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Finances publiques

Emploi public au Maroc : l’État recrute, l’économie attend

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« Il n’est de richesse que d’hommes. » Jean Bodin l’écrivait en 1576. Le rapport sur les ressources humaines annexé au PLF 2027 pose la question à l’envers : de quels hommes et de quelles femmes l’État a-t-il besoin, et sait-il encore les attirer ?

Le PLF 2027 autorise 34 454 postes au budget général. Avec les académies régionales et les groupements sanitaires, l’effort monte à 52 644 postes. C’est moins qu’en 2026. C’est surtout un effort fléché vers le régalien. Pendant ce temps, l’administration vieillit, la masse salariale plafonne et l’économie crée toujours trop peu d’emplois.

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Le verdict tient en une phrase : le PLF 2027 gère l’emploi public avec prudence, mais il ne règle ni la pénurie de compétences de l’État, ni le déficit d’emplois de l’économie, qui n’est d’ailleurs pas de son ressort.

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L’essentiel en chiffres

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  • 34 454 postes au budget général ; 52 644 en ajoutant 15 590 postes AREF et 2 600 postes GST.
  • 41,8 % des postes répartis vont à l’Intérieur ; 62,4 % aux trois départements sécuritaires.
  • 195,67 milliards de dirhams de dépenses de personnel en 2027, soit +0,18 % sur un an.
  • 10 732 DH de salaire net moyen en 2026, en hausse de 39,4 % en dix ans.
  • 574 026 fonctionnaires civils en 2026, contre 583 267 en 2016.
  • 70 266 départs à la retraite attendus entre 2026 et 2030, soit 12,2 % des effectifs civils.
  • 9,5 % de chômage strict au deuxième trimestre 2026 (nouvelle méthode du HCP), 16,7 % chez les diplômés du supérieur.

Le rapport RH : un État employeur sous contrainte

L’article 21 du projet crée 34 454 postes. Le texte en répartit 33 954 entre ministères et institutions. Les 500 restants sont laissés à la cheffe du gouvernement, dont 200 réservés aux personnes en situation de handicap. S’y ajoutent 600 postes de régularisation à l’Éducation nationale.

La hiérarchie est nette. L’Intérieur reçoit 14 200 postes. La Défense nationale en obtient 5 500, la Santé 5 400. Viennent ensuite l’Économie et les Finances (2 460), l’Enseignement supérieur (1 920) et l’Administration pénitentiaire (1 500). Plus bas, les Habous (400), l’Éducation nationale (364), le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (340) et la Justice (300). L’Emploi et la Famille ferment la marche avec 20 postes chacun.

Le total recule par rapport à 2026, où près de 37 000 postes avaient été ouverts. La Santé passe de 8 000 postes au ministère à 5 400, l’écart étant logé dans les 2 600 postes des groupements sanitaires territoriaux. À périmètre élargi, l’effort sanitaire stagne à 8 000 postes.

Côté finances, la masse salariale reste quasi gelée : 195,67 milliards de dirhams contre 195,33 milliards en 2026. Elle pèse 10,7 % du PIB et environ un tiers du budget général. Elle absorbe aussi 45 % des 433,1 milliards de dépenses ordinaires.

Le rapport assume ses choix. En 2026, l’Intérieur, la Santé et la Défense ont capté 71,83 % des créations. Sur la décennie, l’Intérieur à lui seul a reçu un tiers des postes créés. La règle affichée pour 2027 tient en une formule : la maîtrise des créations, « fondée sur une définition précise et justifiée des besoins effectifs ».

Moins nombreuse, plus chère, plus âgée

En dix ans, la fonction publique civile a perdu 9 241 agents : 583 267 en 2016, 574 026 en 2026. Rapporté à la population, le taux d’administration glisse de 1,69 % à 1,54 %. La baisse est en partie optique : les enseignants recrutés par les AREF et les soignants transférés aux GST sortent du périmètre budgétaire de l’État.

