En quoi l’électricité renouvelable du Maroc n’est pas encore sur la bonne trajectoire

Un bref rappel, à toutes fins utiles. Sur toute durée considérée (heure, jour, mois ou année) :
- La Production Brute Locale (PNL) d’électricité est la somme de toutes les productions électriques (dans les bilans nationaux du Maroc : par le charbon, le gaz naturel, le fuel, le gasoil, l’éolien, le solaire, la chaleur industrielle, l’hydroélectricité des barrages et par le déstockage des Stations de Transfert d’Energie par Pompage, STEP qui restituent une partie de l’électricité qu’elles absorbent).
- la Production Nette Locale (PNL) d’électricité est obtenue en soustrayant à la PBL l’électricité absorbée pour réaliser la production (l’absorption par pompage d’eau dans les Stations de Transfert d’Energie par Pompage, STEP mais aussi la faible absorption des auxiliaires et compensateurs).
- L’Électricité Nette Appelée (ENA) représente la demande du réseau électrique local. Elle est obtenue par l’ajout à la PNL du solde des échanges d’électricité à travers les interconnexions avec l’étranger : les exports déduits des imports avec l’Algérie (1988-2021) et l’Espagne (depuis 1997).
AUGMENTATION CONTINUE DE L’ÉLECTRICITÉ NETTE APPELÉE
Justement, la Figure 1 montre l’évolution dans le temps de l’Electricité Nette Appelée (□ carrés bleus rapportés à l’échelle de gauche) et son lissage sur 7 ans et 21 ans (lignes bleues rapportés à l’échelle de gauche, difficiles à distinguer) et les variations annuelles (rapportées à l’échelle de gauche) :
- d’une année à l’autre (□ carrés rouges),
- du lissage de l’ENA sur 7 ans (trait mixte rouge),
- du lissage de l’ENA sur 21 ans (trait continu rouge).
Les variations analysées sur 21 ans montrent un ralentissement de la croissance de 7 à 3% entre 2005 et 2024 même si, à la fin de cette période, l’analyse sur 7 ans montre une légère accélération de 2,5 à 4,5% entre 2020 et 2024. Toutefois, force est de constater que la demande, exprimée par l’électricité nette appelée suit une évolution que l’on peut visuellement, et sans équivoque, qualifier de croissante de manière monotone et continue durant les 45 dernières années. Ce visuel ne trompe pas excessivement puisque les variations d’une année à l’autre (□ carrés rouges) ne varient, aux extrêmes, qu’entre 1 et 10%.

Figure 1 Electricité Nette Appelée et son lissage sur 7 ans et 21 ans et la variation du lissage sur les mêmes durées
SATISFACTION ERRATIQUE DES BESOINS PAR LA PRODUCTION NETTE LOCALE
La Figure 2 montre quelles sont les parts des taux de couverture de l’Electricité Nette Appelée (ENA) :
- par toute la Production Nette Locale (▲ triangles bleus rapportés à l’échelle de gauche), on ne peut vraiment qualifier son évolution d’aucune monotonie,
- toute l’électricité d’origine renouvelable : électricités éolienne et solaire y compris l’hydroélectricité conventionnelles des barrages ( ronds rouges rapportés à l’échelle de droite), dont l’évolution ne peut pas, non plus, être qualifiée d’aucune continuité,
- l’électricité éolienne le soleil et l’éolien seuls (□ carrés rouges rapportés à l’échelle de droite), dont la croissance monotone est marquée par quelques petits soubresauts.

