessalement prend une place croissante, la question centrale n’est plus seulement de produire davantage d’eau, mais de savoir qui organise, transporte, affecte et sécurise cette nouvelle ressource.

1. Un changement d’échelle : le dessalement devient structurel

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Après plusieurs années de sécheresse et face à une pression croissante sur les ressources conventionnelles, le pays a adopté une stratégie multidimensionnelle : mobilisation de nouvelles ressources (dessalement, réutilisation des eaux usées, interconnexions), optimisation de la gestion et maîtrise de la demande (étude SAMIH Ikram / HCP)[1].

Ainsi, le Royaume accélère massivement le recours au dessalement de l’eau de mer avec une capacité nationale de dessalement qui doit dépasser 1,7 milliard de m³ à l’horizon 2030.

Ce basculement signifie que le dessalement cesse d’être une solution complémentaire ou ponctuelle pour devenir une composante structurelle du système hydrique marocain, au même titre que les barrages et les grands transferts d’eau. Cette évolution répond à une réalité simple : le Maroc ne peut plus fonder sa sécurité hydrique exclusivement sur les ressources conventionnelles. Fortement dépendant de la pluviométrie, le remplissage des barrages reste soumis à une importante variabilité interannuelle, liée aux fluctuations des conditions météorologiques. Cette incertitude renforce la nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement en eau et d’accroître la résilience du système hydrique national.

Cette transformation modifie en profondeur le paysage institutionnel. Pendant des décennies, l’ONEE a occupé une position centrale dans la production et le transport de l’eau potable. Désormais, d’autres acteurs arrivent avec des capacités importantes : OCP Green Water, des opérateurs privés dans le cadre de partenariats public-privé, et des projets destinés directement à l’agriculture.

2. L’émergence de nouveaux producteurs OCP Green Water, un acteur devenu incontournable

L’évolution d’OCP Green Water constitue probablement l’un des meilleurs indicateurs de la mutation du modèle en cours. Le groupe OCP a ainsi engagé une transformation majeure de sa stratégie d’approvisionnement en eau, avec l’objectif d’atteindre une capacité de production d’eau dessalée de 630 millions de m³/an à l’horizon 2030, illustrant le passage progressif d’un modèle fondé sur les ressources en eau conventionnelles vers un modèle davantage axé sur le dessalement et la sécurisation durable de l’approvisionnement en eau.

À elle seule, cette capacité représenterait plus d’un tiers de l’objectif national de dessalement pour 2030. OCP Green Water ne peut donc plus être analysé comme un simple dispositif interne au groupe : il devient un acteur significatif de l’écosystème national de l’eau.

OCP Green Water a été autorisée à créer deux sociétés de dessalement sur les axes centre et nord, pour une production annuelle totale de 410 millions de mètres cubes :

  • Axe centre (Safi, Benguerir, Youssoufia, Marrakech) : 195 millions de m3/an
  • Axe nord (Jorf Lasfar, El Jadida, Casablanca, Khouribga) : 215 millions de m3/an

Ces projets montrent qu’une infrastructure initialement conçue pour répondre à un besoin industriel peut également contribuer à la sécurité d’approvisionnement en eau potable. La frontière entre eau industrielle et eau destinée au service public devient ainsi progressivement moins étanche.

Dakhla et Agadir : deux modèles hybrides de mutualisation de l’eau dessalée

Cette nouvelle approche de la gestion de l’eau prend une dimension particulière à Dakhla. Le projet de dessalement, associé au développement du périmètre agricole, prévoit de produire 37 millions de m³ d’eau par an. Sur ce volume, 30 millions de m³ sont destinés à l’irrigation et 7 millions à l’eau potable. Autrement dit, près de 81 % de l’eau produite irriguera les cultures, tandis qu’environ 19 % contribuera à l’alimentation en eau potable

 Dakhla, c’est un projet porté d’abord par les besoins de l’agriculture qui contribue à fournir de l’eau potable au territoire. Une infrastructure pensée pour soutenir l’activité agricole devient ainsi, en partie, un outil de sécurisation de l’approvisionnement des populations.

À Agadir, le modèle est différent. Le dessalement repose davantage sur une logique de gestion commune de la ressource entre l’agriculture et l’alimentation en eau potable, avec l’implication de l’ONEE. Ici, il ne s’agit pas d’un projet agricole dont une partie de la production bénéficie à l’eau potable, mais d’une ressource conçue pour répondre simultanément à deux besoins stratégiques.