Dans le même temps, la masse salariale a bondi de 64,5 %, de 118,7 à 195,3 milliards de dirhams. Le salaire net moyen est passé de 7 700 DH à 10 732 DH. Le dialogue social en est le moteur : ses accords coûteront 50,03 milliards de dirhams en 2027, puis 50,69 milliards en 2028.

Moins d’agents, mieux payés : c’est la trajectoire d’une décennie. Elle améliore le pouvoir d’achat. Elle ne dit rien de la productivité.

Une moyenne qui cache une grille à trois vitesses

Le salaire moyen franchit le cap des 10 000 DH, mais la grille reste étagée. Un agent d’échelle 6 touche 5 994 DH nets en moyenne. Les échelles 7 à 9 perçoivent 7 343 DH. Les cadres d’échelle 10 et plus atteignent 12 725 DH.

Près de 37 % des fonctionnaires gagnent 8 000 DH nets ou moins. Seuls 5,09 % dépassent 20 000 DH. Le plancher a été porté à 4 500 DH nets. Pour un ingénieur logiciel, un médecin spécialiste ou un actuaire, ces niveaux ne rivalisent ni avec le privé, ni avec l’étranger.

La vague des départs

Entre 2026 et 2030, 70 266 fonctionnaires civils partiront à la retraite, soit 12,2 % des effectifs. L’Éducation nationale en concentre 28 012, près de 40 % du total. Suivent l’Intérieur (15 945), la Santé (5 645), l’Enseignement supérieur (4 793), l’Économie et les Finances (2 792) et la Justice (2 307).

Certains départements sont plus exposés que d’autres. L’Enseignement supérieur perdra 16,3 % de ses effectifs, l’Éducation 14,9 %, la Justice 14,5 %.

Le détail le plus préoccupant est ailleurs. Sur 2016-2026, les retraites expliquent plus de 81 % des suppressions de postes. Et 81,9 % des postes supprimés étaient des postes de cadres, échelle 10 et plus. La retraite n’emporte pas seulement des postes : elle emporte de l’expertise et de la mémoire institutionnelle.

Ibn Khaldoun enseignait que les États, comme les hommes, ont un âge. Une administration aussi. Celle du Maroc entre dans une phase de renouvellement qu’elle n’a pas encore planifiée.

Une géographie déséquilibrée

Cinq régions sur douze concentrent 69,6 % des fonctionnaires civils. Les sept autres se partagent le reste. Or c’est précisément dans ces territoires que les programmes de développement intégré, dotés de 210 milliards de dirhams sur huit ans, devront être exécutés.

L’effort à l’épreuve des besoins

Rapporté aux besoins, l’effort de 2027 est juste suffisant pour l’école, insuffisant pour la santé et la justice, et sans rapport d’échelle avec le déficit d’emplois de l’économie.

Santé : à ce rythme, plus d’une décennie

« Il n’y a pas de santé sans personnels de santé », répète l’OMS. Le Maroc compte 2,20 professionnels de santé pour 1 000 habitants. Le seuil critique de l’OMS est de 4,45. Le ministère chiffre lui-même le besoin à 83 020 professionnels.

Le PLF 2027 ouvre 8 000 postes. Retranchons les quelque 1 130 départs annuels à la retraite attendus dans le secteur : il reste environ 6 900 recrues nettes par an. À ce rythme, combler l’écart prendrait une douzaine d’années, sans compter l’exode. L’objectif de 45 professionnels pour 10 000 habitants en 2030 paraît hors d’atteinte par le seul canal public.

La décennie écoulée illustre le piège : 51 000 postes créés dans la santé, mais 23 492 supprimés. Le solde net tourne autour de 27 500. Et l’exode reste une fuite structurelle : un médecin et chercheur estimait en 2023 qu’un médecin formé sur trois quittait le pays.

Éducation : remplacer n’est pas renforcer

Le ministre annonce 17 874 postes pour l’éducation et la formation, soit 15 590 postes AREF, 364 au ministère et 1 920 dans le supérieur. Face à environ 5 600 départs annuels dans l’Éducation nationale, l’effort assure le renouvellement et le préscolaire. Il ne crée guère de marge pour réduire les effectifs par classe.

