Fluidité des capitaux : 80 % des transactions intra-africaines passent encore par des devises étrangères, déplore Fettah

l’Africa Financial Summit – AFIS 2024 se tient les 9 et 10 décembre au Maroc. Plus de 1 000 leaders du secteur financier africain, des décideurs politiques et des régulateurs sont au rendez-vous pour mettre le curseur sur les réformes structurelles nécessaires pour renforcer la résilience du secteur financier africain et lever les obstacles au financement des économies du continent.
Dans un contexte de reconfiguration sans précédent de l’industrie financière africaine, l’Africa Financial Summit – AFIS 2024 rassemblera leaders du secteur privé et représentants gouvernementaux venus du continent et du monde entier autour d’un seul objectif : élaborer des stratégies qui permettent à la finance africaine de devenir un moteur de développement, de croissance économique et de résilience.
Pour se faire, la fluidité des capitaux est le socle sur lequel reposent l’innovation, la croissance et la prospérité. « En Afrique, où les besoins de financement pour les infrastructures, la transition écologique et l’inclusion sociale dépassent les 1.200 milliards de dollars d’ici 2030, la circulation efficace des capitaux devient une nécessité stratégique. Pourtant, le continent fait face à des obstacles structurels, réglementaires et technologiques qui freinent cette dynamique essentielle », rappelle à juste titre Nadia Fettah, ministre de l’économie et des finances dans son discours d’ouverture.
Et d’enchaîner : » L’Afrique, avec ses 54 pays aux régulations et devises variées, reste un espace économique fragmenté. Cette réalité complique la libre circulation des capitaux et se traduit par des défis majeurs. Malgré des initiatives prometteuses comme le PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System), conçu pour faciliter les paiements transfrontaliers, environ 80 % des transactions intra-africaines passent encore par des devises étrangères, augmentant ainsi les coûts et les délais ».
À cela s’ajoute le coût prohibitif des transferts d’argent : envoyer 200 dollars en Afrique subsaharienne coûte en moyenne 8 %, selon la Banque mondiale, contre 6 % à l’échelle mondiale. Ce fardeau freine les échanges économiques et réduit l’impact des envois de fonds de la diaspora, qui représentent tout de même 95 milliards de dollars en 2022.
Elle rappelle par ailleurs que face à ces défis, plusieurs solutions émergent pour améliorer la fluidité des capitaux. Le PAPSS, soutenu par la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), permet désormais des paiements transfrontaliers en devises locales, promettant une économie annuelle de 5 milliards de dollars. Parallèlement, les fintechs africaines, à l’instar de Flutterwave, M-Pesa et Chipper Cash, redéfinissent l’accès aux services financiers en connectant des millions de personnes, y compris dans les zones rurales. Ce marché, en pleine expansion, devrait croître de 20 % par an et atteindre 40 milliards de dollars d’ici 2025.
Cependant, ces avancées ne suffisent pas à surmonter les défis liés à la faiblesse des infrastructures numériques et à l’hétérogénéité des régulations. Près de 50 % de la population africaine n’a pas accès à Internet, freinant l’adoption des solutions numériques. En outre, les investisseurs internationaux, influencés par des perceptions de risque élevées, continuent de se détourner de l’Afrique. « En 2023, le continent n’a attiré que 3 % des investissements mondiaux en infrastructures, un chiffre insuffisant pour répondre à ses besoins », annonce la ministre.
Pour transformer ces contraintes en opportunités, des initiatives intégrées sont nécessaires. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en simplifiant les cadres réglementaires et en promouvant les échanges intra-africains, joue un rôle clé dans la réduction des barrières. De plus, l’adoption des monnaies numériques de banques centrales (MNBC), déjà explorée par des pays comme le Nigeria, peut accélérer les paiements transfrontaliers tout en favorisant l’inclusion financière.
Toutefois, la fluidité des capitaux ne se limite pas à des aspects techniques. Elle est un levier stratégique pour transformer les économies africaines. En améliorant l’accès au financement pour les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent 90 % des entreprises africaines, elle stimule la croissance et l’emploi. Elle est également essentielle pour orienter les capitaux vers des projets d’énergie renouvelable et d’infrastructures durables, nécessaires à une transition écologique réussie.