Deux territoires, donc, deux modèles. À Dakhla, l’agriculture contribue à sécuriser l’eau potable ; à Agadir, agriculture et eau potable partagent dès l’origine une même ressource dessalée. Dans les deux cas, le dessalement marque une évolution profonde : l’eau ne se raisonne plus uniquement par secteur, mais de plus en plus comme une ressource territoriale mutualisée, au service de la résilience hydrique.

3. D’un système linéaire à un système éclaté

Pendant longtemps, le schéma institutionnel du secteur de l’eau pouvait être représenté de manière relativement simple : des ressources naturelles (barrages, nappes, eaux superficielles) vers l’ONEE, chargé de la production et du traitement, puis vers le transport, la distribution, et enfin les usagers. Ce modèle linéaire, centré principalement sur un opérateur de production monopoliste, a structuré le secteur pendant des décennies.

Avec la réforme territoriale, le développement des Sociétés régionales multiservices (SRM) et l’accélération du dessalement, ce schéma devient beaucoup plus complexe. Il faut désormais envisager plusieurs producteurs en amont du système : l’ONEE, OCP Green Water, des PPP de dessalement, des projets agricoles et d’autres producteurs alimentant un dispositif de transport et d’interconnexion, lui-même relayé par les SRM jusqu’aux usagers.

Cette multiplication des producteurs est une bonne nouvelle en matière de diversification des ressources. Mais elle crée également un risque nouveau : la fragmentation de la gouvernance. La question qui se pose devient alors particulièrement délicate : comment l’ONEE peut-il rester un acteur central dans un secteur où il ne sera plus nécessairement le principal producteur de l’eau ?

Les SRM, le nouveau maillon stratégique de la chaîne de l’eau

La création des Sociétés régionales multiservices ajoute une autre pièce au puzzle. Le modèle cible pourrait progressivement distinguer davantage la production assurée par l’ONEE, OCP Green Water, des PPP et d’autres producteurs, le transport et l’interconnexion, portés par des infrastructures nationales et régionales, et la distribution, confiée aux SRM.

Cette spécialisation pourrait rendre le système plus efficace, mais elle crée une exigence nouvelle : organiser les interfaces. Une SRM pourrait demain dépendre de plusieurs producteurs et devra donc pouvoir gérer des contrats d’approvisionnement différents, des niveaux de disponibilité différents, des prix de l’eau en gros différents, des contraintes techniques différentes et des risques d’indisponibilité différents. Le problème de demain ne sera donc pas uniquement celui de la capacité de production ; il sera celui de l’intégration des capacités.

Une eau, plusieurs logiques, un impératif commun

C’est ici que le sujet devient véritablement une question de gouvernance. L’ONEE produit dans une logique de service public et de sécurité d’approvisionnement. OCP Green Water répond d’abord à une logique d’autonomie hydrique industrielle, tout en pouvant contribuer à des besoins urbains et agricoles. Un PPP de dessalement fonctionne dans une logique de contrat de performance et de rentabilité à long terme. Un projet agricole de dessalement répond principalement à une logique de sécurisation de l’irrigation et de développement économique. Les SRM, enfin, ont pour mission de fournir un service aux usagers.

Tous ces acteurs produisent ou utilisent de l’eau, mais ils n’ont pas la même finalité. La gouvernance doit donc être capable de les faire fonctionner comme les composantes cohérentes d’un même système, sans que la diversité des logiques économiques ne compromette l’objectif commun de sécurité hydrique.

4. L’approvisionnement en eau : vers de nouvelles règles du jeu

La coexistence de plusieurs producteurs alimentant les SRM impose de définir un cadre commun portant notamment sur :

  • le prix du m³ et les volumes garantis ;
  • la qualité et la disponibilité de la ressource ;
  • les investissements dans les infrastructures de transfert ;
  • les responsabilités en cas de crise et les priorités entre usages.

Il ne s’agit pas nécessairement de créer un « marché de l’eau » au sens classique, mais de construire progressivement un cadre transparent et robuste de contractualisation de l’eau en gros.

À moyen terme, on pourrait assister à une segmentation accrue du marché de l’eau, avec des tarifs et des conditions d’accès différenciés selon les usages (domestique, agricole, industriel), et une intégration croissante des critères de durabilité et de résilience climatique dans les contrats d’approvisionnement. [cese][2]

5. L’ONEE, le pivot d’un système d’eau potable en pleine mutation

La montée en puissance de nouveaux producteurs, comme OCP Green Water, ne signifie pas la disparition du rôle central de l’ONEE. Elle pourrait au contraire conduire à une évolution de sa position : de producteur dominant, l’Office pourrait progressivement devenir le pivot d’une chaîne d’alimentation en eau potable de plus en plus diversifiée.