Le supérieur est plus fragile : 1 920 postes pour près de 960 départs par an, alors que l’université doit former les ingénieurs, les médecins et les data scientists que réclame l’économie. « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde », disait Nelson Mandela. Le budget, lui, la traite comme une dépense de remplacement.

Justice et régulation : les oubliés

Le ministère de la Justice reçoit 300 postes. Il doit en perdre environ 460 par an à la retraite. Son effectif net va donc reculer. Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire tombe de 640 à 340 postes, les juridictions financières n’en obtiennent que 60.

Même constat pour les départements qui accompagnent l’investissement privé : 50 postes à l’Industrie, 50 à l’Énergie, 60 au Tourisme, 25 au Transport, 20 à l’Emploi. Or le secteur public annonce 400 milliards de dirhams d’investissement en 2027. On programme des chantiers sans renforcer ceux qui doivent les instruire, les contrôler et les juger.

Sécurité : un choix assumé

L’Intérieur, la Défense et l’Administration pénitentiaire captent 21 200 postes, soit 62,4 % des postes répartis. Le contexte l’explique : Mondial 2030, régionalisation avancée, tensions régionales. Le choix est défendable. Il a un coût d’opportunité que le rapport ne chiffre pas.

L’économie : l’État ne peut pas être le premier recours

Le marché du travail reste tendu. Au deuxième trimestre 2026, le chômage strict s’établit à 9,5 % selon la nouvelle méthode du HCP, 11,9 % en ville et 14,8 % chez les femmes. Il atteint 16,7 % chez les diplômés du supérieur. L’indicateur combiné, qui intègre la main-d’œuvre potentielle, monte à 14,7 %. Au premier trimestre, 29,2 % des 15-24 ans actifs étaient au chômage.

La Banque mondiale mesure le gouffre : entre 2000 et 2024, l’économie a créé en moyenne 215 000 emplois de moins par an que nécessaire pour stabiliser le taux d’emploi. Un point de croissance générait 22 500 emplois dans les années 2000. Il n’en génère plus que 5 800.

Faisons le calcul. Les 52 644 postes publics bruts représentent environ un quart de ce déficit annuel. Nets des quelque 14 000 départs annuels à la retraite, ils en couvrent moins d’un cinquième. L’État ne peut pas combler ce trou, et ce n’est pas son rôle. Le vrai levier est ailleurs : selon la note de présentation, des projets d’investissement de 555 milliards de dirhams sont porteurs d’environ 203 000 emplois attendus.

La vraie question n’est donc pas combien l’État recrute. C’est qui il recrute : ceux qui rendront l’investissement privé plus rapide, plus sûr et plus productif.

Rendre l’État désirable : dix leviers

La sécurité de l’emploi a longtemps suffi à remplir les concours. Elle ne suffit plus à attirer un ingénieur, un médecin ou un data scientist courtisé par le privé, le Golfe ou l’Europe. On n’attire plus les talents par la stabilité seule, mais par le sens, la perspective et la reconnaissance.

  • Recruter des compétences, pas des diplômes : Généraliser les référentiels emplois-compétences et organiser les concours par métier. C’est le passage, promis depuis le plan de réforme 2018-2021, d’une gestion des carrières à une gestion des compétences.
  • Rémunérer la rareté : Créer des primes de métiers en tension, ciblées et révisables : médecins spécialistes, ingénieurs du numérique, magistrats financiers, auditeurs, actuaires. La grille unique ne sait pas payer ce qui est rare.
  • Payer la performance : Introduire une part variable adossée à des objectifs publiés. Un ministère rebaptisé « Performance publique » doit en donner l’exemple.
  • Ouvrir la haute fonction publique : Recruter des profils expérimentés venus du privé, par appel à candidatures transparent et contrats de mission. Faciliter les allers-retours public-privé.
  • Accélérer les carrières des meilleurs : Créer des filières rapides pour les jeunes cadres à haut potentiel, avec mentorat et rotation. L’avancement à l’ancienneté décourage ceux que l’on veut retenir.
  • Territorialiser l’attractivité : Primes d’éloignement, logement de fonction, avancement accéléré pour servir dans les sept régions qui n’abritent que 30 % des fonctionnaires.
  • Former tout au long de la carrière : Sanctuariser un budget de formation par agent, certifier les compétences numériques et préparer l’administration à l’intelligence artificielle.
  • Soigner la marque employeur : Télétravail encadré, crèches, égalité réelle femmes-hommes. La Banque mondiale montre qu’à CV égal, les recruteurs marocains écartent encore les femmes : l’État doit faire mieux que le marché.
  • Mobiliser la diaspora : Missions courtes, détachements, retour facilité pour les médecins et ingénieurs marocains du monde. Le talent parti n’est pas perdu s’il garde un pied au pays.
  • Mesurer et publier : Le rapport RH compte les postes et les dirhams. Il devrait aussi publier les délais de recrutement, les postes vacants, les démissions et le taux d’engagement des agents. Ce qui n’est pas mesuré n’est pas piloté.