Figure 2 Couverture de l’Electricité Nette Appelée par la Production Nette Locale, les renouvelables et l’éolien et solaire seuls
Force est de remarquer les éléments suivants :
- Depuis l’année 2000, celle de la mise en service du parc éolien de Koudia Al Bayda, l’augmentation « presque régulière » de la contribution (solaire + éolienne) à l’électricité nette appelée (la demande) s’est faite sans que les singularités (maximums ou minimums) ne soient très marquées.
- Les mises en service, mêmes progressives, des grandes centrales thermiques fossiles :
- au charbon : Jorf Lasfar entre 1993 et 1996 puis Safi entre 2016 et 2018,
- au gaz naturel : Tahaddart entre 2004 et 2005 et Aïn Beni Mathar entre 2009 et 2012,
ont créé des fortes augmentations du taux de satisfaction de la Production Nette Locale (PNL) d’électricité dont nous retiendrons le dernier maximum atteint en 2019 à 102,4% (le Maroc a été exportateur net d’électricité en 2019 et 2021).
- Les années de bonne pluviométrie (quantitativement importante et saisonnièrement bien répartie), l’amélioration brutale de la production hydroélectrique des barrages, crée, quant à elle, des augmentations sporadiques de la contribution (solaire + éolienne) à l’électricité nette appelée, donc aussi à la contribution de la Production Nette Locale (PNL) d’électricité à la couverture des besoins.
CONCLUSION ET COMMENTAIRES
L’analyse quantitative ci-dessus montre, sans aucune équivoque, qu’entre 2019 et 2025, la croissance de la part des renouvelables a été trop lente pour empêcher une baisse de la contribution de la production locale à la satisfaction des besoins à 92.5% en 2025. Le déficit de production annuel comblé par les imports d’Espagne a atteint 3’750 GWh à fin 2025. Même si ceci a motivé le titre de cet article, ce n’est pas tout…
Pour satisfaire l’augmentation de la demande, il faudrait que de la production nette locale augmente au moins de 1’400 GWh par an[1], et plus encore si l’on veut rattraper le retard et satisfaire de nouveau notre demande électrique par notre propre production. L’autoproduction d’électricité satisfait une partie des besoins et permet de réduire cet effort.
Or, après la Loi 13/2009 sur les Energies Renouvelables qui, depuis sa publication en 2010, a fait l’objet de moult contestations, tergiversations et amendements (58/2015 et 40/2019), voici que la Loi 82/2021, quoique encore techniquement inapplicable à la lettre[2], tant que l’on se ne contentera que d’un compteur bidirectionnel, si smart soit-il. Quant au tarif de reprise des excédents autoproduits et injectés sur le réseau, je ne peux que constater « l’extrême générosité » dont on a gratifié les autoproducteurs abonnés à la moyenne tension le 20 février 2026 !
En effet, la même Loi des Nœuds en physique qui interdit à l’électricité autoproduite derrière les compteurs d’être prise par l’autoproducteur sur le réseau, interdit aussi au voisin de l’autoproducteur, s’il la demande, de prélever sur le réseau l’électricité injectée par l’autoproducteur. Le distributeur la vendra donc au voisin entre 0,85 et 1,20 Dh HT après l’avoir achetée à l’autoproducteur entre 0,18 et 0,21 Dh. Bravo ! Je ne sais pas si l’on doit classer cela parmi les « politiques incitatives » à l’autoproduction d’électricité renouvelable ou parmi les cadeaux aux distributeurs. Ah, j’oubliais, les abonnés basse tension sont assujettis, encore une fois, à attendre (on ne sait jamais quoi ?).
Maintenant, ça va devenir tellement intéressant pour les distributeurs qu’il va falloir qu’ils trouvent un moyen, autre que tarifaire, d’inciter les abonnés autoproducteurs à leur fournir plus d’électricité à ce tarif là. La meilleure façon pour augmenter leurs achats à ces tarifs là serait d’inciter à ce que le plafond de 20% soit augmenté… et si c’est fait, j’applaudirais bien sûr, mais tout en sachant d’où c’est venu et pourquoi !
En 2026, les retours d’expérience sont là et nul besoin d’inventer le fil à couper le beurre pour accélérer la mise en œuvre de la politique énergétique du pays dont les lignes directrices ont été fixées par Sa Majesté le Roi : puisqu’on ne peut plus vraiment compter sur l’hydroélectricité[3], il faut d’abord se libérer des lobbies pour prendre des décisions qui ne soientque dans l’intérêt national en s’inspirant de ce qu’ont fait les Etats énergétiquement dépendants tout en étant en avance dans le déploiement du solaire et de l’éolien.
Depuis près de 16 ans maintenant, à l’intention des nationaux mécontents, la communication institutionnelle réagit, selon le cas :
- par des réponses du genre « on ne l’a pas fait mais… on va le faire demain » et souvent sans même l’aveu contenu dans la première partie de la phrase,
- par des justifications à deux poids, deux mesures du genre, « l’intermittence de l’autoproduction du solaire et de l’éolien est ingérable » alors qu’on assiste régulièrement à des mises en service, fortement médiatisées et chaudement applaudies, de centrales photovoltaïques entre 1 et 75 MW chacune et de parcs éoliens atteignant 300 MW, mais il est vrai qu’ils méritent le déplacement, les photos et que les retombées en termes d’image valent bien un oubli de leur… intermittence. Bref, on n’est pas à une incohérence près !
Avec ça, sans avoir à parler de l’Australie Méridionale, de la Californie ou du Texas, je n’imagine même pas ce que la Maroc devrait faire pour atteindre la performance du Pakistan dont le solaire, seul, a produit 24% du mix électrique (et non la capacité de production) entre janvier et mai 2025[4], ou bien encore celle du continent africain qui a fait +54% de croissance[5] avec les 4’500 MWc de nouvelles installations solaires en 2025. Avec tout ça, j’ai beaucoup de mal à me reconnaître dans les superlatifs dont on s’auto-qualifie dans la communication gouvernementale internationale. Je voudrais tant que nous prenions exemple sur l’humilité et la force tranquille de notre Monarque qui, en 2009, a placé notre politique énergétique sur de bons rails de long terme, mais sur lesquels les différents gouvernements ont été incapables d’adopter la bonne vitesse de mise en œuvre et se passent le relais de chiffres inexacts ou l’habitude de concepts mal compris.
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)
[1] Amin Bennouna, « +1’400 GWh/an d’offre solaire et éolienne pour satisfaire la croissance de la demande électrique du Maroc« , EcoActu 10 Juillet (2025), https://ecoactu.ma/1400-gwh-an-doffre-solaire-et-eolienne-pour-satisfaire-la-croissance-de-la-demande-electrique-du-maroc/
[2] Amin Bennouna, « L’inapplicable Projet de Loi 82-21 relatif à l’autoproduction d’électricité« , EcoActu 15 Novembre (2021), ttps://www.ecoactu.ma/linapplicable-projet-de-loi-82-21-relatif-a-lautoproduction-delectricite/
[3] Amin Bennouna, « Un siècle d’histoire graphique de nos barrages (utilisations, retenues et hydroélectricité)« , EcoActu, 09 Février (2026), https://ecoactu.ma/un-siecle-dhistoire-graphique-de-nos-barrages-utilisations-retenues-et-hydroelectricite/
[4] Maël Dancette, « Pakistan : le solaire devient la première source d’électricité, le gouvernement pris de court« , Connaissance des Energies, Commission paritaire des publications et agences de presse, 16 Juillet 2025, https://www.connaissancedesenergies.org/afp/pakistan-le-solaire-devient-la-premiere-source-delectricite-le-gouvernement-pris-de-court-250716
[5] Gwénaëlle Deboutte, « L’Afrique enregistre sa plus forte croissance de capacités solaires : +54 % en 2025« , PV Magazine Focus, 17 Février 2026, https://www.pv-magazine.fr/2026/02/17/lafrique-enregistre-sa-plus-forte-croissance-de-capacites-solaires-54-en-2025/