Dans ce nouveau paysage, plusieurs acteurs peuvent produire de l’eau destinée à l’alimentation des populations, tandis que les infrastructures de transport et les interconnexions permettent de l’acheminer entre territoires. L’enjeu n’est donc plus seulement de disposer de capacités de production suffisantes, mais de pouvoir combiner, sécuriser et acheminer les différentes ressources disponibles vers les zones de consommation.

L’ONEE conserve, dans cette configuration, plusieurs fonctions stratégiques : maintenir des capacités de production pour sécuriser l’approvisionnement, maîtriser les grandes infrastructures d’adduction, développer les interconnexions et contribuer à l’équilibre global de l’approvisionnement en eau potable. Son expertise technique et sa capacité à intervenir en situation de crise constituent également des atouts essentiels.

Son rôle pourrait ainsi progressivement s’articuler autour de cinq fonctions : producteur stratégique, transporteur, interconnecteur, intégrateur des différentes ressources et garant de la continuité de l’alimentation en eau potable.

La question n’est donc pas de savoir si l’ONEE doit rester producteur ou céder progressivement cette fonction. Elle est plutôt de déterminer quelle capacité de production, quelles infrastructures de transport et quelles fonctions d’intégration doivent rester sous sa responsabilité pour garantir la sécurité et la résilience de l’alimentation en eau potable.

Dans un système où les sources se diversifient, le véritable avantage stratégique de l’ONEE pourrait ainsi résider moins dans la seule production d’eau que dans sa capacité à faire fonctionner ensemble les différentes composantes de la chaîne d’alimentation en eau potable.

6. Diversifier les producteurs, sans fragmenter le système

La diversification des producteurs renforce la sécurité de l’alimentation en eau potable, mais elle rend aussi le système plus complexe. Le défi ne sera donc plus seulement de produire davantage, mais de faire fonctionner ensemble des acteurs aux statuts, aux modèles économiques et aux contraintes différents.

Cela suppose de clarifier les règles de fourniture d’eau, le rôle stratégique de l’ONEE, les responsabilités de chaque acteur et les conditions d’intervention en cas de crise. Cela exige également de renforcer les infrastructures de transport et d’interconnexion, devenues essentielles pour mutualiser les ressources et sécuriser les territoires.

La réussite de cette transformation dépendra ainsi moins du nombre de producteurs que de la capacité à intégrer leurs productions au sein d’une chaîne cohérente, flexible et résiliente d’alimentation en eau potable.

7. Conclusion : qui sera le chef d’orchestre ?

Les chiffres donnent la mesure du changement. Plus de 1,7 milliard de m³ d’eau dessalée par an sont visés au Maroc à l’horizon 2030, tandis qu’OCP Green Water prévoit de porter ses capacités à 630 millions de m³/an. À Dakhla, 37 millions de m³/an seront produits, dont 30 millions pour l’irrigation et 7 millions pour l’eau potable. À Agadir, l’extension de la station de Chtouka-Aït Baha portera sa capacité à 400 000 m³/jour, répartis à terme entre eau potable et agriculture.

Ces chiffres traduisent un changement de modèle : le dessalement devient une composante durable de l’approvisionnement en eau du Maroc. Avec la multiplication des producteurs, l’enjeu ne sera toutefois plus seulement de produire, mais de coordonner, interconnecter et sécuriser les différentes ressources.

C’est là que se pose la question institutionnelle. L’État devra fixer les règles, les SRM assureront le service territorial et de nouveaux producteurs publics, industriels et privés apporteront des capacités supplémentaires. Dans cette architecture, l’ONEE devra redéfinir sa place : au-delà de la production, son rôle pourrait se concentrer sur les grandes adductions, les interconnexions, le pilotage des flux, l’expertise et la continuité du service.

La question de demain ne sera donc plus seulement qui produira l’eau, mais qui saura faire fonctionner ensemble toutes ces productions. Le dessalement ne signe pas la fin du modèle ONEE ; il pourrait au contraire accélérer son évolution, d’un producteur central vers le pivot d’un système d’eau potable multi-producteurs.

La production pourra se diversifier. La sécurité de l’alimentation en eau potable, elle, ne pourra pas être fragmentée.

Par Ahmed Benaddou, Expert en question eau et assainissement

[1] SAMIH Ikram, Doctorante en Eau et Changement Climatique, Laboratoire Génie des Procédés et Environnement, Université Hassan II, HCP

[2] Avis – Gouvernance des ressources en eau, CESE.
https://www.cese.ma/media/2020/10/Avis-Gouvernance-des-ressources-en-eau.pdf

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