Pour que cette vision devienne réalité, l’Afrique doit, selon Fettah, conjuguer investissements dans les infrastructures numériques, harmonisation des cadres réglementaires et adoption d’outils innovants. Cela passe par un engagement collectif à construire un écosystème intégré où les capitaux circulent efficacement, soutenant ainsi une croissance équitable et durable pour tout le continent. La fluidité est bien plus qu’une exigence technique : elle est la clé d’un avenir où chaque transaction, chaque innovation et chaque opportunité atteignent leur plein potentiel.
Si la fluidité des capitaux est un levier indispensable pour accélérer l’intégration économique africaine, elle ne peut à elle seule garantir un système financier durable. Pour que cette circulation soit efficace et bénéfique, elle doit s’appuyer sur des bases solides.
L’Afrique, dans sa quête de transformation économique, doit renforcer la robustesse de ses institutions financières pour attirer la confiance des investisseurs tout en garantissant la stabilité à long terme.
La solidité d’un système financier repose sur sa capacité à absorber les chocs, à inspirer confiance et à soutenir une croissance équilibrée. En Afrique, où les économies sont souvent vulnérables aux fluctuations des prix des matières premières, à l’instabilité géopolitique et à une dette croissante, bâtir une base solide est une priorité stratégique.
L’un des principaux défis est la régulation. Bien que de nombreux pays africains aient adopté des normes internationales comme Bâle III, leur mise en œuvre demeure inégale.
Une régulation robuste, combinée à une supervision efficace, est essentielle pour renforcer la résilience des institutions financières face aux risques.
Les équilibres macroéconomiques constituent un autre pilier fondamental. En 2023, le service de la dette publique en Afrique a atteint 163 milliards de dollars, un fardeau qui limite les capacités des gouvernements à investir dans des secteurs stratégiques comme les infrastructures et l’éducation. Une solution clé réside dans l’amélioration de la mobilisation des ressources domestiques. Avec un ratio recettes fiscales/PIB moyen de 16 %, contre une moyenne mondiale de 25 %, il existe un potentiel considérable à exploiter.
Outre ces aspects financiers, la solidité repose également sur une capacité d’adaptation aux transformations globales. La montée des fintechs et des néobanques en Afrique représente une opportunité unique de moderniser les systèmes financiers, mais leur succès dépend de cadres réglementaires flexibles. Ces nouveaux acteurs ont permis de connecter des millions de personnes non bancarisées aux services financiers. Pour les intégrer pleinement, il est impératif d’élaborer des régulations qui équilibrent innovation et stabilité.
En parallèle, la résilience climatique est une dimension souvent sous-estimée mais essentielle de la solidité économique. Avec une augmentation de 75 % des catastrophes climatiques en Afrique entre 2014 et 2023, les économies africaines doivent se doter de mécanismes de gestion des risques climatiques. Cela inclut l’émission d’obligations vertes, qui, bien que représentant 588 milliards de dollars au niveau mondial en 2023, n’ont atteint que 2 milliards de dollars en Afrique. En renforçant les cadres pour financer des projets d’infrastructures vertes, les pays africains peuvent à la fois protéger leurs économies et attirer des investisseurs soucieux de durabilité.
Enfin, la solidité d’un système financier se construit aussi à travers la coopération régionale. Des initiatives comme le Fonds africain de solidarité financière, qui promeut des mécanismes de garantie collective pour réduire les risques liés aux investissements, démontrent l’importance de l’intégration régionale. Cette coopération peut permettre de mutualiser les ressources, de renforcer la crédibilité des institutions financières et de mieux répartir les risques au sein du continent.
« En renforçant la régulation, en maîtrisant les équilibres macroéconomiques et en intégrant des dimensions innovantes comme la durabilité et l’adaptation technologique, l’Afrique peut poser les bases d’un système financier robuste. Cette solidité est essentielle pour stimuler la confiance des investisseurs, renforcer la résilience face aux crises et soutenir une croissance durable », rappelle la ministre.
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