Le regard des institutions internationales

Les bailleurs convergent sur un diagnostic : le Maroc paie cher son administration, mais le problème n’est pas d’abord son coût. C’est sa productivité, et le peu d’emplois que crée le secteur privé.

Le FMI a conclu en mars 2026 ses consultations au titre de l’article IV. Il qualifie la création d’emplois durables de priorité urgente. Il demande un secteur privé plus dynamique et des conditions de concurrence plus équitables entre entités publiques et privées. Il plaide pour une nouvelle hiérarchisation des dépenses afin de dégager des marges pour le social. Dès 2022, il appelait à une réforme de la fonction publique pour contenir la masse salariale.

La Banque mondiale est plus incisive. Son rapport d’avril 2026, Scaling the Atlas, relève que l’État intervient dans 17 des 24 secteurs suivis par l’indice de régulation, contre 11 en moyenne dans l’OCDE. Elle note que 43 % des diplômés du supérieur sont surqualifiés pour leur poste, et que le taux d’activité est tombé de 53,1 % en 2000 à 43,5 % en 2024. L’efficacité de l’investissement public figure parmi ses quatre piliers de réforme. Avec ces réformes, elle chiffre le gain à 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035.

L’OCDE, dans son examen de la gouvernance publique du Maroc, insiste sur la capacité à attirer, recruter et fidéliser des agents aux compétences adaptées. Elle recommande une gestion des compétences exhaustive, conçue comme un système et non comme une procédure.

L’OMS rappelle le seuil de 4,45 professionnels de santé pour 1 000 habitants, que le Maroc atteint à moitié.

En interne, la Cour des comptes avait dès 2017 placé la masse salariale marocaine parmi les plus élevées de la région. Elle pèse encore 10,7 % du PIB en 2026.

Le message commun est clair. Le Maroc n’a pas trop de fonctionnaires ; il en a trop peu là où se joue la croissance, et il les gère encore par l’ancienneté plutôt que par la compétence.

Verdict : un budget de gestion, pas encore un budget de compétences

Le PLF 2027 mérite une note de prudence. Il stabilise la masse salariale, honore le dialogue social et sécurise les fonctions régaliennes. C’est beaucoup, dans un budget de transition.

Mais il reste un budget de postes. Il compte les têtes, pas les compétences. Il remplace les départs sans anticiper les métiers. Il laisse la santé sous le seuil de l’OMS, la justice en recul net et les administrations économiques à la portion congrue.

Trois chantiers s’imposent. D’abord, une programmation pluriannuelle des effectifs, adossée aux 70 266 départs annoncés. Ensuite, une grille capable de payer la rareté et la performance. Enfin, un rapport RH qui mesure enfin ce qui compte : les vacances, les délais, les démissions, l’engagement.

Un vieil adage, attribué au penseur chinois Guanzi, résume l’enjeu : si tu fais des plans pour un an, sème du grain ; pour dix ans, plante des arbres ; pour cent ans, forme des hommes.

Le Maroc a semé son grain. Il lui reste à former, attirer et garder les hommes et les femmes qui feront l’État des cent prochaines années.

 

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